Syriza aux portes du pouvoir : sera-t-il à la hauteur ?

Syriza remportera les élections de dimanche prochain, cela ne fait plus aucun doute.

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Syriza remportera les élections de dimanche prochain, cela ne fait plus aucun doute.

Tout l'enjeu est désormais de savoir s'il sera en mesure d'obtenir la majorité absolue ou s'il devra former un gouvernement de coalition et avec qui. Puis, viendra l'heure de vérité : que fera-t-il du pouvoir ?

Disons-le d'emblée : la victoire de Syriza, en particulier s'il remporte la majorité absolue, est historique ; elle marque un tournant majeur de la vie politique hellénique, en portant pour la première fois au pouvoir un parti qui se revendique de la gauche radicale (conformément à son acronyme Sy.riz.a = coalition de la gauche radicale), ce qui ne s'est jamais produit auparavant, même si le parti socialiste grec (Pasok) prônait en 1981, lorsqu'il accédait au pouvoir, la sortie de l'OTAN, de l'UE et la séparation de l'église et de l'Etat.

Ne serait-ce qu'en termes symboliques, la victoire d'un parti qui s'affirme comme représentant la vraie gauche tranche singulièrement avec la morosité actuelle qui voit les forces conservatrices et/ou réactionnaires s'imposer un peu partout en Europe et dicter leur agenda.

La victoire d'un parti majoritaire qui affirme vouloir rompre avec le néo-libéralisme et l'austérité, qui souhaite une répartition plus équitable des richesses, qui appelle à redéfinir les politiques migratoires sur un principe de solidarité avec les migrants, est suffisamment rare pour être saluée et accueillie avec joie.

Syriza suscite donc un grand espoir, aussi bien pour une partie significative des électeurs grecs qui le porteront au pouvoir mais également en Europe, pour ceux qui souhaitent que son exemple soit suivi dans d'autres Etats, notamment en Espagne.

Reste à savoir si Syriza sera à la hauteur de ces espoirs, s'il en a la capacité ainsi que la volonté.

Pour répondre à cette question, il est important de voir dans quelles conditions Syriza sera amené à gouverner et sur la base de quel programme.

S'il obtient la majorité absolue (soit 151 députés ou plus sur 300), son leader, Alexis Tsipras, aura les mains libres pour former l'exécutif de son choix et Syriza n'aura pas à négocier un programme de gouvernement qui inévitablement viendra modifier ses ambitions initiales.

Car disons-le clairement : si Syriza n'obtient qu'une majorité relative, il devra obligatoirement former une coalition avec des partis qui se situent plus à droite que lui.

Quels pourraient être ses alliés ?

–                    Nous pouvons exclure d'emblée les néo-nazis d'Aube dorée, vraisemblablement le parti de droite au pouvoir « Nouvelle démocratie » qui considère que Syriza fera renaître les soviets ;

–                    Le parti communiste rejette toute alliance, son secrétaire général déclarant encore jeudi 22 janvier que Syriza représente une compromission puisqu'il souhaite maintenir la Grèce dans l'UE, l'euro et l'OTAN.

–                    Dès lors, Syriza serait amené à chercher un alliance avec un ou plusieurs des partis restants. Soit la nouvelle formation « La rivière », fondée par un journaliste vedette de la télévision, donnée comme troisième force dans le nouveau Parlement, qui se positionne comme le parti « du bon sens », dont le discours truffé de démagogie répète qu'il est le garant de la stabilité de la Grèce au sein de la zone euro et vise à combler le vide laissé par la quasi-disparition du parti socialiste.

–                    Le Pasok justement, tout en étant l'allié de la droite au pouvoir, tout en ayant participé à tous les gouvernements qui ont mis en œuvre une austérité implacable et catastrophique depuis le début de la crise économique, affirme vouloir « servir le pays », avec Syriza s'il le faut, à condition de garantir la place la Grèce au sein de l'euro.

–                    Dernière option, les « Grecs indépendants », à supposer qu'ils réussissent à entrer au Parlement. Ce parti de la droite souverainiste, créé par un des députés les plus riches du Parlement, ancien membre et ministre de la « Nouvelle démocratie » (au ministère des affaires maritimes, donc des armateurs) est le seul à correspondre à la condition posée par Syriza pour constituer son partenaire : ne pas avoir contribué à la mise en œuvre des mesures imposées par la troïka. Même si une telle alliance semble paradoxale, elle n'est pas formellement exclue. Toutefois, cette option est rejetée par certains cadres de Syriza, compte tenu de désaccords en matière de politique fiscale (redistribution des richesses), d'immigration et de politique étrangère.

Au-delà de la problématique des éventuelles alliances, se pose la question du programme de Syriza.

Celui-ci comporte quatre axes :

–                    Renégociation du cadre actuel imposé par la troïka : annulation négociée d'une partie de la dette, remboursement de la dette restante conditionné à la reprise de la croissance, accord sur un « new deal » européen, allègement quantitatif ;

–                    Plan de redressement national visant à répondre à la « crise humanitaire actuelle », à relancer l'économie, à rétablir les droits sociaux, lutte contre la corruption, renforcement de l'Etat de droit ;

–                    construction d'un Etat providence moderne ;

–                    redressement productif en ciblant les secteurs clés de l'économie.

Après avoir perdu de justesse les élections en 2012, Syriza a fait un triple choix : dénoncer inlassablement les effets néfastes de l'austérité, s'impliquer et accompagner les mouvements sociaux, en particulier les initiatives locales de solidarité, et rassurer l'électorat au sujet du réalisme de son programme, en insistant en particulier sur le fait qu'il est attaché au maintien de la Grèce au sein de la zone euro à tout prix. Ayant comme objectif de remporter les élections, il ratisse désormais aussi large que possible, s'adressant directement à l'électorat conservateur et brouillant son message afin que chacun puisse s'y retrouver.

Cette stratégie s'est avérée payante sur le plan tactique étant donné que, comme cela a été indiqué en introduction, Syriza va remporter les élections. Les incertitudes sur les actions qu'il mènera constituent le revers de la médaille. Les écueils que Syriza devra éviter sont les suivants :

–                    Syriza a fortement adouci ses positions en ne prônant plus une annulation unilatérale de la dette et une abolition des mesures imposées par la troïka sans conditions. Par ailleurs, il a incorporé de nombreux cadres et élus du Pasok, créant un soupçon d'opportunisme et faisant douter de la détermination de certains de ses membres pour rompre avec les politiques et les pratiques que le Pasok a contribué à mettre en place.

–                    S'il souhaite effectivement rompre avec l'austérité imposée par l'UE et le FMI, Syriza devra établir un rapport de force et préparer la population grecque à une période de fortes tensions politiques et économiques ; or, en proclamant son attachement à l'euro à tout prix, Syriza s'est privé d'un levier de négociation  ;

–                    L'austérité est aujourd'hui rejetée par l'ensemble des partis, y compris ceux qui l'ont mise en œuvre : la quasi-totalité des Grecs s'accorde sur ce point. En choisissant d'être élu sur le plus petit dénominateur commun, Syriza risque de manquer d'une base sociale prête à le soutenir dans l'hypothèse où l'UE et le FMI décideront de ne pas accéder à ses demandes et le pousseront à l'affrontement ;

–                    Toute confrontation avec l'UE et les tenants de l'austérité en Grèce nécessitera le soutien d'une mobilisation sociale déterminée et consciente des difficultés qui se profilent. Le changement ne pourra pas résulter d'un simple vote des citoyens qui ensuite rentreront chez eux et attendront passivement la suite. Or, une partie significative de ses électeurs s'est reportée sur Syriza plus par volonté de virer le gouvernement actuel que par choix assumé de rupture, nombre d'entre eux étant convaincus que, de toute façon, Syriza n'ira pas jusqu'au bout de ses propositions, déjà fortement édulcorées. Cela risque donc de ne pas suffire.

L'épreuve du pouvoir permettra de constater dans quelle mesure ces réserves sont justifiées ou non. En espérant sincèrement que Syriza les démentira toutes par ses actions et justifiera son appellation de coalition de la gauche radicale ou de la vraie gauche, tout simplement.

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