Grèce : les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux

Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux (Étienne de la Boétie)

Le billet qui suit vise à exprimer un sentiment de colère sur le simulacre de négociations qui se déroule depuis l’élection du nouveau gouvernement grec et tout particulièrement ces derniers jours.

Que les choses soient claires : j’ai voté pour Syriza, avec de nombreuses réserves, concernant principalement les doutes, devenus aujourd’hui certitudes, sur l'impossibilité de mettre fin à l’austérité et de renégocier la dette dans le cadre actuel de l’euro et des règles de l’Union européenne. La perspective d’un ralliement au parti nationaliste et souverainiste ANEL (Grecs indépendants) faisait également partie des objections. L’idée enfin, sans cesse répétée par les candidats de Syriza, que les dirigeants européens seraient bien obligés d’accepter le verdict des urnes et entendraient les arguments grecs apparaissait naïve ; elle est devenue aujourd’hui grotesque.

Pourtant, comme de nombreux Grecs, j’ai soutenu Syriza au regard de l’espoir qu’il faisait renaître dans la population grecque mais également dans d’autres Etats européens. Dans le jeu électoral actuel, il était le seul parti de gauche opposé à l’austérité et souhaitant prendre ses responsabilités en gouvernant.

Les gouvernements précédents, responsables du creusement des inégalités, de la corruption, du népotisme, du démantèlement des quelques acquis sociaux mis en place progressivement après la chute de la dictature, coupables d’avoir engagé le pays dans une voie sans issue, notamment pour sa jeunesse, devaient être sanctionnés. 

Le programme de Syriza, même s’il pouvait susciter de nombreuses critiques, méritait d’être soutenu, car il mettait en avant des principes qui apparaissent toujours indispensables pour sortir de cette crise qui est devenue désormais la normalité dans laquelle se débat la majorité des Grecs pour survivre : non soumission aux ultimatums de la troïka, fin de l’austérité, renégociation de la dette, arrêt des privatisations léonines, rétablissement des conventions collectives, réforme des institutions afin de combattre le corruption et la fraude fiscale.

De tout cela, pratiquement rien n’a été fait depuis cinq mois. Le gouvernement grec n’a pas cherché à renforcer l’élan populaire qui l’a porté au pouvoir. Les lignes rouges ont été enfoncées dès l’accord du 20 février 2015 où Tsipras et Varoufakis ont accepté le principe qu’aucune mesure pouvant être considérée comme unilatérale par les créanciers et entraînant un coût budgétaire ne serait adoptée par la Grèce, dans l’attente d’un accord final. Le gouvernement grec s’est enfermé dans un face-à-face désastreux avec ses créanciers qui, une fois assurés que celui-ci n’avait rien prévu en cas de refus de ses demandes, ont progressivement mis en place le piège qui est actuellement en train de ses refermer sur la Grèce.

Car si finalement le gouvernement grec, même au dernier moment, se résout à refuser le chantage exercé depuis cinq mois, ce sera contraint et forcé et non par choix stratégique assumé depuis le départ. A aucun moment ce gouvernement n’a laissé entendre qu’il envisageait sérieusement de rompre les négociations. A aucun moment, il n’a été en mesure d’esquisser le projet qu’il prévoit de suivre s’il est amené à rompre avec ses créanciers. A quoi ressemblera le jour d’après la rupture, personne ne le sait et le gouvernement grec n’a absolument rien fait pour préparer le pays et sa population à une telle éventualité. Ainsi, il a donné à la troïka la possibilité d’agir de manière implacable ; il n’a jamais cherché à mobiliser la population sur l’éventualité d’une rupture.

Dans ce contexte, il ne s’agit pas de critiquer Syriza pour le plaisir. Ces reproches n’ont pas pour objet d’achever Syriza. Ils ne sont en aucun cas l’expression d’une joie mal dissimulée face à l’échec d’un choix politique erroné. La bonne volonté des dirigeants grecs n’est pas mise en cause.

Alors que faire ?

Le résultat du combat inégal actuel, quel qu’il soit, sera négatif pour la population grecque :

-          soit le gouvernement acceptera un nouveau plan d’austérité, qui ne fera qu’empirer l’état des choses, avec comme seul objectif le remboursement des créanciers ;

-          soit le gouvernement sera amené à refuser les exigences honteuses et délirantes de la troïka et il s’engagera sur un chemin qui, à terme, pourrait éventuellement s’avérer positif mais qui dans un premier temps, probablement assez long, sera  parsemé d’étapes douloureuses, auxquelles le gouvernement actuel n’aura en rien contribué à préparer le peuple grec ;

-          soit enfin, la troïka sortira de son chapeau une solution bancale et précaire, permettant à l’Etat grec de se financer encore quelques mois afin de poursuivre le remboursement forcené des créanciers tout en misant sur le pourrissement de la situation jusqu’à ce  que le gouvernement tombe.

Il est nécessaire de se préparer à une rupture inévitable, la semaine prochaine ou dans quelques mois, douloureuse mais aussi  seule source d’espoir alors qu’aucun autre choix n’est laissé à la Grèce par ses « partenaires ». Si Syriza fait enfin le choix de la rupture, il devra être soutenu. En revanche, l’accord en préparation ne doit pas être accepté. S’il est signé, il ne doit pas passer au Parlement. Et s’il passe, sa mise en œuvre devra être empêchée.

La séquence qui se joue depuis cinq mois fait apparaître clairement au moins un enseignement : le gouvernement grec a été le seul à croire sincèrement au jeu démocratique au sein de l’Union européenne. Celle-ci est gangrénée par le capitalisme dans sa forme la plus abjecte.

Nos créanciers n’accepteront jamais de nous accorder le moindre répit. Leur dogmatisme néolibéral en souffrirait. L’exemple d’un gouvernement pouvant dévier légèrement de l’orthodoxie néolibérale serait dangereux pour leurs intérêts. La Grèce doit servir d’épouvantail pour tous ceux qui oseraient envisager une autre voie, à commencer par l’Espagne.

Que chacun médite toutefois cette phrase prononcée hier soir par Alexis Tsipras : il ne faut pas sous-estimer la réaction d’un peuple qui se sent humilié.

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