Paroles de profs homos (1): Histoires d'homophobie "ordinaire"

 

Ah, ça y est, ces chères petites têtes blondes, adorables et innocentes, ont retrouvé le chemin de l'école... L'occasion pour Yagg de faire le point sur les questions liées à l'homophobie et à la visibilité à l'école, à travers une série d'articles.

 

SIX ENSEIGNANTS HOMOS ET UN SURVEILLANT
Nous avons interrogé six enseignants et un surveillant, tous homos. Qu'est-ce que l'homophobie ordinaire dans les cours de récré? Qu'est-ce que c'est qu'être un-e prof gay/lesbienne? Quelle visibilité s'accorder? Quelles difficultés particulières rencontre-t-on alors? Comment parle-t-on d'homophobie et plus largement de discrimination aux élèves? Quel est le rôle de l'Éducation nationale sur ces questions de société?

 

Découvrez notre tour d'horizon à travers les histoires personnelles, les anecdotes plus ou moins surprenantes ou inquiétantes de nos interviewés, qui enseignent dans des types d'établissements différents, pro ou généraux, sensibles ou favorisés, en province ou en banlieue parisienne, auprès de jeunes de tranches d'âge variable, de la maternelle au BTS…

 

Intéressons-nous aujourd'hui aux élèves et à l'homophobie latente et "ordinaire" des cours de récré ou dans les salles de classe, rapportée par l'ensemble des interviewés.

 

PAROLES DE PROFS HOMOS (1):
HISTOIRES D'HOMOPHOBIE ORDINAIRE

 

"PÉDÉ, ENCULÉ, SONT ENTRÉS DANS LE LANGAGE COURANT"
"Pédé!". Spontanément et unanimement, l'ensemble de nos interviewés en convient à la simple évocation du thème de l'homophobie à l'école, "pédé" reste l'insulte favorite des plus jeunes, et ce dès l'école primaire. Emmanuel est enseignant et directeur d'une école maternelle à Grenoble. Instituteur depuis 10 ans, il a également enseigné en primaire et admet ce constat: "En élémentaire, "sale pédé" c'est l'insulte la plus courante dans les cours d'école. Quand j'y travaillais, j'intervenais évidemment de façon virulente, à chaque fois. En maternelle, heureusement, c'est beaucoup moins le cas, du moins pas dans le quartier dans lequel se trouve mon école actuelle".

 

Une expérience partagée par Mathieu, enseignant en primaire à Paris: "Il y a déjà eu quelques problèmes d'insultes, les enfants surenchérissaient et dans cette montée d'insultes, "pédé" est sorti, mais pour eux, même "SDF" et "alcoolique" étaient des insultes. On a eu des conversations, des explications sur ce qu'est une insulte et le mal que cela peut faire. Les plus grands lancent des "pédés" peut-être plus facilement mais ce n'est pas non plus si courant que ça dans une école du IVe arrondissement", admet-il. L'homophobie quotidienne, Mathieu dit ne pas vraiment y avoir été confronté jusque-là.

 

Au collège et au lycée, au "pédé" vient s'ajouter l'"enculé" parmi les insultes les plus fréquentes. "Dans les cours de récré, on entend des "pédés" qui fusent, ça fait partie de leurs insultes favorites", raconte à son tour François, prof de math dans la région toulousaine, "en revanche, il n'y a jamais eu d'insultes homophobes pendant mes classes. Si ça devait arriver, j'interviendrais et j'essaierais de garder mon calme. De la même façon que pour un comportement raciste". Un constat que ne peuvent pas faire Cat et Septembre, qui enseignent respectivement dans un lycée professionnel du Val d'Oise et dans un lycée général et professionnel à Compiègne, pour qui ces insultes s'invitent régulièrement en classe. Pour Septembre, ces insultes ne sont, la plupart du temps, pas directement destinées à un élève en particulier: "ils vont dire par exemple qu'Oscar Wilde est un "gros pédé"".

 

"C'EST QUOTIDIEN ET C'EST TRISTE"
"Dans un lycée, tu entends des propos homophobes, mais aussi racistes, toutes les heures", ajoute Cat. "C'est quotidien et c'est triste. En revanche, ce sont des propos qui ne sont pas forcement destinés à être homophobes et racistes. C'est juste malheureusement entré dans le langage courant. Et puis il y a parfois aussi des railleries, des insultes, plus directement dirigées à l'attention d'un élève. Tous les ans, il y a des gamins en souffrance parce qu'ils se font emmerder par d'autres gamins sur leur sexualité. Ce que je trouve inquiétant, c'est que c'est quelque chose qui s'est assez banalisé et l'adulte, le responsable d'éducation, ne réagit souvent pas aux propos homophobes de la même manière que si le gamin avait dit "sale arabe". En revanche, à chaque fois que l'institution a eu connaissance de ces railleries particulières, elles ont toujours été prises en compte et il y a toujours eu des sanctions. Récemment, par exemple, des gamins ont pris deux ou trois jours d'exclusion pour avoir poussé un gamin homo à bout. Il y a eu quelques cas de persécutions morales comme celle-là. Je n'ai en revanche jamais entendu de propos lesbophobes. J'ai eu un couple de filles dans ma classe qui étaient totalement out, elles ont toujours été laissées tranquille. Je crois que c'est plus facile pour les filles dans mon lycée".

 

Simon, surveillant dans un collège dans l'Oise, en zone rurale, se souvient lui aussi de railleries plus particulièrement dirigées et plus insistantes que de simples insultes lancées en l'air: "un élève était systématiquement attaqué verbalement par d'autres jeunes, il ne pouvait pas parler sans qu'on lui dise "ta gueule pédé", parce que c'est ce qui était supposé, en fait l'élève n'était même pas homo".

 

"Je sais qu'il y a eu aussi un gros souci du côté du lycée professionnel, où les choses sont un peu plus difficiles", ajoute Septembre, "un élève a été pris à parti par d'autres, il a d'abord été piégé, un de ses camarades lui a fait croire qu'il était attiré par lui, et ça s'est mal passé… Mais tout cela reste quand même extrêmement rare dans mon lycée. C'était vraiment un cas isolé".

 

Les enseignants interrogés n'ont cependant pas tous partagé ce genre d'expériences désagréables. François, le prof de math en région toulousaine, explique lui qu'il n'a jamais entendu parler de problème de cet ordre dans son établissement.

 

"JE FERAIS BRÛLER TOUS LES PÉDÉS ET LES LESBIENNES"
Pour Ivan, prof d'anglais, qui a enseigné ces cinq dernières années dans divers lycées pro et généraux – sensibles et favorisés – des Hauts-de-Seine, l'expérience de l'homophobie quotidienne s'est un jour retrouvée exacerbée à travers des copies d'élèves: "Je faisais travailler mes élèves sur le conditionnel d'intention "would+verbe" à travers cette question "what would you do to make the world a better place to live in?". Je leur ai ainsi demandé de me donner dix idées pour améliorer le monde, en utilisant la formule "I would do this, I would do that, etc". Dans une même classe, trois élèves n'ont pas hésité à me répondre des propos violents et homophobes. Le premier a écrit: "je ferais brûler tous les pédés et les lesbiennes", le deuxième: "je tuerais tous les pédés et les lesbiennes" et le troisième disait: "j'aiderais les pédés et les lesbiennes à redevenir normaux". J'ai dû faire face à un gros cas de conscience, comment gérer ça? Tu sais qu'il y a certainement un problème lourd d'éducation derrière, et c'est là justement que le rôle de l'école devrait être de considérer la lutte contre l'homophobie comme une priorité. Je suis allé voir la CPE [conseillère principale d'éducation], je suis allé voir ma hiérarchie, et on est tombés d'accord sur le fait que l'homophobie est un délit et qu'il fallait donc intervenir, convoquer l'élève, lui faire faire une recherche sur ce qu'est l'homophobie, quelles sont les peines encourues, expliquer que dire "sale pédé" c'est comme dire "sale arabe", que d'écrire ça c'est comme écrire "je veux brûler tous les gens qui ont des lunettes ou tous les gens qui sont protestants" et lui indiquer qu'aucune discrimination n'avait sa place dans l'école".

 

"L'"ENCULÉ" EST INDÉMODABLE"
Le constat sur l'homophobie à l'école n'est pas rassurant. Mais cette homophobie a-t-elle évolué, s'est-elle dégradée? C'est la question que nous avons posée à ces enseignants et tous ne partagent pas la même perception des choses. Des sentiments différents dus principalement aux types d'établissements dans lesquels ils exercent leur métier.

 

Pour Cat, qui enseigne depuis 10 ans, la situation de l'homophobie quotidienne à l'école s'est clairement dégradée et "les insultes homophobes font de plus en plus partie du langage courant des gamins", explique-t-elle. "C'est triste mais c'est pire qu'il y a 10 ans. Les élèves de mon lycée ont peut-être également changé, ce n'est plus tout à fait la même population, ils sont plus jeunes… Mais à mon avis, ça s'est dégradé. C'est difficile à expliquer mais c'est le ressenti que j'ai".

 

"LES FILLES SE MONTRENT BEAUCOUP"
Ce n'est cependant pas celui de François ni de Septembre. "En 10 ans, j'ai personnellement l'impression que ça n'a pas vraiment changé", confie Septembre. "Les insultes homophobes ont toujours pignon sur rue. L'"enculé" est indémodable. En revanche, sur la question de la visibilité, je trouve que ça a pas mal évolué, positivement. Les filles se montrent beaucoup, de plus en plus, et puis on voit arriver quelques couples de garçons. Mais j'ai quand même l'impression que c'est assez particulier dans mon lycée. Dans les autres établissement de la ville, je ne suis pas sûre que ce soit le cas. Je ne sais pas trop à quoi cela tient. Mon établissement est en quelque sorte un mini havre de paix. Il y a peut-être un effet d'entraînement quand un élève devient plus visible, les autres suivent".

 

"ÇA ARRIVE, MÊME CHEZ L'ADULTE INSTRUIT"
Même si dans la plupart des témoignages recueillis, les enseignants saluent l'ouverture d'esprit de leurs collègues et de leur direction, et se réjouissent de la bonne entente qui règne entre eux et de la facilité à être out avec eux (lire le prochain article de notre série), quelques-uns rapportent des histoires surprenantes sur le comportement de certains responsables d'éducation. En effet, il arrive parfois à l'homophobie "ordinaire" de se retrouver en salle des profs.

 

Cat et Ivan racontent qu'il arrive qu'entre eux, les enseignants se lancent des remarques du genre "ça c'est pas un truc de pédés!". "Ça arrive, même chez l'adulte instruit", commente Cat. "Mais je n'ai jamais entendu plus que cela", ajoute Ivan, "en même temps, j'imagine qu'à partir du moment où je rentre dans la salle des profs, c'est évidemment quelque chose qu'ils ne font pas".

 

ENTRE PIONS
Simon confirme que cette homophobie n'échappe pas non plus à la salle des surveillants et à la direction de son collège, situé en zone rurale: "Je me rappelle d'une discussion en permanence avec des élèves qui parlaient d'homosexualité. Ça n'a pas été facile de donner mon point de vue, parce que mon collègue pion a tout de suite donné le sien qui était carrément homophobe. Il disait, devant les élèves: "un homme homo c'est pas possible, il dégage, mais une femme lesbienne, c'est pas pareil". C'était pour moi délicat d'intervenir. Aussi, il y a un ou deux ans, pendant une conversation entre pions, ils en sont arrivés à parler d'homosexualité et à tenir des discours du genre "un homme c'est fait pour aller avec une femme".

 

"Cette question est très taboue dans mon collège", continue-t-il. "À une époque, un couple de jeunes filles se tenaient par la main, dans le collège. J'ai eu l'impression que c'était plutôt accepté. Pourtant, suite à cela, le proviseur a interdit à tous les jeunes, hétéros compris, de se tenir la main dans le collège. À partir de ce jour-là, je me suis dit: "tais-toi"…".

 

Retrouvez la suite des témoignages des enseignants dans le prochain article de notre série "Paroles de profs homos".

 

Certains prénoms ont été changés.

 

Audrey Banegas

 

En partenariat avec Yagg.com

 

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