«L'héritage social» des Jeux Olympiques en question!

Le Comité de Veille et d’Etude JOP 2024 apporte son regard sur la publication de la revue Movement & Sport Sciences qui a récemment mis en ligne un numéro sur « l’héritage social » des Jeux Olympiques. Nous apprécions la démarche de mise à disposition de l’ensemble des lecteurs des productions car les savoirs produits par la recherche sont souvent peu accessibles.

Les articles  de cette Revue Movement & Sport Sciences* 2020/1 n° 107, coordonnée par Cécile Collinet et Pierre-Olaf Schut, sont produits par plusieurs auteurs et mis en ligne ici : https://www.cairn.info/revue-movement-and-sport-sciences.htm). Ils se donnent comme objet d’analyse les Jeux Olympiques et Paralympiques et leurs impacts. Ils cherchent à saisir les mouvements positifs qu’ils peuvent permettre ou à l’inverse leur contestation. La revue a choisi de travailler particulièrement la notion « d’héritage social » des Jeux Olympiques et Paralympiques. « Une notion plus large que celle d’impact, qui renvoie à la fois à des dimensions matérielles et immatérielles. Elle englobe particulièrement le développement urbain, les comportements, les croyances, les connaissances et les réseaux, l’environnement, la gouvernance, etc. », mais aussi une notion critiquée car son usage au sein de la « famille olympique » montre qu’elle « pousse à porter la focale sur ce qui reste de positif à l’issue des Jeux [et] de cette manière, de nombreux effets négatifs ne sont pas intégrés dans l’évaluation. »

A la lecture des contributions, nous avons particulièrement apprécié l’article « L’impact social des grands événements sportifs : réflexions théoriques et méthodologiques à partir de l’Euro 2016 » (Charrier, Jourdan, Bourbillères, Djaballah, & Parmantier, 2019. https://www.cairn.info/revue-movement-and-sport-sciences-2020-1-page-3.htm). D. Charrier et J. Jourdan avaient publié leurs travaux dans le premier article de notre édition le 24 octobre 2019 (lire l’article ici).

Les auteurs ont essayé de sortir des canons d’écriture classique des articles scientifiques. Sans en être totalement convaincus par la forme d’écriture choisie, ils font la démonstration que la sortie du plan classique peut s’avérer aussi intéressante pour regarder et penser le réel. Leur article débouche sur les axes qui pourraient très bien définir l’impact social des grands évènements sportifs.

En effet Hugo Bourbillères et Michel Koebel dans leur article sur « Les processus de contestation dans le cadre des candidatures des villes européennes aux Jeux olympiques et paralympiques 2024 » mettent en avant qu’« il existe aujourd’hui un consensus autour du fait qu’un événement sportif n’a pas d’effet intrinsèque positif sur un territoire (Girginov, 2012 ; O’Brien & Chalip, 2007) ». Les deux auteurs soulignent que « c’est en travaillant à ce qui peut accompagner, le faire vivre par les populations qu’il deviendra générateur d’impact ». H. Bourbillères et M. Koebel questionnent la place du citoyen dans ce processus de candidature, qu’il se mobilise pour ou contre l’organisation des JOP, et les effets réels d’une candidature sur les divers publics avec lesquelles ont été engagées des négociations et des concertations locales.

Plusieurs voix se sont levées sur les JOP de 2024 suite à la pandémie pour remettre en question leur organisation ou leur modalité d’organisation. Cette période devrait être propice pour regarder à nouveau les JOP à la lumière des enseignements de ces articles.

L’analyse doit se concentrer sur l’action publique et l’investissement dans les programmes d’accompagnement afférents aux événements sportifs.

Dominique Charrier n’Co présentent 6 axes pour analyser la définition d’un impact social qui pourraient être considérés comme des axes prioritaires pour travailler les projets des grands évènements :

  • Le renforcement sur le territoire hôte de la cohésion sociale et de la citoyenneté́.
  • Le potentiel à générer de la capacitation (traduction d’empowerment ou processus d’auto-réalisation) et de l’éducation,
  • Le développement des activités physiques pour tous et la culture sportive,
  • La participation à la structuration des organisations,
  • La valorisation du territoire
  • La création de passerelles entre le sport et d’autres champs de l’action publique.

 Avec la crise sanitaire, la crise du mouvement sportif et l’explosion des inégalités, un plan politique d’urgence est nécessaire. Ne pourrions-nous pas imaginer de demander au COJO en lien avec la population de prendre le temps de passer aux filtres de ces 6 critères pour présenter un nouveau plan d’organisation ? 

Pour ou contre les JO ?

Conquête de l’opinion publique et acceptabilité sociale au regard des contextes locaux et politiques.

La revue publie aussi un article original sur le positionnement des « anti » ou « pro » JO : « L’opinion des Français sur les Jeux olympiques de Paris 2024 » par Cécile Collinet, Matthieu Delalandre et Sandie Beaudouin.

Sans remettre en cause le choix théorique de s’appuyer sur des questionnaires, nous pouvons tout de même nous questionner sur la méthodologie choisie pour analyser ces positionnements. Il serait intéressant de pouvoir croiser cette analyse dans une immersion dans les collectifs et les organisations qui se positionnent sur ces sujets.

Retenons tout de même que le positionnement à l’égard de l’organisation des JO n’est impacté ni par la catégorie socioprofessionnelle des répondants, ni par leur lieu de résidence, contrairement à ce qui a pu être observé dans d’autres enquêtes.

Il est en revanche lié au fait de pratiquer une activité sportive : les pratiquants étant beaucoup plus nombreux que les non pratiquants à être favorables à Paris 2024.

En termes de conséquences attendues, les considérations économiques distinguent de façon très nette ceux qui sont favorables de ceux qui sont défavorables à la tenue des jeux à Paris.

Les personnes interrogées se disant défavorables à la tenue des JO à Paris ne manifestent pas pour autant un rejet massif du sport olympique et des valeurs qui lui sont classiquement attribuées. Le mouvement « anti JO » serait davantage sur la base d’une analyse économique et non d’un rejet du sport de haut niveau, du sport spectacle ou de la notion même d’olympisme. Une conclusion qui vient fragiliser le courant critique du sport qui tend à surfer sur ces mouvements pour donner du crédit à ses thèses antisportives. Les annonces récentes de l’explosion des coûts liés au Centre Aquatique Olympique (de 87 millions à 174 millions d’euros) et l’absence de lignes d’eau réservées pour les élèves des collèges de Saint-Denis et des villes alentours dans le contrat de concession à Bouygues, (un héritage matériel largement mis en avant par le COJO, les élus et l’Etat lors du protocole d’investissement du 14 juin 2018 qui devient alors un héritage pour le privé) vont sans aucun doute dans le sens d’accentuer les inquiétudes sur les surcouts qui ne seront en aucun cas compensés par un retour économique sur le territoire. L’usage des partenariats public-privé (PPP) avait déjà fait l’objet de lourdes critiques lors de l’Euro 2016 avec l’ensemble des rénovations de stades aux frais du contribuable (voir les articles dans Alternatives Economiques ou Challenge). Et la logique de gestion privée en délégation de service public (DSP) qui l’accompagne montre aujourd’hui la considération donnée à l’héritage social.

Ces conclusions doivent absolument servir de point d’appui pour penser la construction des installations sportives de demain.

 

Vers de nouvelles contestations ?

Hugo Bourbillères et Michel Koebel dans leur article sur les processus de contestation dans le cadre des candidatures des villes européennes aux Jeux olympiques et paralympiques 2024 font une analyse théorique de la place de l’opinion des habitants du pays ou territoire hôte dans le processus de candidature. Depuis les années 2000 et l’arrivée du concept de « legacy », les attentes et promesses d’héritage social sont alors d’une part un élément révélateur de démocratie, par la place donnée à la parole des habitants, qui va aider au positionnement des citoyens au regard du contexte politique ou local, mais d’autre part ces promesses d’héritage sont aussi un moyen pour « conquérir l’adhésion de l’opinion publique » ou la « coalition de l’élite locale » est « ardu de faire dérailler ».

Les auteurs, par une approche pluridisciplinaire (historique, sociologique, économique), développent des contradictions intéressantes dont celle entre le développement urbain et l’amélioration des conditions de vie des résidents locaux, mettant en avant si ce n’est l’opposition au moins la lourde contradiction entre ces deux affirmations proposées comme projet d’héritage, le développement urbain profitant assez peu aux habitants du fait du phénomène de gentrification ! De même, alors que l’on comprend qu’il y a un enjeu à long termes pour le pays hôte suite à l’obtention des JOP, les auteurs insistent sur le fait que « le comité d’organisation (COJO) va devoir mobiliser la population sous peine de voir ressurgir les éléments de contestation réels, bien que peu relayés pendant la candidature », ceci malgré des concertations et les ressources qui permettent de faire résonner auprès de la communauté locale (dispositifs parallèles, mobilisation des acteurs, programme d’accompagnement,…) pour générer de l’héritage social.

Pour les JOP de 2024 en France mais de surcroit à Paris et en Seine-Saint-Denis, la très faible place donnée aux habitants et citoyens et le processus de construction de l’opinion publique sont une nouvelle contradiction avec le fait que la contestation a été peu audible.  Les instruments participatifs n’auraient alors qu’une fonction de soupape ? Les auteurs envisagent que « la contestation, en France, se fasse de plus en plus pressante à lapproche de lévénement »

Un héritage sans école, sans vie associative sportive et sans Seine Saint Denis !

Nous nous questionnons tout de même sur les absents des analyses. Bien entendu que la publication est sans doute un choix d’étude et d’articles disponibles mais ces 3 absences en deviennent un positionnement. En effet si l’héritage parle de dimension immatérielle, il est étrange qu’aucun article n’aborde cet axe. Ces absences traduisent-elles une absence de recherche et d’expertise ou devons-nous comprendre qu’elles sont effectivement un simple argument de vente pour avoir les JOP à Paris ?

Côté sport et vie associative sportive notamment des fédérations affinitaires, elles vont traverser une crise d’existence. Le gouvernement n’a pas choisi de défendre et promouvoir le sport pour tous. Les dernières mesures prises sur le sport telles que la création d’une Agence Nationale du Sport, la bascule des conseillers techniques du sport, la nouvelle gouvernance locale du sport avec le privé et le projet de loi sport et société sont autant de signes de la marchandisation du sport.

A l’école, l’EPS n’est pas valorisée que cela soit dans les examens ou dans ses programmes. Le dernier dispositif proposé par JM. Blanquer 2S2C (« Sport Santé, Culture, Civisme ») profite de la difficulté du monde sportif pour leur « vendre » à bas coût l’EPS des écoles primaires, des collèges et des lycées pour leur survie. Un « projet perdant-perdant » pour les professeurs d’EPS, pour les clubs et donc pour les habitants car ce sera aux collectivités ou aux familles de payer la facture ce qui va générer d’inévitables inégalités ! Les enseignants d’EPS commencent à percevoir qu’il n’y aura aucun impact et héritage de ces jeux olympiques. Le label JOP 2024 serait-il une vitrine sans lendemain ?

Le 3ème absent est le département de Seine Saint-Denis. Département le plus pauvre de France, où les inégalités ne peuvent plus être ignorées. Les jeux ont souvent été présentés comme un enjeu pour le 93, un accélérateur de transformation sociale. Il est étonnant que la publication sur l’héritage ne dise pas un mot et ne porte aucun regard sur un bilan de parcours à 4 ans des JOP. Aucun article n’a pris comme objet d’étude un territoire, le mode de construction des JOP et des premiers impacts territoriaux. Espérons que cette première publication en appelle une autre en ayant un zoom sur ce territoire particulièrement concerné par les JOP. Il est désormais évident que sans politique publique volontaire la situation ne changera pas.

La revue devrait donner l’élan aux acteurs du sport et de l’éducation pour plus que jamais se saisir des JOP pour exiger d’être entendus. Nous n’abordons pas ici l’article sur la question de l’héritage du point de vue du développement de la pratique physique et sportive des personnes en situation de handicap car nous souhaitons en faire un sujet à part entière avec une publication spécifique dans les prochains mois. Les JOP 2024 de Paris doivent devenir un réel évènement réalisé par et pour la population et non un évènement surmédiatisé dont les impacts économiques sur les territoires ont montré leur limite pour ne pas dire leur conséquence négative.

Hugo Pontais & Bruno Cremonesi, pour le comité de veille et d’étude JOP 2024

 

*Movement & Sport Sciences (anciennement Science et Motricité) est une revue scientifique de l’Association des Chercheurs en Activités Physiques et Sportives dont la mission est de rassembler les chercheurs, enseignants, ingénieurs, techniciens, entraîneurs, afin de promouvoir la recherche dans le domaine du sport et de la motricité.

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