A propos de Marcel Gauchet: quels arguments pour quel débat ?

«Vous prétendez dévoiler la vraie nature de la pensée de Marcel Gauchet : “nostalgie d’une certaine tradition”, “pensée qui se déploie sur fond de regret”. Pour avoir lu la plupart de ses écrits et longtemps suivi son enseignement, laissez-moi vous dire que le contresens est total», m'écrit Sylvain Piron. Voici sa lettre (en réaction à cet article) et ma réponse.

«Vous prétendez dévoiler la vraie nature de la pensée de Marcel Gauchet : “nostalgie d’une certaine tradition”, “pensée qui se déploie sur fond de regret”. Pour avoir lu la plupart de ses écrits et longtemps suivi son enseignement, laissez-moi vous dire que le contresens est total», m'écrit Sylvain Piron. Voici sa lettre (en réaction à cet article) et ma réponse.

 

Chère collègue,

Comme on m’a signalé que vous aviez produit la démonstration, que Julien Théry m’avait promise au mois d’août (message du 25.08 sur la liste «prep.coord.nat», en réponse à ma demande du 13.08), des qualificatifs dont votre pétition affuble Marcel Gauchet, je vous ai lu attentivement. Vous avez effectivement fait, comme on le dit dans le métier, un effort de recherche de sources. Cependant, à mes yeux, le compte n’y est pas. Vous le savez du reste très bien vous-même. Jamais vous n’oseriez soumettre une démonstration de ce type à une revue d’histoire : vos sources sont partielles, vos lectures tronquées et vos interprétations de mauvaise foi. Mettant bout à bout des déclarations faites dans divers médias, vous prétendez dévoiler la vraie nature de la pensée de Marcel Gauchet : «nostalgie d’une certaine tradition», «pensée qui se déploie sur fond de regret». Pour avoir lu la plupart de ses écrits et longtemps suivi son enseignement, laissez-moi vous dire que le contresens est total.

 Un travail sérieux d’histoire intellectuelle, cherchant à qualifier l’auteur de plus d’une quinzaine d’ouvrages imposants, ne peut pas reposer uniquement sur des extraits d’interviews accordées ces dernières années. Comme le dit votre comparse Jean-Raymond Baudier (message du 3.10 à la même liste, relu et corrigé par Julien Théry), Marcel Gauchet aurait la pernicieuse habitude d’habiller d’un «enrobage d’intellectualité» l’exposé des préjugés réactionnaires en lesquels se résumerait sa pensée. Ce genre de critique, que vous prolongez, relève d’une théorie du complot qui est tout simplement grotesque. Vous croyez pouvoir l'étayer en exhibant des liens, bien ténus en réalité, avec le grand capital et la droite. Vous vous demandez de quelle autorité se pare Gauchet pour intervenir dans les médias : c’est tout simplement celle d’une œuvre produite depuis une quarantaine d’années qui se donnait pour but de comprendre le sens du devenir démocratique des sociétés occidentales à la lumière d’une histoire de très longue durée. On peut tenter, comme le fait un peu plus finement que vous le texte de Guillaume Mazeau, de critiquer la philosophie de l’histoire de Gauchet qui l’enfermerait téléologiquement dans un présent indépassable et le vouerait à admettre et justifier toutes les inégalités et les injustices. C’est un débat qui mérite d’être ouvert, et sur lequel l’auteur lui-même pourrait apporter quelques clarifications utiles. En le lisant de plus près, vous verriez qu’il suggère, ici et là, des pistes sur les perspectives que dessine le déploiement du principe démocratique, tout en admettant son caractère fondamentalement imprévisible. Il n’émet pourtant aucun doute sur le moteur de cette dynamique, qui est celle de l’approfondissement de l’exigence d'égalité. Au terme de ce débat, la pire injure que l’on pourrait proférer à son encontre serait d’être resté «hégélien» - mais à observer la façon dont il s’exprime sur les évolutions souhaitables, il faudra admettre qu’il n’est ni conservateur, ni réactionnaire, mais bien «progressiste».

 Je n’ai aucune raison de défendre, une par une, les positions exprimées, de façon souvent lapidaire, dans différentes interviews, puisqu’elles ne découlent pas toujours par un lien de nécessité de la grille d’analyse des idéologies modernes qu’il a lui-même proposée. Ce sont des points de vues d’actualité, liés à des situations spécifiques, énoncés parfois sans recul suffisant. Il est évident que Gauchet s’est fait des illusions sur le compte de Sarkozy en 2007, avant de l’admettre, de la même manière que Foucault s’était enthousiasmé pour la révolution iranienne. Mais ne citez pas des déclarations de 2002 ou 2007 comme si elles étaient encore d’actualité. Plus grave à mes yeux, Marcel Gauchet n’a pas encore compris l’importance de l’écologie politique et le ressort qu’elle peut constituer pour un renouveau des pratiques démocratiques. Ses interventions de commentateur politique ne résument pas son travail d’historien et philosophe, et c’est sur celui-ci qu’il faudrait porter un jugement d’ensemble. En tant qu’historienne, vous auriez pu vous interroger sur l’origine de sa fortune médiatique. Elle est précisément datée. La démocratie contre elle-même , paru en 2002, a été pour les observateurs l’une des seules clés pour comprendre la percée du Front national et l’effondrement du PS. C’est à partir de là que les journalistes ont pris l’habitude d’interroger Gauchet, qui avait vu juste sur un point crucial – et c’est ainsi qu’il a peu à peu dérogé à son refus antérieur de prendre position.

 En fin de compte, il n’y a qu’un seul texte authentique dans lequel vous croyez trouver quelque chose qui justifierait vote pétition, lancée en août et publiée en octobre. Ce texte, qui était déjà la cible du «dégoût» initial de d’Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, c’est «L’enfant du désir» ( Le Débat , 132, 2004). J’ai pris la peine de le relire cet été, pour vérifier que je n’avais pas laissé passer par inadvertance un message subliminal homophobe ou misogyne. Je peux affirmer avec certitude que ce n’est pas le cas. Avant d’en venir au contenu, un mot d’abord sur sa démarche. Contrairement à vos insinuations, Gauchet ne pense pas dans le vide. Il a mené des travaux de première main, en archives, sur deux dossiers majeurs : les débats constitutionnels de la révolution française et l’histoire de la psychopathologie au XIXe siècle, de Pinel à Charcot et Freud. Sur tous les autres domaines qu’il aborde, ses lectures sont bien plus intensives que les seuls titres cités en notes. Il annonce, dans son projet d’ensemble, la nécessité de reformuler avec davantage de fermeté conceptuelle les notions centrales de la psychanalyse. En tant qu’historien, il est également convaincu que les changements sociaux induisent une transformation des coordonnées psychiques des individus. «L’enfant du désir» est donc un travail spéculatif, et certes pas de sociologie quantitative qui n’aurait rien à apporter sur le fond du problème. Cette spéculation s’appuie sur des données factuelles ; elle cite même quelques chiffres significatifs (taux de fécondité, nombre annuel d’IVG, consultations de couples infertiles). Son objet est penser la transformation anthropologique produite par la maîtrise de la conception. Tout son intérêt est de chercher à énoncer les difficultés psychiques auxquelles devront faire face les enfants qui ont été «désirés» par leurs parents. Le fait d’avoir été désiré ne rendra pas nécessairement plus heureux, mais produira, et produit déjà, de nouveaux types de névroses. A aucun moment dans ce texte, Gauchet ne qualifie cette évolution de regrettable. Il n’envisage aucun retour en arrière. Pour que les choses soient claires, puisque vous tordez le sens du texte, je cite quelques phrases de sa conclusion : «S’il n’y a rien à regretter, force est de constater que l’émancipation à un prix, et que la médaille comporte un revers. Nous ne sommes pas passés tout uniment de l’ombre à la lumière, nous avons échangé une gamme de problèmes contre une autre» (p. 121). Dans le cours du texte, il s’oppose explicitement au «conservatisme myope» qui voudrait préserver la famille comme «institution fondamentale de la civilisation » S’il parle d’un «matriarcat psychique», expression qui n’est nullement péjorative, c’est pour signaler la fin de la domination masculine dans la sphère intime, ruinée par la maîtrise de la fécondité qui donne de fait le pouvoir aux femmes. Il n’y a pas un once de regret ou de nostalgie dans la façon dont cet article énonce la situation contemporaine. Vous avez voulu forcer un texte qui, sur le fond, dit le contraire de ce que vous voudriez lui faire dire.

 Si je vous lis bien, pour finir, c'est avant tout "le ton péremptoire et parfois arrogant de qui sait et comprend" que vous reprochez à Marcel Gauchet. Que ce ton vous déplaise, j'en suis bien désolé. Sur le fond, les arguments que vous avancez ne peuvent d'aucune façon justifier les insultes que votre pétition a proférées. Il est difficile, après une telle entrée en matière, de prétendre ouvrir un débat de fond, "sans mépris ni disqualification". Pour faire avancer la discussion, vous pouvez commencer par afficher ma réponse.

 cordialement,

Sylvain Piron

 

Réponse de Ludivine Bantigny : 

Cher collègue,

 Je comprends naturellement, au vu des liens académiques, institutionnels et d'amitié vous unissant à Marcel Gauchet, que vous souhaitiez apporter une réponse, ou du moins une riposte, à l'indignation que suscitent ses positions. Depuis cet été d'ailleurs, nombre d'amis de MG, éditorialistes pour la plupart ou étroitement liés aux éditions Gallimard, sont intervenus par voie de presse en utilisant, au lieu de tout débat de fond, le sarcasme, le mépris et la dérision; vous en aurez fait le constat en lisant le texte de Guillaume Mazeau dans cette même édition. Votre message veut utiliser un autre ton et de cela soyez remercié. Comme nous l'avons plusieurs fois écrit, nous attendons que le débat s'ouvre enfin.

 Mais, pour reprendre vos mots, pour l'instant "le compte n'y est pas".

Vous vous trompez d'abord sur l'objet de ce texte. S'il n'avait nullement la prétention de proposer une histoire intellectuelle exhaustive de la pensée Gauchet, c'est qu'il s'inscrit dans un tout, en cours d'élaboration. C'est une pièce d'un ensemble, car d'autres analyses se pencheront plus précisément sur les livres d'essayiste historique publiés par MG (le qualificatif me fait hésiter, mais j'opte pour celui-ci car MG n'est au fond ni historien ni philosophe de l'histoire). Partant, le texte paru pour l'instant est une analyse de l'intellectuel Gauchet, ou comme il préfère le dire, de l'expert : il concerne le passage de la sphère savante à la sphère publique et médiatique. Ses textes d'intervention, pas seulement dans les médias, mais également dans sa propre revue, ainsi que dans des ouvrages comme La Démocratie contre elle-même, sont le lieu précis où Marcel Gauchet a une influence décisive - et franchement délétère. Votre message ne m'ayant pas convaincue, car il ne répond nullement sur ce point, je le maintiens: MG profite de sa stature acquise ailleurs pour afficher des positions réactionnaires et très violentes sur les grèves et mouvements sociaux (Le Débat étant une véritable machine de guerre en ces occasions, relisez par exemple la livraison sur 1995), sur l'immigration comme problème supposé majeur de notre société, sur la pensée critique, sur 1968, sur la famille et la sexualité.

 Lorsqu'on est rédacteur en chef d'une revue malencontreusement intitulée Le Débat, on ne consacre pas un numéro entier (numéro 180 de mai-août 2014) à l'homoparentalité en conviant uniquement des auteur.e.s opposé.e.s au mariage pour tous et qui y voient, comme Nathalie Heinich, « une perversion de l’idéal républicain », « très exactement, un dispositif pervers », « une multiple perversion » ou qui juge que dans la revendication des droits pour les couples du même sexe s'exprimerait « un mode de fonctionnement psychique qui ne connaît d’autre modalité de transaction avec le réel que le fantasme infantile de toute-puissance". Comme Jean-Claude Quentel et Jean-Yves Dartiguenave, lesquels estiment que le mariage pour tous est une « forme de promotion de l’identique qui aboutirait, si elle était menée à son terme, à un anéantissement du social lui-même », ajoutant : « Telle est la raison première pour laquelle l’homosexualité a été et est toujours condamnée dans de multiples sociétés ; il y va pour celles-ci non seulement du devenir de l’espèce, mais de celui de la société et de son organisation ». Ou encore : « En acceptant de se poser la question de l’homoparentalité, notre société tend étrangement à évacuer le registre de la nature. » Comme Paul Thibaud, rapprochant les enfants de couples homosexuels des « enfants maltraités » ou d'une « fille mariée de force par son père ».

 Le seul texte sur lequel vous vous attardez est « L'enfant du désir ». Quel texte en effet ! Vraiment terrible, décidément. Vous ne semblez pas avoir cerné que les formules rhétoriques si souvent avancées par MG, comme celle que vous citez « Il n'y a rien à regretter », servent simplement d'amorce à une véritable déploration, bien exprimée dans ses termes, entre l'« ombre » et le « revers ». Je n'ai pas forcé l'interprétation de ce texte, je me suis contentée de le citer longuement, tant il est édifiant. Et les travaux menés il y a trente ans par MG sur la psychopathologie au XIXe siècle ne pourront rien y changer.

 Vous vous trompez sur Nicolas Sarkozy. Contrairement à ce que vous affirmez, je ne me contente pas de citer le Marcel Gauchet de 2002 ou 2007 sur le sujet (le programme de Sarkozy et son action comme ministre multicartes n'étaient alors déjà plus à démontrer). C'est bien en juin 2014, dans Le Nouvel Observateur, que MG explique après avoir affirmé que les thèmes du FN ne doivent pas être tabous et qu'il faut les aborder: « C’est ce que Sarkozy avait amorcé en 2007, il faut le dire à son honneur, sans être capable, hélas, d’y donner suite ».  

Enfin, ce texte ne crie nullement au complot, ne soyez pas excessif. Il se contente de pointer du doigt les positions occupées par MG dans des conseils d'administration quelque peu surprenants, comme le Conseil d’orientation et de réflexion de l’assurance. J'imagine ce que peut par ailleurs rapporter le fait d'être expert dans un think tank de l'UMP. Contrairement à ce que vous écrivez, ce n'est pas un « complot » : c'est un marché.

En somme, sans d'ailleurs y consacrer plus de temps que nécessaire, nous continuerons à expliquer pourquoi Marcel Gauchet est le chantre de la pensée conforme, de l'ordre moral et social, un penseur, oui, profondément conservateur et réactionnaire. Vous nous apprenez dans votre trop rapide message qu'il est au contraire « progressiste » ; nous serons sincèrement intéressé.e.s de lire votre démonstration à ce sujet.

Cordialement

Ludivine Bantigny

 

 

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