Face à la pensée réactionnaire

Rédacteurs/rédactrices : Ludivine Bantigny, Claire Blandin, Laurence De Cock, Eric Fournier, Guillaume Mazeau, Michèle Riot-Sarcey, Stéphanie Sauget, Julien Théry, historiennes et historiens

Tribune préalablement parue dans le monde du 10 octobre 2014

Nous en sommes donc là. Des politiques de régression sociale, de plus en plus brutales, se succèdent au gré d’alternances sans alternatives. Soucieuses d’impératifs néolibéraux sans foi ni loi, au seul bénéfice des nantis, elles détruisent peu à peu les droits conquis depuis un siècle et demi, radicalisent les inégalités, discréditent la politique et détruisent la démocratie. Le mot « social-libéral » n’est plus qu’un « élément de langage » mensonger, puisque le « social » est le grand absent de la politique qu’il qualifie. Les chômeurs sont traqués et culpabilisés, rendus invisibles et finalement radiés. Les luttes sociales sont ignorées ou moquées. La xénophobie s’étale outrageusement, décomplexée. Stimulées par la « manif pour tous » et autre « Printemps français », les agressions homophobes se multiplient. Le Front national se rapproche du pouvoir ; les invitations récurrentes des médias participent à la construction d’une  respectabilité.

Nous en sommes là, et nous ne nous en étonnons plus. À moins que, décidément, nous ne l’acceptions toujours pas.

Dans ce contexte lourd de menaces, ceux qui ont accès à la parole publique, médiatique, « intellectuelle », portent une lourde responsabilité. Marcel Gauchet est de ceux-là. Nous nous indignons que lui soit confiée la conférence inaugurale, ex cathedra et sans débat, d’une édition des Rendez-vous de l’histoire de Blois consacrée aux « Rebelles ». Nous regrettons un tel choix, pris sans concertation aucune avec le Conseil scientifique des Rendez-vous (au point que l’une d’entre nous, ayant appris la nouvelle par la presse, en a démissionné). Nous n’appelons certainement pas au boycott des Rendez-vous, auxquels nous sommes attachés. Et ce n’est là ni censure, ni procès contre l’homme Marcel Gauchet. Le problème est éthique et politique. Dans cette affaire, jusqu’à présent, nous n’avons pourtant entendu que la mauvaise foi et la dérision en lieu et place de l’argumentation, le sarcasme pour prévenir tout débat de fond.

Sans chercher à définir ici ce que sont les rébellions, on peut avancer que les rebelles contestent un ordre inacceptable auquel ils et elles ne sauraient se résigner. À rebours, Marcel Gauchet enjoint à la conformité, invite à l’acceptation de ce qui, à ses yeux, va de soi : la hiérarchie, l’ordre moral, la tradition. Ses diagnostics autorisés trouvent une très large diffusion grâce à de puissants relais académiques, éditoriaux et médiatiques, non sans arrogance et condescendance pour ses contradicteurs. Car la voix de M. Gauchet tient du coup de force idéologique : sans faire aucun cas du social, sans enquête d’aucune sorte, sans données statistiques, bref sans étai empirique, le « philosophe et historien » pense la société. Ce coup de force, nous n’en voulons pas. Et nous interrogeons son succès. Pourquoi M. Gauchet est-il sollicité d’abondance pour « expliquer » – en fait, pour légitimer – le monde tel qu’il est dans ce qu’il a de moins acceptable ?

Marcel Gauchet passe pour un modéré, voire pour un intellectuel « de gauche ». Lui-même ne dédaigne pas cette position à l’occasion, mais se présente surtout comme un « observateur neutre ». Neutralité, quand il multiplie les interventions pour soutenir les contre-réformes, afficher son mépris des luttes sociales, stigmatiser les grèves ouvrières et les fonctionnaires ? « De gauche », quand il défend partout « l’autorité », la famille et la nation, ou quand il désigne l’immigration comme problème majeur de nos sociétés en l’associant à la délinquance et à la criminalité ? Modéré, quand il explique que Nicolas Sarkozy avait à son programme les bonnes réponses à apporter aux thèmes qui font la fortune du Front national, selon lui justifiés et pas assez débattus en place publique ? Vieille antienne d’un FN posant les bonnes questions ; vieille antienne que moins que jamais on ne peut tolérer, dans cette atmosphère délétère.

Parmi ses chevaux de bataille, Marcel Gauchet a enfourché ceux de l’incivilité et de l’insécurité. L’un des problèmes de la « gauche » de gouvernement, selon lui, c’est qu’elle ne saurait pas assez y faire en matière sécuritaire, quand « l’habileté de Sarkozy a fait merveille pour donner une traduction acceptable à la demande d’autorité. » Les tours de passe-passe rhétorique lui permettent les amalgames les plus improbables, les renversements les plus aberrants : ceux qui combattent l’obsession sécuritaire seraient pris dans une contradiction majeure en défendant, en revanche, la Sécurité… sociale. Par la magie du sophisme, voilà assimilés ordre policier et mise en commun d’une partie des ressources pour faire face ensemble, solidairement, aux difficultés de la vie…

 « Le marché », comme disent les décideurs, a les faveurs de M. Gauchet, qui n’a de cesse de railler la « folie antilibérale ». Les gouvernements allemands ont droit à son approbation pour leurs « choix décisifs et courageux sur la base de diagnostics stratégiques » – alors que l’on n’a pas encore mesuré toute l’ampleur des désastres provoqués par les contre-réformes « Hartz » en termes de baisse des salaires et de précarité, d’appauvrissement dans les catégories moyennes et basses, de dégradation des protections sociales. Quant à la crise de l’enseignement supérieur, aggravée par les lois Pécresse et Fioraso, voilà sa solution : « Personnellement, je serais partisan, dans l’idéal, de resserrer le système d’État, parce que c’est la tradition française, et le mettre en concurrence avec un système d’universités privées. » L’université doit devenir, elle aussi, un « marché », organisé par une compétition exacerbée.

« La liberté individuelle et la propriété privée » suffiraient à définir « le fait libéral », dont « les limites indépassables » s’imposeraient sans conteste. Autre sophisme, destiné là encore à neutraliser toute position critique. Pour Gauchet comme pour la cohorte des successeurs de François Furet – mais aussi, on le sait désormais sans équivoque, pour nos gouvernements, de droite comme de « gauche » –, nous sommes condamnés à vivre dans le monde tel qu’il est (ou plutôt tel qu’il se transforme depuis le début des années 1980). L’égalité n’est ni un principe anthropologique, ni un impératif placé au fondement du politique depuis les Lumières : c’est une curieuse et déplorable « passion française ». Le dissensus, la confrontation consubstantiels à la démocratie constituent une funeste « guerre civile » dont on ne cesse d’annoncer et d’espérer la fin. La fonction critique n’a plus lieu d’être, puisque tous les intérêts, dans une société, convergent nécessairement. L’intellectuel, dès lors, a vocation à l’expertise auprès des puissants, qu’il conseillera (non sans bénéfices personnels) pour déterminer avec eux la politique conforme à l’intérêt univoque et unanime – lequel, certes, ne va pas sans inégalités fatales et nécessaires, qu’il faut donc faire accepter et, partant, rendre invisibles autant que possible. La « neutralité » de M. Gauchet, c’est celle de l’allègement du « coût » du travail, de la flexibilité, de la privatisation généralisée et de la « loi du marché », de la naturalisation de l’économie en général et de l’entreprise en particulier. C’est le triomphe de la doxa en vigueur depuis plus de trente ans, avec tous ses effets : démantèlement des protections collectives, creusement des inégalités, enrichissement vertigineux de quelques-uns.

M. Gauchet regrette les temps bénis où « les nations militaires et sacrificielles avaient une physionomie claire » et pouvaient envoyer des millions d’hommes s’entretuer. Il assimile la défense des droits de l’homme au triomphe d’une subjectivité supposément débridée, qui interdirait tout interdit et empêcherait toute politique. La crise de l’école tiendrait à la perte d’autorité et à la « crise de civilisation » depuis le funeste Mai de l’année 1968. Avec l’émancipation surgie de ces « années 68 », selon lui, la maîtrise de la fécondité et le contrôle de leur corps par les femmes auraient engendré un « enfant du désir », lequel serait toujours menacé par l’instabilité psychique. « L’enfant non désiré d’hier, fruit d’un accident […] avait au moins la sécurité de devoir la vie à la vie, de s’ancrer dans l’objectivité d’un processus vivant dont ses parents n’avaient été que les instruments aveugles » ; mais « nombre d’enfants du désir ne sauront jamais bien qui ils sont, ni ce qu’ils veulent. Pleins d’une haine indicible à l’égard de ce don de l’existence qui leur interdit d’être ». On a bien lu M. Gauchet : les enfants désirés peinent à se constituer psychiquement, tandis que les enfants que leurs parents n’avaient pas souhaités, nés dans la misère sociale, la souffrance morale, parfois encore la honte, l’absence d’amour et l’abandon affectif, seraient des modèles d’individus à la structure psychique assurée. A cause de cette émancipation aussi, le « matriarcat psychique » (ce sont ses mots) sévirait dans les familles. Les oppositions radicales au mariage homosexuel, pour M. Gauchet, se justifient par l’atteinte que cette nouveauté porterait aux fondements de la société...

Bref, malgré l’affectation de modération, M. Gauchet est ultra-conservateur et réactionnaire. C’est son droit. C’est le nôtre de ne pas accepter que les Rendez-vous de l’histoire de Blois, qui réunissent des centaines d’enseignants et de chercheurs et un public nombreux, soient placés sous de tels auspices, avec la conférence inaugurale qui lui est confiée.

 

Ludivine Bantigny, Claire Blandin, Laurence De Cock, Eric Fournier, Guillaume Mazeau, Michèle Riot-Sarcey, Stéphanie Sauget, Julien Théry, historiennes et historiens

 

 

 

 

 

 

 

 

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