Blois : nous sommes las de ceux qui "nous" pensent

Rédactrice : Anne Jollet

Tribune initialement parue dans l'Humanité

Les Rendez-vous de l’histoire de Blois sont un rassemblement plutôt sympathique, d’historien/nes de statuts et de spécialités divers et d’un public lui aussi divers. Les professionnels de la recherche, de l’édition, de l’enseignement y côtoient beaucoup d’amateurs, de lecteurs, lectrices de l’histoire.

On peut penser que cela fait partie du charme –et du succès- de Blois que ce mélange de « personnalités », bien médiatisées, et de beaucoup d’anonymes déambulant ensemble, un peu pressées mais contents d’être là, dans les couloirs des locaux mis dans toute la ville à la disposition des Rendez-vous.

Chacun sait cependant que la parole, à Blois, est distribuée selon des critères plus ou moins subtils qui distinguent les officiels, les invités des Rendez-vous, et celles et ceux qui s’invitent eux-mêmes à travers les « cartes blanches ». Les lieux, les horaires, les temps de parole, le coût, la diffusion médiatique ne sont pas les mêmes. Et parmi les hôtes remarquables, chacun sait que l’auteur/e de la conférence inaugurale est celle ou celui à qui l’on demande une mise en forme globale des attendus de la question posée aux historien/nes pour chaque Rendez-vous, qui propose un éclairage de surplomb sur le thème de l’année.

Sans doute pour dire l’enjeu des questions historiques au-delà du cercle des spécialistes d’histoire… et pour attirer un public large, cette conférence est souvent confiée à une personnalité un peu à côté du champ. Ce fut la géographe, Sylvie Brunel, à propos des paysans en 2012, l’ancien ambassadeur d’Israël en France, Elie Barnavi, à propos de la guerre en 2013.

On peut alors se demander pourquoi l’invitation faite cette année à Marcel Gauchet, philosophe et historien comme il se dit lui-même, de prononcer ladite conférence inaugurale a suscité une mobilisation publique vive, alors qu’au sujet du penchant bien pensant du Blois officiel les propos s’échangeaient plutôt dans les couloirs sur le ton de l’ironie. Marcel Gauchet paie-t-il le fait de venir trop tard ? De venir après bien d’autres ? Dans un contexte où les conservatismes se portent de plus en plus fièrement ? Oui et non. 

Comme dans toutes les « rebellions », il y a certainement dans la fronde lancée dès cet été par un appel au boycott de Blois, puis relayée par une pétition de protestation contre le choix de l’orateur, un faisceau de causes ! Le rejet a été à la hauteur de l’espoir suscité par le choix du thème. « Les rebelles ». Enfin, va-t-on pouvoir parler de pouvoir, de résistances aux pouvoirs, enfin va-t-on pouvoir faire de l’histoire sociale, celle qui revient dans l’histoire académique, après les relectures d’Hobsbawm, la richesse des recherches en histoire des colonisations, le renouveau de l’histoire du travail pour ne prendre que quelques champs (bien chers aux Cahiers d’histoire, mais pas seulement à eux) ! Il allait y avoir du grain à moudre ! Et voilà que patatras ! Histoire de bien refroidir ce petit monde, on nous annonce la leçon d’un grand desenchanté ! Notre monde intellectuel n’en manque pas, et la pensée de Marcel Gauchet, devenue de moins en moins historienne et plus en plus essayiste, de plus en plus présente dans les débats de société, est de celles qui, depuis des années, nous assènent des analyses sociologiques hors sol et de l’histoire qui vole d’un siècle à l’autre, d’une guerre à l’autre, d’un totalitarisme à l’autre, débarrassée du lourd arsenal documentaire de l’histoire sociale,

Oui, l’on peut dire que ce n’est pas neuf. Mais aussi, on peut dire que la patience de beaucoup d’historien/nes est usée. Oui, nous sommes las de ces regards de surplomb arrogants de ceux qui « nous » pensent. Et, comme pour nous renforcer dans le bien fondé de notre démarche de rebelles qui savent s’unir en collectif, sans avoir à revenir sur les attendus conservateurs que M. Gauchet présentent comme des évidences de l’intelligence bien comprise du monde, notre homme donne lui-même une des clés de la sortie de la soumission dans les propos tenus hier dans le quotidien du soir, « La seule attitude, c’est le mépris… ». Il y a déjà un certain temps que nous l’avions compris. Or, ce mépris, au nom de nos sciences elles-mêmes, nous ne pouvons, nous ne devons pas l’accepter. 

 Anne Jollet

Historienne, Coordonnatrice de la rédaction des Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique.

 

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