Il n'est pas logique de travailler plus longtemps

Absence d'emplois disponibles pour les plus âgés, inégalité d'espérance de vie, tendance multiséculaire à la baisse du temps de travail «contraint»: autant de raisons, pour l'économiste Nicolas Postel, de chercher de nouvelles ressources pour financer les retraites –plutôt que d'en reculer l'âge.

Absence d'emplois disponibles pour les plus âgés, inégalité d'espérance de vie, tendance multiséculaire à la baisse du temps de travail «contraint»: autant de raisons, pour l'économiste Nicolas Postel, de chercher de nouvelles ressources pour financer les retraites –plutôt que d'en reculer l'âge.

 

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pave.jpgLes propositions du Parti socialiste en matière de financement des retraites subissent le feu roulant des critiques, attendues de la part de leurs adversaires politiques, plus surprenantes de la part de nombre de commentateurs et présumés experts. L'écho qui nous en parvient est le suivant: «il faut être raisonnable, et le PS ne l'est décidément pas».

Ces propositions s'inscrivent pourtant dans une indéniable logique: elles visent simplement, pour financer les retraites supplémentaires, à identifier de nouvelles ressources... L'autre position cohérente, et symétrique, consiste à affirmer et assumer qu'il est désormais impossible de dégager des ressources supplémentaires et qu'il faut donc acter la diminution progressive, déjà engagée par les réformes de 1993, 2003 et 2007, du niveau moyen des pensions servies par le régime par répartition. A charge alors à chacun d'épargner, quand il le peut, ou bien encore, pour la plus grande majorité des Français, de compter sur la débrouille familiale, les petits boulots cumulés avec la pension, d'inventer solitairement des solutions de bouts de chandelle en rêvant avec nostalgie au temps béni des grandes heures de la répartition de la fin des années quatre-vingt. Une telle position serait difficilement tenable politiquement dans le cadre d'une économie qui, depuis 20 ans, à continué de croître (le PIB a augmenté de près de 40% depuis la fin des années quatre-vingt). Mais elle aurait le mérite du panache et de la franchise !

Le gouvernement n'a cependant pris officiellement aucune de ces deux positions. Il affirme en effet, comme en 1993, 2003 et 2007, qu'il existe une autre «solution» tout à fait byzantine: plutôt que de financer les retraites en augmentant les prélèvements, il s'agit de faire en sorte qu'elles coûtent moins cher, tout en annonçant que l'on sauvegarde le système. Là est la quadrature du cercle: «trouver un moyen de financer les retraites, sans compter (ou très à la marge) sur des ressources supplémentaires»! Pour ce faire, le gouvernement utilise un truisme, déjà souvent utilisé mais qui peut visiblement encore bien servir: «puisque l'on vit plus longtemps, il est logique de travailler plus longtemps». Trois remarques, simples, permettent de douter de la pertinence de ce truisme.

Primo, on sait qu'en situation de chômage massif, comme c'est le cas actuellement et depuis de nombreuses années, les salariés ne «choisissent pas» d'exercer ou non un emploi: ils cherchent et souvent ne trouvent pas. Lorsqu'ils passent 55 ans, leur chance de trouver un emploi diminue fortement: le taux d'emploi des seniors, malgré toutes les réformes engagées, est resté dramatiquement faible (d'un tiers pour les 55-65 ans, ce taux chute au voisinage de 1/6 pour les plus de 60 ans...). Leur demander de «travailler plus longtemps», comme si cela relevait de leur choix, est donc au mieux une illusion, au pire une escroquerie intellectuelle. Elle s'est traduite et se traduira à nouveau par la multiplication des carrières incomplètes et la baisse des pensions. Nous pouvons le savoir avec certitude.

Secundo, l'égalité devant le temps de retraite est très hétérogène, les ouvriers et employés ont en moyenne une «espérance de retraite sans incapacité» de 12 ans lorsqu'ils la prennent à 60 ans (...contre 17 ans pour les cadres). Que l'on recule l'âge de la retraite, et l'on verra donc l'espérance de retraite se réduire à moins de 10 ans pour les catégories les plus populaires.

Tertio, notre civilisation a depuis toujours cherché à réduire sa peine et son obligation de travail. Le trend de baisse du temps qu'occupe le travail contraint (pas l'activité) dans nos vies est multiséculaire. La récente baisse du temps de travail en France n'en fut qu'un des nombreux épiphénomènes. Convertir nos gains de productivité en temps libre est donc au cœur de notre projet «civilisationnel». N'être plus obligé de travailler pour gagner sa vie, cela ne conduit certes pas à l'inutilité sociale... Ce qui pose la question de l'intégration de nos aînés dans la société autrement que par leur travail rémunéré. Mais cette question est sans rapport avec le truisme «puisque l'on vit plus longtemps il nous faut travailler plus longtemps». Un aphorisme assez proche est bien plus vrai: «c'est justement parce que le travail prend un temps moins important dans nos vies, que l'on vit plus longtemps»! Autrement dit, le choix de l'allongement de la durée de cotisation pour tous et du recul de l'âge légal de la retraite est inefficace, injuste, et à contre-courant de notre projet collectif de société.

La raison, le courage, et l'analyse solide du problème des retraites se trouve du côté de ceux qui cherchent d'autres sources de financement plutôt que du côté de ceux qui ne comptent, au fond, que sur le recul simultané de l'âge et du montant de la retraite en nous infligeant un refrain aux accents bien connus: «vous vivez plus longtemps, j'en suis fort aise, eh bien travaillez plus longtemps maintenant»... En matière de solidarité intergénérationnelle, on a fait mieux!

Nicolas POSTEL

Economiste, CLERSE-Lille1


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