Billet de blog 5 nov. 2010

La réforme des retraites, une aberration économique

«La politique sociale fait partie intégrante de la politique économique», rappellent Matthieu Méaulle et Dany Lang, économistes, pour qui la réforme des retraites, en renforçant les inégalités de revenus, ne peut qu'entraîner la faiblesse de la demande, donc celle de la croissance, et la hausse des déficits.

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«La politique sociale fait partie intégrante de la politique économique», rappellent Matthieu Méaulle et Dany Lang, économistes, pour qui la réforme des retraites, en renforçant les inégalités de revenus, ne peut qu'entraîner la faiblesse de la demande, donc celle de la croissance, et la hausse des déficits.

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De nombreux économistes ont clairement démontré que la crise économique actuelle prenait racine dans des déséquilibres profonds, fondamentalement liés à l'accroissement des inégalités dans la répartition du revenu tant au niveau international, régional que national, et à un régime d'accumulation devenu financiarisé (1). Loin d'un changement d'orientation des politiques économiques en faveur de politiques plus soutenables, le gouvernement français insiste dans la poursuite de politiques dangereuses, parce qu'aberrantes économiquement. Il en va ainsi de la réforme des retraites.

Le rapport du Conseil d'orientation des retraites (COR) du 14 avril 2010 base ses projections sur des taux de croissance de productivité positifs avec des taux de chômage de 4,5% ou de 7% et des taux d'activité en hausse constante. Il fait aussi l'hypothèse que le rapport cotisants/retraités baisse, sans que la population active ne baisse, ou très peu puisqu'il retient un taux de fécondité de 1,9 enfant par femme (2). Cela lui permet de suggérer des taux de croissance positifs du PIB jusqu'en 2050. En d'autres termes, on produit plus avec moins: mais qui reçoit la différence?

Le gouvernement ne cesse de répéter que la réforme s'impose d'un point de vue démographique, si l'on veut conforter la compétitivité internationale de notre pays. Mais il en allait déjà de la même rhétorique pour justifier la hausse des profits ces vingt dernières années, allant de pair avec la baisse de la part salariale dans la valeur ajoutée (3). Mais où sont allés les profits? Certainement pas vers des investissements générateurs d'emplois, puisque d'après l'Insee, «le taux de chômage en France métropolitaine est resté, pendant les 20 dernières années, à un niveau élevé, proche de 10 % de la population active».

Loin d'améliorer la compétitivité internationale de l'économie française, les profits nouvellement créés ont au contraire été accaparés par une classe d'oligarques, qui n'a fait que spéculer sur les marchés financiers. C'est dans ce mouvement que s'installe la financiarisation de nos économies. Elle est le contrepoids d'une déficience de la demande globale, consommation, investissement productif et dépense publique, qui est le cœur de la crise. La croissance structurellement faible engendrée par ce régime, et les politiques fiscales de redistribution des classes les plus modestes vers les plus aisées qui lui sont associées, ont contribué à creuser partout les déficits des comptes sociaux. Les régimes de retraite n'ont pas échappé à cette règle. C'est un problème macroéconomique. L'allongement de la durée de cotisation et le report de l'âge limite de départ à la retraite pour les salariés est ainsi une aberration économique, puisque cette réforme représente un renforcement des inégalités, une nouvelle attaque contre les revenus du travail.
L'ajout de deux arguments plus politiques s'impose. En premier lieu, comme ce sont les générations passées qui sont à la source des gains de productivité présents, elles ont un droit d'usage sur les revenus attendus. De plus, d'après l'Insee, alors que l'espérance de vie en France se situe entre 77 et 84 ans, il serait bon de rappeler que l'espérance de vie en bonne santé ne se situe qu'entre 63 et 65 ans.
Une politique fiscale active visant les plus hauts salaires est donc nécessaire, ainsi qu'une politique taxant bien plus lourdement les revenus du capital. De surcroît, personne n'envisage non plus l'impossibilité de travailler plus longtemps pour qui le désire. Mais laissez ceux qui souffrent au travail, physiquement et psychologiquement, quitter ce monde à 60 ans s'ils le peuvent. Cependant, sans une bonification des années de cotisation pour ces catégories de travailleurs, 41,5 ans de labeur paraissent bien excessifs.
La politique sociale fait partie intégrante de la politique économique, ce n'est pas la charité. Sans cette prise de conscience, nos économies vont aller, comme elles viennent de le faire ces dernières années, droit dans le mur.
De plus, les politiques d'austérité mises en place en Europe ne vont en rien arranger nos affaires. Ces politiques vont renforcer les inégalités par des coupes drastiques –parce qu'idéologiques et au service d'intérêts très particuliers– dans les systèmes publics et sociaux, faire chuter une croissance de la demande déjà anémique et aggraver la récession européenne. Les ratios de dettes/PIB vont augmenter, non pas parce que les gouvernements dépensent trop, mais bien parce que les revenus créés vont diminuer. Dans ce cadre, les hypothèses optimistes du modèle du COR se révèleront erronées. In fine, ce ne sera plus seulement à un problème économique auquel les gouvernements auront à faire face, mais bien à un problème démocratique et sociétal. Comme l'a fort justement souligné J. Stiglitz, «nous ne pouvons nous permettre l'austérité». Face à l'aberration économique que constitue l'actuelle réforme des retraites, il y a, plus que jamais, matière à être atterré, et à demander un net revirement en faveur de politiques économiques plus sensées et soutenables.

(1) Stiglitz & Fitoussi (2009), «The ways out of the crisis and the building of a more cohesive world»

(2) Imaginons ce qu’aurait été la contestation si le COR avait pris pour hypothèse un taux de fécondité bien inférieur à 2 avec des taux de chômage et de croissance de la productivité permettant un taux de croissance de l’économie positif ! Tout ceci n’est qu’hypothèse, le futur demeure non probabilisable, radicalement incertain aurait dit J. M. Keynes!

(3) Voir les bases de données Eurostat et Ameco.

Matthieu Méaulle est conseiller en économie à la Fondation européenne d'études progressistes (FEPS, Bruxelles) et Visiting Scholar à l'université de Columbia (New York, États-Unis), membre associé au Pôle d'Histoire et d'Analyse des Représentations Économiques (PHARE, Université de Paris I). Dany Lang est maître de conférences à l'Université de Paris 13, membre de l'Association Française d'Économie Politique (Afep).

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