Vous préférez la retraite à 62 ans en bonne santé ou à 60 ans en état «d'usure constatée?»

Quelles conséquences aura sur la notion de pénibilité, la condition imposée pour pouvoir cesser plus tôt de travailler: être «en état de santé dégradé avec un taux d'incapacité égal ou supérieur à 20% témoignant d'une usure professionnelle constatée», s'interroge Sylvie Quesemand Zucca, psychiatre psychanalyste, ex-médecin du travail

Quelles conséquences aura sur la notion de pénibilité, la condition imposée pour pouvoir cesser plus tôt de travailler: être «en état de santé dégradé avec un taux d'incapacité égal ou supérieur à 20% témoignant d'une usure professionnelle constatée», s'interroge Sylvie Quesemand Zucca, psychiatre psychanalyste, ex-médecin du travail
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pave.jpg Il y a bien longtemps, j'ai étudié la santé d'ouvriers travaillant dans une usine de récupération de batteries de plomb –autrement dit confrontés à un risque de saturnisme important. Ils se plaignaient de nombreux symptômes, que les tableaux légaux de maladie professionnelle de l'époque ne répertoriaient pas: à l'époque, seuls les symptômes irréversibles permettaient le constat officiel de la reconnaissance du saturnisme professionnel.
J'ai souvent, ces trente dernières années, repensé à ces travailleurs du plomb: étrangers pour la plupart, parlant mal français, malades, épuisés, silencieux: morts sans doute depuis bien longtemps, au fond d'un quelconque foyer de travailleurs, prématurément malades, ayant vécu avec une retraite de misère, habités par cette conviction que les batteries les avaient tués –une conviction solitaire, incomprise, et finalement tue.


Les choses ont bougé, les symptômes du saturnisme sont aujourd'hui bien connus, l'exposition professionnelle au plomb sans protection –en France– a considérablement diminué et aujourd'hui, on n'attendrait plus que des ouvriers ne soient au bord de la mort pour reconnaître sur leurs corps l'état de maladie professionnelle. On a la preuve aujourd'hui que les symptômes dont se plaignaient une bonne partie des ouvriers signaient déjà l'atteinte par le plomb de différents organes.

Aujourd'hui, les salariés à risques professionnels pourront partir à la retraite à 60 ans s'ils sont «en état de santé dégradé avec un taux d'incapacité égal ou supérieur à 20% témoignant d'une usure professionnelle constatée».

On voit bien, à partir de l'exemple de ces travailleurs du plomb, combien cette notion qui sonne comme un glas, d'«usure professionnelle constatée» peut être entachée d'erreurs et d'ignorances, au moment même où, on le sait, de nombreux travailleurs sont exposés à des produits multiples de plus en plus toxiques, sans que l'on ne sache bien au fur et à mesure ce qu'il en est des risques exacts professionnels encourus à court, moyen et long termes.

Les travailleurs les plus précaires sont et seront aussi les plus fragilisés en ce domaine des métiers à risques –par exemple les salariés qui enchaînent des CDD multiples, travaillant bien souvent dans l'isolement et le manque d'information des risques et des précautions à prendre, ou encore ceux qui sont non régularisés, ou régularisés sur le tard.

Ont-ils et auront-ils la possibilité, quelques trente ans plus tard, de faire valoir cette «pénibilité» et cet état «d'usure professionnelle constatée», qu'il leur faudra prouver, lorsque les entreprises qui les auront employés seront fermées depuis longtemps, peut-être même auront été délocalisées bien loin, là où l'on est moins regardant, là où même des enfants peuvent être soumis à des risques sanitaires professionnels majeurs? Ne soyons pas hypocrites, bien sûr que non!

Déjà à l'époque, quand j'examinais ces ouvriers, ils se disaient épuisés, ils ressentaient une pénibilité extrême physique du fait notamment de la souffrance rénale qui était la leur – et pourtant, jusqu'à ce jour, on ne «constatait» rien, on allait même jusqu'à psychologiser tout d'une petite ritournelle bien connue (très «tendance» ces temps-ci) «allez, c'est dans ta tête, tout ça!» et on leur donnait une grande rasade de jus d'orange en guise de traitement.
«Usure professionnelle constatée»: on imagine déjà l'acronyme upécé («ils t'ont donné combien d'upécé, toi ?» ). Arrêtons-nous un instant sur ces trois petits mots accolés les uns aux autres qu'on nous susurre dans les oreilles. Ils n'ont rien d'anodin –surtout lorsqu'il s'agira de les relier à deux autres petits mots que ces communiqués laconiques sur lesquels nous pouvons rêver tout l'été avant les vrais débats d'automne– soit la «pénibilité», et l'«incapacité» qui donneraient à certains le triste privilège de partir à le retraite à 60 ans.

  • «Usure» est un terme financier qui désigne les prêts abusifs assortis de taux d'intérêt trop élevés. (Un épuisement humain trop élevé au prorata d'un salaire insuffisant?). Puis, le mot désigne la dégradation d'un matériau sous l'effet de sollicitations répétées ou prolongées (érosion, percussion, étirement). Enfin, l'amoindrissement des forces, de la santé, l'affaiblissement.
  • «Constaté»: Alors, ce «constat», envisageons-le sous trois faces:
  1. Juridique –selon l'étymologie: constat, du latin constat «il est certain que»: acte de constatation dressé par un huissier, par un agent de la force publique ou à l'amiable.
  2. Scientifique, bien sûr, objectif, quantifiable, évaluable, génétique pourquoi pas, puisque telle est la mode (monsieur Untel, votre génôme est responsable du développement de cette pathologie, les seuls facteurs professionnels ne peuvent être imputés, puisque votre voisin n'est pas atteint)
  3. Expertal –médical–, avec tous les aléas que cela entraînera, complexes, d'un médecin à l'autre, d'un patient pas assez «spécifique» à un trop bien portant épuisé mais «objectivement» en forme.

Que d'humiliations en perspective dans ces quotas d'évaluations pour déterminer dans ces situations douloureuses ce qui reviendra au fond à la «pénibilité» du métier ou et à cette part subjective que d'aucuns chercheront à évaluer afin de dépister les «faux usés» et les vrais faux jeunes futurs retraités futurs malades à haut risques mais à taux d'incapacité à 15% –donc bons pour le service à moins que mort ou arrêt de travail prolongé ne fassent relais.

Cette usure professionnelle «constatée» devra être mesurée, transformée en termes évaluables «d'incapacité physique supérieure ou égale à 20%» pour être validée. Prouvez-le nous, monsieur, madame, que vous êtes usé!
Tout s'éclaire subitement: pourquoi tant de palabres?
Pour avoir droit à une retraite anticipée, il faudra être atteint, malade, et pouvoir prouver que cette maladie a un lien avec le travail: il ne suffira pas, comme le constatent à juste titre les collectifs de victimes de l'amiante par exemple, d'être ou d'avoir été exposés à des situations à haut risques, il faudra impérativement avoir été rendu malade par le travail. Pour les autres –malades sexagénaires sans cause précise «constatée», ils relèveront, comme c'est déjà le cas, j'imagine, d'arrêts de travail longue durée en attendant non plus 60 ans comme c'est le cas aujourd'hui, mais 62 ans. Et ensuite, à la retraite, bon an mal an. Et ceux qui vont bien tout en étant exposés à des risques majeurs connus, qu'ils continuent à travailler, et basta.

 

C'est donc autour du mot de «pénibilité» (pénibilité –qui donne de la fatigue, qui se fait avec peine, qui fait du mal, difficile à supporter – dérivé de peine, étymologie poena: souffrance, châtiment) que se joue l'amalgame confusionnant: complexe à définir, mais bien étudiée en ergonomie du travail, faisant l'objet d'études et de recherches souvent pointues en France et en Europe depuis des années dans ses conséquences délétères possibles, la pénibilité doit-elle être confondue avec ses conséquences possibles que sont les dégâts médicaux? Ou n'est -elle pas plutôt, en théorie, l'instrument de ce qui doit avant tout servir d'outil d'information et de prévention collectives?

 

Oui, c'est bien là que se trouve l'entourloupe: le corps témoignant de traces d'usure pathologique définirait en fait, comme en rétro pédalage, la pénibilité.
Autrement dit, en guise de conclusion –quelques questions d'été avant l'automne:
Cela signifie-t-il du même coup la disparition de la notion collective des risques encourus au nom du «tant que vous avez la santé, chacun...»? Et chacun va-t-il, après des années de bons et loyaux services, devoir faire, individuellement, la preuve de cette «pénibilité-qui-l'a-rendu-malade» (prm?) ouvrant droit à ce terrible statut d' incapacité «constatée» par les experts?
On risque alors de se retrouver dans le cas de figure de l'exemple ci-dessus, où seuls les mourants, il y a plus de trente ans, étaient reconnus malades du plomb, en fonction des données connues de l'époque. Signe supplémentaire s'il en est besoin, de la mise à la casse d'une culture collective: chacun pour soi, à chacun de faire preuve, la judiciarisation des organes est en route.

Bonnes vacances –et surtout surveillez bien vos pneus!

Sylvie Quesemand Zucca

psychiatre psychanalyste, ex-médecin du travail

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