Renaissance politique des peuples arabes

Mediapart publie ici l'intervention prononcée par Adel Rifaat, un des deux auteurs égyptiens réunis sous le nom de plume de Mahmoud Hussein (son complice est Baghgat Elnadi), lors de la soirée organisée par Mediapart lundi 7 février, au théâtre de la Colline, ainsi que la vidéo complète de ce moment exceptionnel.

Mediapart publie ici l'intervention prononcée par Adel Rifaat, un des deux auteurs égyptiens réunis sous le nom de plume de Mahmoud Hussein (son complice est Baghgat Elnadi), lors de la soirée organisée par Mediapart lundi 7 février, au théâtre de la Colline, ainsi que la vidéo complète de ce moment exceptionnel.

 

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Nous fêtons ce soir l'apparition, sur la scène du monde arabe, d'un immense acteur inconnu : le Peuple. Son irruption est si imprévue, si bouleversante, que beaucoup n'ont pas encore saisi le changement qu'elle introduit dans le scénario. Ils continuent de suivre le spectacle comme si le cri du peuple n'était qu'un bruit de fond dans le décor, comme si les seuls protagonistes de la pièce étaient les despotes, leurs armées, les Américains, les Israéliens... ou les intégristes. Alors que ceux-ci ont vu leurs rôles radicalement transformés. En fait, ils dormiraient encore tranquilles, s'ils n'avaient été réveillés en sursaut, littéralement arrachés à leurs lits, par ce peuple dont aucun d'entre eux, jusqu'ici, ne soupçonnait l'existence...

Dans le monde arabe, le peuple vient de naître pour la deuxième fois. La première, c'était dans le cours des luttes nationales. Il s'agissait de libérer le pays de l'emprise coloniale. Le peuple s'est alors constitué pour exprimer la nation. A cette époque, il avait des «zaïms», des chefs, qui formulaient pour lui les mots d'ordre frayant la voie à l'indépendance. Mais lorsque les Bourguiba, les Nasser et les Boumedienne, ont été portés au pouvoir par le peuple, leur principal souci a été de le faire disparaître. Ils ne se gênaient pas pour déclarer que les «masses», étaient inaptes à penser par elles-mêmes, et donc inaptes à la liberté. Qu'elles devaient rester sous tutelle.

C'est ainsi que les «zaïms» se sont évertués à monopoliser les initiatives au sommet, en réprimant toute initiative venant de la base. Et c'est ainsi que les fondateurs de l'Etat national ont fait place aux pilleurs de la richesse nationale. Jusqu'à ce mois de janvier 2011, le monde arabe était devenu un vaste désert politique. A la place du peuple, il n'y avait que des individus isolés les uns des autres, réduits au silence, interdits de penser, interdits de vibrer ensemble et chacun de son côté n'éprouvant que solitude et impuissance.

En Tunisie, puis en Egypte, quelques milliers de jeunes ont eu le cran inouï, un jour, de dire: «C'est assez!» Et ils ont vu autour d'eux se presser des moins jeunes, et des plus vieux, des femmes et des hommes, des intellectuels et des travailleurs, des musulmans et des chrétiens, qui les ont rejoints par centaines de milliers, puis par millions. Ils ont fait corps. Ils ont fait peuple. Une nouvelle fois. Mais cette fois, ce n'est plus pour arracher au colonisateur leur droit à l'auto-détermination collective, c'est pour arracher au despote leur droit à l'auto-détermination personnelle, leur droit à la dignité individuelle, leur droit à la liberté citoyenne.

Comment cela a-t-il été possible? Les régimes en place n'ont-ils pas coupé toutes les têtes qui dépassaient ? N'ont-ils pas mis en œuvre les moyens les plus sophistiqués pour bloquer l'apparition de leaders, d'organisation autonomes, de programmes, bref de tout ce qui était susceptible de constituer une opposition ? Qu'à cela ne tienne. Le peuple a trouvé la parade. Au lieu d'une opposition, il a inventé une révolution. Une révolution sans leader, ou plutôt avec des centaines de leaders sortis du rang, s'affirmant jour après jour, naviguant entre les écueils, trouvant leur voie en avançant...

Dans les temps anciens, pour bien moins que cela, on aurait parlé de miracle. Ici, il faut parler d'une chaîne de miracles... Ces millions qui, hier encore, ne se parlaient pas, ont spontanément trouvé le mot qui allait donner sens à leur mouvement. Le mot qui permet d'articuler leurs multiples aspirations, personnelles et sectorielles, économiques et sociales, autour d'une espérance politique unique. Le mot par lequel chacun d'eux peut se dire lui-même, tout en parlant pour les autres. Ce mot immense, qui contient tous les autres : liberté.

Dans le message transmis par le peuple tunisien aux autres peuples arabes, il annonce non seulement que la révolution peut être lancée, mais qu'elle peut être couronnée de succès. C'est une formidable malédiction qui vient d'être exorcisée. Jusqu'ici, des révoltes pouvaient éclater, exprimant les attentes de tel ou tel secteur de la population. Mais parce que les autres secteurs ne les entendaient pas, ces révoltes étaient toutes réprimées. Et elles laissaient, à chaque fois, un sillage d'amertume et de désespoir. Le message tunisien, c'est qu'il n'y a pas de fatalité de la défaite, que le courage change tout, que la détermination d'avancer quoiqu'il arrive, d'aller jusqu'au bout, peut désormais déboucher sur la chute des despotes et le bourgeonnement de nouvelles libertés.

Que n'avons nous entendu, alors, sur la spécificité irréductible de la Tunisie, sur les conditions idéales qui avaient permis l'avènement de révolution, là-bas et qui ne se retrouveraient pas ailleurs. Patatras. Ces savants édifices se sont effondrés. Le souffle de la révolution, parti de Tunisie, est arrivé en Egypte. Où il apporte la preuve vivante, grandeur nature, que la liberté est partout à l'ordre du jour.

Les despotes ont toujours tenté de justifier leurs pouvoirs en prétendant que le peuple, c'est le chaos, c'est la violence, c'est l'insécurité. Dans toutes les villes égyptiennes, c'est le contraire que l'on voit. Le peuple en révolution n'est pas seulement grand. Il est beau. Il est mâture, fraternel, civilisé. Il se veut exemplaire. Sa révolution s'enorgueillit d'être pacifique. Son arme, ce n'est pas le fusil d'antan, c'est le téléphone portable, c'est le réseau social d'internet, de Facebook et de Twitter, qui permettent une communication en temps réel à l'échelle de millions de personnes.

Lorsque le despote aux abois multiplie les provocations, lorsqu'il blesse et qu'il tue, les manifestants s'organisent calmement pour mieux se défendre, ils apprennent à déjouer ses ruses, mais ils ne répondent pas à la violence par la violence. Ils n'expriment aucune haine, seulement de plus en plus de lucidité. Leur bonheur se teinte de gravité, pas de méchanceté.

Les acteurs de la révolution continuent de vivre l'éblouissement d'être ensemble, de se faire confiance, de se découvrir plus grands qu'ils ne l'avaient cru, plus sages qu'ils ne l'avaient pensé. Ils se sentent dépositaires d'une légitimité qu'ils ne reconnaissent plus au pouvoir en place. Possesseurs d'une créativité qui les étonne eux-mêmes, en même temps qu'elle étonne le monde.

Les périls qui les guettent sont redoutables. Les pièges qu'ils devront déjouer, innombrables. Mais ils ont, dores et déjà, transformé de fond en comble le paysage politique. Une nouvelle subjectivité populaire est née, qui rejette la dictature et

 

Lire aussi l'entretien avec Mahmoud Hussein réalisé par Antoine Perraud.

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