Facebook n'a pas fait la révolution

Soulignant le rôle indispensable de «mise en intrigue» opéré par les réseaux sociaux, les sociologues Smaïn Laacher (Centre d'étude des mouvements sociaux) et Cédric Terzi (Lille 3) réfutent cependant la thèse du déterminisme technologique pour expliquer les révolutions arabes.

Soulignant le rôle indispensable de «mise en intrigue» opéré par les réseaux sociaux, les sociologues Smaïn Laacher (Centre d'étude des mouvements sociaux) et Cédric Terzi (Lille 3) réfutent cependant la thèse du déterminisme technologique pour expliquer les révolutions arabes.

 

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puceinvite.jpgCombien de fois avons-nous entendu, ou lu ici et là, que les réseaux sociaux sur Internet -tels que Facebook ou Twitter- avaient fait «tomber» des dictateurs arabes. Jamais des dispositifs communicationnels n'ont été de si près associés à des transformations politiques d'une telle profondeur. En un mot, «la révolution arabe» leur devrait tant qu'ils sont devenus aux yeux d'un grand nombre de commentateurs l'outil politique déterminant de la mobilisation des masses et de leur conquête de nouveaux droits et de nouvelles libertés. Ce type d'assertion est au mieux une demi-vérité. Nous ne sous-estimons nullement le rôle que ces nouveaux modes d'information ont pris, dans les mouvements sociaux en cours dans tous les pays arabes, avec une ampleur et une intensité propres dans chacun de ces pays. Mais une analyse sociologique rigoureuse interdit de les surestimer et d'en faire un instrument de libération nationale des peuples opprimés.

En réalité, ces instruments ne sont pas le processus révolutionnaire (pour reprendre une terminologie commode et à la mode) mais un facteur parmi d'autres de processus politiques qui ne prennent tout leur sens qu'une fois replacés dans leurs environnements historiques, politiques et sociaux. Penser internet comme un centre en le soustrayant à la fois des structures sociales et des luttes -qui n'ont jamais cessé dans les pays arabes-, c'est opérer un acte de déshistoricisation. Il n'est nul besoin de remonter très loin dans le temps pour trouver, en particulier en Tunisie et en Egypte, des formes de diffusion des idées et des informations non contrôlées par les pouvoirs, ainsi que des modes de désobéissance civile à la domination coloniale. Dans un article paru dans Le Monde daté du 11 mars 2011, Jean-Pierre Filiu note qu'en «1919, l'emprisonnement et la déportation de la délégation (Wafd) que les nationalistes égyptiens entendaient dépêcher à la conférence de paix de Paris entraînèrent un soulèvement populaire. Cette campagne de désobéissance civile, sa discipline collective, son extension géographique et sociale évoquent par bien des aspects la révolution qui vient de faire chuter le président Moubarak». L'espace de la contestation publique n'était pas sans lien avec l'existence de journaux libres et de diplômés contestant les pouvoirs religieux ou étatiques; sans compter l'existence d'une émigration arabe en Europe se faisant l'écho des luttes anticoloniales dans leurs pays d'origine.

Autant dire que ce à quoi nous assistons c'est à une intifadah (qui signifie soulèvement) dont l'enjeu est bien une nouvelle Nahda (renaissance) arabe. Celle-ci s'attaque frontalement, depuis la seconde guerre mondiale et plus particulièrement depuis la fin de la colonisation, à la question, non pas de l'Etat, mais de la nature des régimes politiques qui occupent l'Etat. Sans exception, ces régimes ont principalement travaillé depuis un demi-siècle à confondre raison d'Etat et intérêts particuliers (claniques et familiaux), faisant du sol et des richesses du sous-sol une propriété quasi privée. En réalité, et pour dire les choses rapidement mais sans aucune caricature, il y a des similitudes structurales entre la période coloniale et la situation politique aujourd'hui dans les pays arabes. Hier, le colonialisme et ses appareils de soumission politique, économique et culturelle étaient un corps étranger dans des sociétés qui le refusaient. Dans toutes les sociétés colonisées, les luttes, quelles que soient leur forme (pacifique ou/et violente), se justifiaient et se légitimaient par l'expulsion de pouvoirs étrangers fondés sur le maintien par la violence. Depuis les indépendances, les régimes arabes se sont tous maintenus par la violence, laquelle s'est traduite, entre autres, par un développement sans précédent de toute une série d'appareils sécuritaires, de répression et de torture.

Aujourd'hui, ce ne sont pas la misère, le retard économique, la pénurie de logement, le manque de travail, l'absence d'infrastructure sanitaire, l'illettrisme, le mépris et la violence faite aux femmes, le droit, la liberté de parole, etc. qui ont été perçus et traités comme des problèmes à résoudre collectivement. C'est le peuple qui est devenu un problème pour ces pouvoirs. Exactement comme pour les colonisateurs. Et il n'est pas exagéré de dire que ces régimes ont fini par devenir des corps étrangers dans leurs propres nations car ils ne servaient que leurs intérêts familiaux et claniques et des Etats ou des groupes étrangers. Hier, la colonisation soumettait à son ordre social des sociétés entières; depuis 50 ans, les régimes autocratiques et dictatoriaux arabes n'ont cessé de coloniser le monde vécu de leurs populations, de réifier les sujets, rendant semblable à une chose leur propre peuple.

Cette similitude dans l'ordre de la domination est parfaitement traduite par l'expression «dégage!» qui a fleuri dans les manifestations. «Dégage» ne signifie pas seulement «tu dois partir». Cela signifie plus profondément délivrer d'une chose qui incommodait, qui embarrassait; c'est expulser d'un lieu illégitimement occupé. Entre la première Nahda et la seconde qui se déploie sous nos yeux, la critique sociale, les projets émancipateurs, les mouvements sociaux, la production et la circulation des idées, des nouvelles et des informations n'ont jamais cessé dans les pays arabes. Aussi, placer les réseaux sociaux au centre des soulèvements actuels ce n'est pas seulement commettre une erreur de catégorie, c'est méconnaître la complexité des liens entre dispositifs communicationnels et transformations sociales et politiques.

Notre point de vue est que les médias et les réseaux sociaux ne sont pas extérieurs aux événements. En disant cela, nous prenons nos distances à l'égard de deux postures diamétralement opposées. D'un côté, nous suggérons qu'il y a tout lieu de douter que les réseaux sociaux soient intervenus comme les «causes»- ou même comme les «agents»- des soulèvements en Tunisie, en Egypte, ou ailleurs. De l'autre, nous indiquons simultanément qu'il serait irréaliste de prétendre que Facebook ou Twitter auraient été extérieurs aux événements, en ce sens qu'ils n'y auraient joué aucun rôle. Cette formulation doublement négative ouvre un champ de recherche autour d'une interrogation positive. Il s'agit de se demander comment les discours des médias en général -et les échanges sur les réseaux sociaux en particulier- interviennent dans le déroulement des événements dont ils rendent compte. Une manière d'aborder la question est de faire l'hypothèse que les réseaux sociaux sont de nouveaux supports de ce que Gabriel Tarde appelait la «conversation sociale». Les interlocuteurs s'y sont mutuellement manifestés leurs perspectives sur la situation sociale et politique. Ils ont ainsi fait advenir cette situation, entre eux, comme un objet d'expérience publique auquel il devait porter conjointement de l'attention et de l'intérêt. Plus encore, ces échanges ont engagé des dynamiques de production, de mise en commun d'émotions, qui ont indubitablement joué un rôle actif dans le soulèvement des populations.

Cependant, les réseaux sociaux -et Facebook en particulier- ne sont pas seulement animés par des échanges de messages lapidaires. Ce sont des lieux de partage et de renvoi à des documents (textuels, sonores ou audiovisuels) qui ont contribué à la «mise en intrigue» d'enjeux et de problèmes. Or, Paul Ricoeur a montré que cette opération entretient des liens étroits avec l'organisation de nos pratiques ordinaires (le «monde de l'agir et du pâtir»). En adoptant cette perspective, nous sommes portés à souligner que c'est dans des circonstances sociales, historiques et politiques particulières que des publics tunisiens et égyptiens ont pu se constituer pour formuler des revendications, exprimer leur indignation, mais aussi lancer des appels à manifester ou à se révolter, lesquels ont notamment fleuri sur les réseaux sociaux. Ces interventions ont pris forme et sens en référence aux conditions de vie, concrètes et quotidiennes, qui prévalaient dans la Tunisie de Ben Ali et l'Egypte de Moubarak. Ces mêmes conditions en référence auxquelles l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi a pu apparaître comme un acte politique, au point d'être désormais communément considérée comme le point de départ d'une révolution.

Les discours qui se sont déployés sur Facebook et sur Twitter n'ont pas composé un univers à part, et moins encore un monde virtuel. Au contraire, ce n'est qu'en tant qu'ils participaient du monde vécu -et donc des réalités pratiques et quotidiennes les plus ordinaires- qu'ils ont pu paraître comme sensés, pertinents, dignes d'intérêt. Et donc qu'ils ont pu porter à conséquence au point de pouvoir être désormais considérés comme des facteurs déterminants pour le déroulement des événements qui ont conduit à la chute des régimes tunisien et égyptien. Indéniablement, les discours élaborés sur les réseaux sociaux ont contribué à mettre le monde vécu en intrigue. Le sens revêtu par ces discours tient -au moins en partie- à leur contribution avérée aux enquêtes relatives à la situation qui prévalait en Tunisie et en Egypte, comme à la nécessité de leur développement. En effet, ces interventions ont participé à l'élaboration des faisceaux de preuves caractérisant ce travail d'enquête et permettant de dénoncer des scandales et des injustices, la mise en évidence des agents impliqués dans ces situations, donc l'établissement des responsabilités qui sont engagées.

Ce travail de «mise en intrigue» est loin d'avoir été anecdotique. Il a contribué à donner une forme nouvelle aux situations du monde vécu, à donner un relief inédit aux problèmes sociaux, politiques et moraux qui y prévalaient, offrant ainsi les prises nécessaires pour mobiliser les énergies revendicatrices et pour soulever l'indignation publique. Toutefois quiconque s'est engagé dans une action militante sait par expérience qu'il ne suffit pas de faire apparaître des scandales, de dénoncer des injustices, ou de clamer son indignation pour lancer une mobilisation publique. Quel que soit l'enthousiasme avec lequel de nombreux intellectuels célèbrent la «créativité» des nouvelles formes de revendication politique et la «performativité» des actions militantes renouvelée par le recours aux nouvelles technologies, il ne s'agit que de nouvelles formes de mise en intrigue du monde vécu. Certes, elles lui confèrent des formes qui offrent des prises pour l'action et la mobilisation. Mais celles-ci n'acquièrent de réelle portée politique qu'à condition que ces prises soient saisies et pratiquement mises en œuvre de manière à lancer et orienter des actions visant à transformer l'ordre des choses.

Sans doute Facebook a-t-il joué un rôle important pour lancer des revendications et appeler des gens à manifester. Mais le potentiel de mobilisation politique de ces discours n'a été réalisé que parce que des gens s'y sont référés, non seulement pour prendre connaissance de la gravité de la situation, mais pour orienter leur comportement en vue de remédier à ces problèmes, et donc pour envisager et planifier des actions contre tel ou tel bâtiment symbolisant le pouvoir ou la répression policière, mais également pour rédiger des slogans sur des banderoles, pour descendre dans les rues et participer aux manifestations, et pour se donner les moyens de faire durer ces dernières. Sans doute les textos et Twitter ont-ils joué un rôle important pour la coordination des manifestants. Mais leur capacité à tenir le siège de la place Tahrir n'a été rendue possible que par la mise en œuvre d'une logistique pratique et relativement lourde qui, loin de se limiter à l'envoi de messages, a impliqué de ravitailler les manifestants en nourriture, de prodiguer des soins aux malades et aux blessés, d'organiser la réunion d'hommes et de femmes sous une forme minimisant les situations de harcèlement sexuel, un problème pourtant extrêmement répandu en Egypte, etc. Entre les espaces occupés par ces mêmes manifestants on pouvait observer la mise en place de lavabos, un «secteur hospitalier», l'équivalent d'une pharmacie, un endroit pour les boissons et les repas; il y avait aussi un «mur de journaux» où on allait lire tous les jours les dernières informations, un espace-garderie pour les enfants, et un espace-blogueurs au centre de la place. Or, cette capacité à faire durer et à organiser les manifestations, malgré les provocations et les violences des régimes et de leurs partisans, a offert aux internautes et autres blogueurs le temps nécessaire pour alimenter, enrichir et élaborer ce qu'ils écrivaient et ce qu'ils échangeaient sur les réseaux sociaux.

C'est dire que, si les technologies de communication sont intervenues dans le déroulement des événements, celui-ci a été la condition de possibilité du développement des discours qui ont pris forme sur les réseaux sociaux. Ce sont précisément ces relations de dépendance réciproque que les événements entretiennent avec les médias qui sont occultées par les discours qui attribuent un pouvoir causal aux réseaux sociaux et qui, en conséquence, empêchent de décrire et de comprendre précisément les dynamiques qui ont animé les mouvements et les mobilisations en cours dans les pays arabes. La littérature scientifique est loin d'être muette au sujet des processus que nous venons d'évoquer. Cependant, bien peu d'enquêtes documentent les relations de dépendance réciproque qui se nouent entre l'organisation routinière du monde vécu, la mise en intrigue des enjeux politiques, la formation et le partage d'émotions, ainsi que la constitution de mobilisations pour changer l'ordre des choses.

Les événements qui se déroulent actuellement dans les pays arabes constituent un excellent terrain d'expérimentation et de recherche pour quiconque est désireux de mieux comprendre ces processus et ces phénomènes. Sans toutefois perdre de vue que les dictateurs sont en passe de devenir, à leur tour, des experts de la Toile et de ses usages politiques. Les exemples sont nombreux en Russie, en Chine, en Iran, en Biélorussie, au Soudan et dans les pays arabes... Comme le faisait très justement remarquer Evgeny Morozov dans un entretien donné au journal Libération (05/03/2011) «la toile est un outil de surveillance et de distraction, il faut reconnaître ces deux rôles si nous voulons maximiser son potentiel démocratique». Internet est aujourd'hui, en passe de devenir un élément constitutif du fonctionnement des pouvoirs autoritaires. Mieux vaut le savoir.

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