Billet de blog 27 févr. 2012

Ô temps étroit… Ô vaste terre : poésie de Syrie

Marc Tertre
Education populaire (science et techniques), luttes diverses et variées (celles ci qui imposent de "commencer à penser contre soi même") et musiques bruitistes de toutes origines
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Moins célèbre qu'Adonis, mais d'une inspiration aussi puissante, Nazih Abou Afach. Je remercie mon camarade Babel (du nom de celui qui remplaçait la mitraillette par la machine a écrire) de m'avoir indiqué ce poéte précieux entre tous, en ces temps de déchainements barbares

Nazîh Abou Afach est un des poètes syriens les plus représentatifs de sa génération : son écriture en perpétuel renouvellement est caractéristique d'une profonde liberté stylistique et de pensée. Né en 1946, Nazîh Abou Afach a été instituteur, lecteur de manuscrits au Ministère de la Culture puis aux éditions al-Madâ. Depuis 1968 il a publié une quinzaine de recueils. Parallèlement à l'écriture, il se consacre à la peinture et à la musique.

Ô TEMPS ETROIT… Ô VASTE TERRE

« Que font les morts
de dix lys flétris et cinq oiseaux muets ? »


Ruines et clôtures
mouchoirs et civières
tel est mon cœur
Mulets accablés, arbres dénudés
enfants usés, fleurs étiolés
amas de crânes, livres, plumes d’oiseaux :
tel est mon cœur
Bombe
mur sombre et voie barrée
noces comptées en mois et funérailles en jours
« Embrasse-moi, que je t’abatte »
« Je te donne mon cœur, tu m’offres le gibet »
sirènes d’alarmes et cercueils
vieux fers et tintements factices
épitaphes pâlies et carnages d’exportation :
tel est mon cœur
Amis et cannibales
rues et stèles du souvenir
heures infinies… de six à deux et demie
heures infinies… de neuf à demain ou après-demain
de demain aux années à venir
heures qui s’étirent, débordant les besoins du cœur
vastes étendues, débordant les besoins des pas
balles de fusil et poignards, débordant les besoins des morts
volatiles décrépits et cages d’excellente facture
modulation de fréquence
dix lys flétris et cinq oiseaux muets
chat noir bourré de poussière, paille et ressorts détraqués
coupe-ongle
avis postaux ignorés
voyageurs et assassins, compliments bons à tirer
avertissements en recommandé : « Veuillez excuser notre refus »
dernière heure du dernier jour du neuvième mois :
tel est mon cœur
Seigneurs de jadis et seigneurs de ce jour
montagnes pelées et cœurs rongés par l’acide :
tel est mon cœur

**


Et vous… que faites-vous de nous ?
Vous…
Tant de tristesses calculées, de mornes sourires !
Et nous… que faisons-nous ? possédons-nous ?
Nous regorgeons de temps pour tirer sur les papillons, les nuages et les idées neuves
regorgeons d’espace pour les bastilles, les cercueils et les cimetières d’enfants
détenons grands sanglots et très intimes secrets
titres de livres mauvais parlant d’amour, élevage de poulets et fleurs interdites
Mais vous… que faites-vous de nous ?
Et nous… que possédons-nous ?
A voir les belles mallettes pour contrats de vente, ordres de tuer
et permis d’inhumer
A nous les poches pour réchauffer nos doigts et sauver les poèmes de contrebande
A vous la terre
A nous les cartes et les mappemondes en relief
A nous les rêves inouïs et le petit lopin
suffisant pour rassurer nos enfants :
« Les morts prennent leur lait et s’en vont dormir »
Ce que nous faisons très exactement :
prenons notre lot de coups de fouet, épidémies, attaques aériennes
de visages moroses, cachots… et nous allons au cimetière
Nous, les humains,
nos temps sont noirs, nos cœurs très blancs
Nous, les humains,
nos horizons sont vastes, nos logis très étroits
Nous, les humains,
La mort est diligente, notre vie très coûteuse
Pour nous, rien de plus

**


Notre porte s’ouvre sur la rue :
si aisément viendraient les sangliers pour dérober mes os la nuit !
Basses sont nos fenêtres :
sans peine entreraient les vigiles pour écouter le murmure du sang dans mes veines !
De verre, notre façade :
si promptement les corbeaux épieraient-ils les sanglots de mon âme !
Au fond, une mince paroi et aucun passage secret
peu de chambres et point de vue sur le fleuve
point de sortie à l’arrière :
si aisément s’introduiraient les voleurs pour s’emparer de mon corps !
Corps si lourd… et je ne sais imiter les oiseaux
âme accablée… et je ne trouve le sommeil
cœur gorge de temps… et je ne puis oublier
Eux, ils emplissent la terre… moi, je suis voué à la pesanteur
Eux, ils emplissent la terre…
moi, je ne suis ni aérien, ni transparent
Ah… si aisément mourrai-je… si durement !
Homme infortuné… pourquoi ce corps ?

**


Egaré dans le jour
égaré dans la nuit
cristal brisé, fumée évanescente
fleur dans le cœur et balle de plomb pour fin
L’amour ni la musique
le baiser ni l’oiseau
le ciel ni les cantiques
ne donnent à la vie bonheur, au rêve douceur
Démarche chancelante et corps fluet
cœur blanc et doigts sans force…
Le temps demeure étroit
et la pierre ne prend saveur
Les arbres inspirent l’automne,
les enfants le massacre,
les passereaux le plomb,
les galettes de pain la famine :
égaré dans la nuit
égaré dans le jour
fleur dans le cœur
et balle de plomb pour fin
Ô
petit
enfant
endormi
dans
un coin
Que faire des heures…
Que faire des lieux…
si nous ne pouvons rire
ne pouvons aimer…
Sans foyer ni jardin
mur ni arbre…
Et nous ne sommes point papillons
n’avons griffes à nos doigts
Venons de la terre, mais ne la foulons pas
Toi et moi…
toi et moi
rivières s’écoulant dans un nuage
toi et moi…
lièvre craintif et sarcelle immolée
Que faire des heures
que faire des lieux
Ô temps étroit
ô vaste terre !

**


Ni assassin
ni saint,
tu ne peux vivre
ne peux mourir
Au commencement Dieu créa l’homme :
le cou pour les virevoltes du regard
la bouche pour le baiser
le cœur pour le battement
les ongles pour les papouilles
les dents pour le sourire
les bras pour l’étreinte
et le corps pour l’amour
les yeux pour la fleur
et la feuille de papier
pour l’écriture
A la fin Dieu créa l’homme
le cou pour la lame
le cœur pour la balle de fusil
les bras pour la hache
le corps pour la bombe
les dents pour le marteau
les ongles pour les pinces
les yeux pour les clous
et la feuille de papier
pour le feu
Ô homme surprenant… pourquoi ce corps ?

**


Ni assassin
ni saint,
tu ne peux vivre
ne peux mourir
Fleur dans le cœur et balle de plomb pour fin
Ô
grand
enfant
endormi
dans
un coin

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