Billet de blog 29 mars 2012

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Le silence d'Ennahdha

« Nous sommes – vous êtes – témoins, depuis des mois maintenant, d’une dérive pour le moins inquiétante, voire d’un climat de quasi terreur », affirment près d'une quarantaine de Tunisiennes et Tunisiens résidant à l'étranger dans une lettre ouverte adressée aux responsables du parti Ennahdha. Ils demandent au mouvement de clarifier sa position vis-à-vis de certains groupes salafistes et jihadistes.

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« Nous sommes – vous êtes – témoins, depuis des mois maintenant, d’une dérive pour le moins inquiétante, voire d’un climat de quasi terreur », affirment près d'une quarantaine de Tunisiennes et Tunisiens résidant à l'étranger dans une lettre ouverte adressée aux responsables du parti Ennahdha. Ils demandent au mouvement de clarifier sa position vis-à-vis de certains groupes salafistes et jihadistes.

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Illustration 1

Mesdames, Messieurs,

Nous, Tunisien(ne)s résidant à l’étranger –militant(e)s associatif(ve)s, acteurs et actrices de terrain au sein de l’immigration, intellectuel(le)s–, portons à votre connaissance cette lettre ouverte, et attirons votre attention sur les préoccupations qui sont les nôtres.

La Tunisie est aujourd’hui à la croisée des chemins, et les Tunisien(ne)s vont devoir choisir le destin qui sera le leur et qui engage celui des générations futures. La révolution du 17-Décembre / 14-Janvier a clairement exprimé les aspirations profondes de la jeunesse, des femmes, des travailleurs: liberté, dignité, travail, justice sociale, égalité de droit entre les hommes et les femmes, entre les catégories sociales et entre les régions.

Le message que les Tunisien(ne)s affirmaient était tout aussi net: ils n’acceptaient plus de vivre avec cette crainte permanente de l’oppression et de la répression brutale, qui a été imposée durant plus de cinq décennies.

Ces aspirations doivent désormais trouver leur inscription dans la nouvelle Constitution: c’est le sens des élections qui se sont déroulées le 23 octobre 2011, et qui ont donné la légitimité aux élu(e)s de l’Assemblée nationale constituante pour accomplir cette tâche. Cette légitimité ne saurait donc être en déphasage ou en contradiction avec les aspirations profondes exprimées durant le soulèvement révolutionnaire –des aspirations pour lesquelles des centaines de Tunisien(n)es ont donné leurs vies.

Ces élections ont certes été un moment démocratique d'importance, mais seulement un moment du processus de transition vers la démocratie et la liberté. Oublier cela reviendrait à s’en éloigner. Et vous le savez très bien –du moins, faut-il l’espérer.

Nous avons pris acte de vos déclarations, répétées, que votre mouvement était un mouvement politique civil; que vous étiez respectueux des libertés, des droits humains et, bien sûr, de la démocratie; que vous agissez pour donner au pays une constitution et un régime politique civils. Cette conception du «vivre ensemble» est partagée par l’immense majorité de notre peuple, et par la plupart des mouvements politiques et des protagonistes de la société civile. Elle est même l'un des fondements de notre consensus national. Et vous le savez très bien.

Or nous sommes –vous êtes– témoins, depuis des mois maintenant, d’une dérive pour le moins inquiétante, voire d’un climat de quasi terreur, qui est en contradiction avec cette conception. Cette dérive, qui se réclame ouvertement des diverses mouvances salafistes voire jihadistes, cherche à imposer au pays une autre orientation et, qui plus est, avec des méthodes de plus en plus violentes, étrangères à notre culture et à nos traditions politiques –étrangères surtout au regard du projet de société qu’attend la grande majorité du pays, après le soulèvement révolutionnaire, tant de la part des responsables gouvernementaux que, plus largement, de son élite. Nous ne sommes évidemment pas contre le fait et le droit de manifester tant que cela reste dans le cadre de l’action politique, pacifique, et dans le respect de la loi.

Le silence assourdissant des responsables de votre mouvement face à cette dérive et à ce climat nous inquiète à plus d’un titre. Les journalistes, les intellectuels, les artistes, les syndicalistes, les femmes… sont de plus en plus, au vu et au su de tous, la cible d’actes inadmissibles. Pire: alors que des journalistes sont poursuivis, voire incarcérés, pour leurs écrits, les auteurs de ces actes violents n’ont, à aucun moment, été inquiétés. Si les autorités invoquent –à tort, selon nous– l’indépendance de la justice pour justifier leur inaction, en revanche, nous ne comprenons pas le silence des responsables du mouvement Ennahdha devant ces exactions.

De même, nous semble inquiétante la tournure qu'ont pris les derniers événements, où de nombreuses associations islamiques, aux côtés de groupes salafistes, appellent ouvertement à des manifestations de rue pour exiger (pour imposer?) que la chari'a soit inscrite comme la source principale voire unique de la nouvelle Constitution. Or, cette réclamation n'est le fait que d'une minorité de Tunisien(ne)s, et personne n’a intérêt à envenimer encore plus le climat actuel. Qui plus est, elle contredit la position officielle du mouvement Ennadha, qui a toujours affirmé son choix d’un état civil. D’où notre incompréhension de votre silence.

Pour notre part, nous pensons que ce silence, s’il vient à se poursuivre, risque alors de signifier une véritable complicité avec ceux qui préconisent des pratiques violentes, voire une duplicité de votre discours, entretenant évidemment encore plus ce climat délétère et ne pouvant qu’engendrer toujours plus de dangers pour le pays. Et vous le savez très bien!

Nous, Tunisien(ne)s résidant à l’étranger, qui avons œuvré et agi, par le passé, contre l’ancien régime, pour le respect des droits humains et pour une Tunisie démocratique et libre, vous demandons en tant que responsables de clarifier et de réaffirmer publiquement votre position concernant toutes ces questions.

Vous pouvez signer cette lettre ici

Premiers signataires:

Hichem Abdessamad, historien
Khaled Abichou,  formateur - militant associatif
Hafedh Affes, enseignant - militant associatif
Mourad Alal, militant associatif
Rabeh Arfaoui, militant associatif
Noureddine Baaboura, militant associatif
Houcine Bardi, avocat-défenseur des droits humains
Souhayr Belhassen, militante tunisienne pour la défense des droits humains
Mohamed Benhenda, militant associatif Genève
Tarek Benhiba, militant associatif
Mohamed Ben Said, médecin-défenseur des droits humains
Sophie Bessis, économiste-défenseur des droits humains
Mohamed Bhar, musicien
Abderrazek Bouaziz, militant associatif
Jamel Chargui, médecin
Mouhieddine Cherbib, défenseur des droits humains
Amor Cherni, philosophe
Mohsen Dridi, militant associatif
Mohamed Lakhdhar Ellalal, militant associatif
Chedly Elloumi, artiste sculpteur-militant associatif
Mohamed Cherif Ferjani, professeur Lyon 2
Mrad Ghadhoumi, militant associatif
Kamel Ghali, poète
Najet Hadriche, avocate
Khaled Hmida, médecin défenseur des droits humains
Mohamed Hamrouni, militant associatif
Nacer Jalloul, militant associatif et des droits Humains-Paris
Jamel Jani, association des droits de la personne au Maghreb-Canada
Hédi Jilani, libraire -militant associatif
Najet Mizouni, professeur, Université Paris 8
Mohamed Mansar, miltant associatif
Jalel Matri, militant associatif-Genève
Taher Moez, militant associatif
Behija Ouezini, militante associative
Mohamed Smida, militant associatif
Fethi Tlili, militant associatif
Hela Yousfi, sociologue-militante associative

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