« La littérature sécrète de l’immobilité ; la vie sécrète son propre passage : l’une n’appelle l’autre que par fascination de sa limite. » C’est par ces mots « cloués » que Bernard Noël désigne la présence d’écrivain de Joë Bousquet dans le numéro que lui consacre la revue Nunc. On peut y lire de très intéressantes contributions à une œuvre que l’on souhaiterait commune bien au-delà du cercle étroit mais régulier, et irréductible, de ses visiteurs.

Car depuis le début, depuis la « blessure » qui l’a immobilisé, c’est une œuvre à corps perdu avec le poème, avec l’écriture, qu’a donnée ce veilleur, ce gisant pour la vie, frappé par une balle en 1918 lors du premier conflit mondial. Grand épistolier, écrivain protéiforme, tout reclus qu’il fut, l’aura de Joë Bousquet (1897-1950) sur la création de son temps a été d’importance, des surréalistes à Jean Paulhan ou la revue Les Cahiers du Sud.

Cette aura tient d’abord à l’extraordinaire don de soi de cet être physiquement foudroyé à l’écriture. Là, où tout autre, dans la condition qui était la sienne, aurait plutôt veillé à s’abstraire du cours des choses, Bousquet n’a eu de cesse d’emplir son univers de personnages, d’événements, d’objets, d’idées, de sentiments. Car son geste d’écriture plonge toujours dans l’extase d’un désir d’inventer que rien, pas même la plus irrémissible séparation physique, d’avec les êtres, les événements, ne peut tarir.

Portrait de Joë Bousquet (1945-46), par Hans Bellmer Portrait de Joë Bousquet (1945-46), par Hans Bellmer

Outre ses quelques poèmes et « romans », l’œuvre de Bousquet fascine par sa composition même, faisant la plus large part à des « carnets », « journaux » et correspondances. Dans un texte passionnant (voir ici), la cinéaste Raymonde Carasco a déjà montré les tours d’écriture et l’art du montage (« le secret de la fluidité de la forme ») par formules, par aphorismes, qui sont au ressort de ces livres, visant à ce que « les choses retrouvent en nous l’état de grâce », comme l’a écrit l’auteur de Papillon de neige. Où il poursuit : « Le rythme, le silence et le ton sont tout ce qu'il y a à communiquer par l'intermédiaire des phrases... » Et c’est bien là le prodige de l’écrivain Bousquet, de toute sa présence fantomatique à la vie, d’avoir su mettre au jour ce mouvement de l’écriture, qui la porte à « moduler, peindre, dramatiser, danser les transformations de l'existence » (J. B., Mystique).

Comme le signale Jean Gabriel Cosculluela en ouverture de ce dossier, c’est toute l’œuvre de Joë Bousquet qui est ainsi parcourue par une authentique écriture biographique, « à l’extrême pointe de l’être, des sens ». Pas plus qu’il n’est d’essence, de résolution intrinsèque à l’écriture préfigurant une forme « pure » (y compris poétique), que l’on pourrait opposer à des contenus extrinsèques (figuratifs, narratifs), il n’est chez Bousquet, comme y insiste Michel Surya, d’expérience proprement intérieure, lui « à qui l’existence manquait au point qu’il fallait que ce fût elle qui fût pénétrée ». « Peu d’œuvres ont à ce point érotisé la mort », comme le Cahier noir, souligne-t-il. Lui aussi parie que « les journaux (les cahiers) » « imposeraient » l’écrivain Bousquet : « On n’a que très peu fait l’expérience d’un tel enfermement dans la littérature, qui veut qu’on sache et ce qui est extérieur et que ce qui est extérieur est inaccessible. »

Deux contributions, de Françoise Bonardel et d’Édith de la Héronnière, s’attachent à la brève correspondance entretenue par Joë Bousquet et Simone Weil, et à leur unique rencontre dans « la nuit de Carcassonne », tout unis par une commune quête d’un « langage entier, chair des mots incarnés ».  Tout aussi passionnantes sont celles d’Olivier Houbert et Yolande Lamarain sur la relation suivie et intense de Bousquet à l’œuvre de dessinateurs et peintres (Hans Bellmer, Max Ernst, notamment).

Dans le déroulé du numéro, Alain Freixe revient, en creux, mais avec sagacité sur la « querelle » qui opposa sur la rime et le rythme Bousquet à Aragon : « Ah ! La cadence ! Mais qui a jamais dit que la cadence était le rythme [...] C’est le rythme qui se métamorphose en mots. » Pierre Vilar s’arrête pour sa part à ces « rapports que la poésie entretint avec la pensée dans les années quarante, autour de Blanchot, Paulhan, Bousquet, Michaux. Voilà un savoir qui ne serait pas du semblant parce qu’il se méfie du savoir, un savoir au-delà des livres, un savoir pour pouvoir ».

Comme ici, par exemple, dans Papillon de neige : « La pensée est moins réelle que l’homme et les mots la rendront plus réelle. Elle prêterait sa faiblesse à des mots qui ne seraient pas langage. La pensée traduite en parole n’est pas nécessairement langage. Les mots n’ont pas besoin de la pensée pour être pensés. On dirait que l’idée n’engendre l’œuvre d’art qu’à la condition de ne pas trouver aussitôt de langage à sa mesure. »

De même, Bernard Noël veut voir dans certains livres de Blanchot, Jabès et Bousquet (auxquels il rattache Bataille) « une “forme” nouvelle qui s’élabore : l’identité s’y dénude pour laisser parler toutes ses voix, et le récit discontinu qu’elles produisent, s’il aboutit encore à un livre, du moins est-ce à un livre ouvert ».

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Beau monde où la lumière est la parabole du don de chair  Pensée du monde où je passe enveloppé de ce qui pense   Tout s’oublie le réel est ce qu’on ne peut oublier

(La Connaissance du soir, extrait de « L’aveugle de l’aube » dans L’Épi de lavande)

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Des inédits de Joë Bousquet sont également à découvrir dans ce dossier conçu par Hubert C. et Jean Gabriel Cosculluela, et intitulé « Joë Bousquet, la littérature en défaut. Contrérire ».

Le numéro de la revue comprend aussi de beaux poèmes de « deux voix, deux visages de la poésie contemporaine polonaise » : Ewa Lipska et Krzysztof Siwczyk.

Pour consulter le sommaire complet de ce n° de Nunc, voir ici, sur le site des éditions de Corlevour.

Nunc, n° 33, 24 euros, 144 p.

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