Monstre, gratter la peau des lieux*

« Monstre est une revue gay. Ça résonne comme un flyer de soirée à bout de souffle, et c'est précisément ce qui l'excite. » C’est ainsi que s’affiche la revue Monstre sur son site. Sur le papier, exit le manifeste ! place au slogan : « Back to the Closet » pour le numéro un, paradoxe rieur qui résume en lui-même le ton et l’époque ; « Global gay » pour le second, sorte de provocation au retournement. Car Monstre se revendique « versatile », elle l’est et c’est ce qui peut nous « exciter » nous en retour.

« Monstre est une revue gay. Ça résonne comme un flyer de soirée à bout de souffle, et c'est précisément ce qui l'excite. » C’est ainsi que s’affiche la revue Monstre sur son site. Sur le papier, exit le manifeste ! place au slogan : « Back to the Closet » pour le numéro un, paradoxe rieur qui résume en lui-même le ton et l’époque ; « Global gay » pour le second, sorte de provocation au retournement. Car Monstre se revendique « versatile », elle l’est et c’est ce qui peut nous « exciter » nous en retour.

 

Imaginons. Et si une revue gay pouvait être une sorte d'hétérotopie poreuse, comme un antidote à la tentation de l’enfermement et par-delà l’exaltation identitaire… Soyons clairs. Dans le paysage français de la presse gay, souvent couronnée par un mainstream et ses mille et une recettes pour devenir un « bon pédé » — versant marketing de l’égalité des droits —, la revue Monstre fait preuve de singularité et de courage en interrogeant le réel dans le pli de son épiderme, là où ça échappe aux normes justement, aux frontalités binaires, fussent-elles dans une certaine logique construites comme symboles par les gays eux-mêmes : que ce soit dans la ligne littéraire et philosophique d'une « homosexualité noire » chère à Hocquenghem par exemple, qui s’opposerait à une forme de « respectabilité » sur fond d’émancipation ; ou bien selon les modèles idéologiques et contestataires des années soixante-dix ; celles enfin plus récentes et sociales des années quatre-vingt-dix avec son embourgeoisement programmé et son extrême post-moderne, le queer, jusqu’au militantisme moral des années deux mille, entre « coupables » et « saintes-nitouches » sur fond de sida. Nous n’en ferons pas le tour ici.

Mais en 2010, sans nier cette histoire et ses postures, comment « explorer » le monde du point de vue gay et pour les dix années à venir ? C’est l’enjeu que pose la revue ; pour dire et montrer qu’être gay c’est encore pertinent, mais autrement.

Si elle revendique une réactivation de cette culture, ce sera moins dans la contrainte d’une image politique ou sociale, mais bien plus à la mesure de ses formes de subjectivité. Entreprise de réappropriation extensive du réel, Monstre s'intéresse donc aux gens, aux vécus et à ses expressions et analyses. « Parce que c'est de cela qu'il s'agit, être gay : c'est une expérience au monde ». Récupérateurs, idéologues, fuyez !

 

Le comité-fondateur est composé de Gilles Beaujard, directeur artistique aux éditions Paris-Musées ; Gauthier Boche, planneur stratégique et chargé de cours au Celsa ; Philippe Joanny, auteur ; et Tim Madesclaire, journaliste (Illico,Têtu, Tsugi). Ainsi lu, on suppose que le projet aura tout du bon calibre. Moins intempestif politiquement que les premiers Gai Pied, il est plus proche du raffinement stylistique d’un Straight to Hell(S.T.H.) ou d’un Magazine des années soixante-dix et quatre-vingt, bien loin du sponsoring social du Têtu des années quatre-vingt-dix, et faux-amis des trop bien inspirées et plus récentes Butt et Kaiserin.

Monstre est donc un objet bien pesé. Avec un certain talent lyrique, la revue évite cependant les postures d’avant-garde depuis longtemps épuisées et pourtant si courantes dans les milieux branchés. Elle inspire d'avantage une audace mesurée et sophistiquée, ainsi qu'une recherche discrète et transversale, sûre de son patrimoine, évitant ainsi le name-dropping de ses références dans un programme surexposé. Même si son exploration est annoncée en signature pour une durée limitée en ces termes : « Revue d’exploration pédé pour la décennie 2010-2020 », manière de prévenir le rare et le culte, on peut voir autrement ou en sus cet état limite, dans un geste mallarméen, matrice d'une certaine urgence jetée puis dispersée dans son contenu comme un coup de dés, qui, jamais n’abolira le hasard.

Le Monstre qui en résulte n’a pas d’image figée, même déformée, même informe. La revue reflète plutôt une irrégularité, un relief incertain, accidenté, sous une apparence qui joue de l'élégance et de la légèreté, du vernis et du fard, propres aux attributs devenus sinon communs, du moins historiques de la culture gay. C’est déjà là où se loge la différence avec le penchant mainstream de cette culture, car elle n’en fait pas un instrument creux de séduction marketing ou idéologique, mais un véritable esprit de jeu.

Construite dans un format standard, sa couverture joue de la rigueur graphique d’un art press époque Roger Tallon – dont j’aime à croire que la structure aux bandes noires est une intelligente et subtile citation – ; du goût elliptique pour des visuels qui se déploient jusqu’à l’intérieur dans une conduite diaphane qui tenterait de nous dire une histoire sans contours ; le tout est soutenu par un emballement typographique estampillé par la très tendance fonderie londonienne Alias, et qui change à chaque numéro et au rythme de chaque nouveau slogan, comme s’il fallait réinventer à chaque fois le monde.

Dans son antre, on goûte au toucher, on sent à la vue ; le papier oscille entre un couché satiné pour les portfolios et un offset de couleur pour les textes, s’autorisant des débordements pour mieux brouiller ces figures imposées. C’est un hybride, sans prétention ni provocation, plutôt un trouble, une hésitation ; est-ce un catalogue d'exposition, un magazine, un fanzine ? On aime hésiter de cet objet qui s’offre mais sans se dévoiler complètement et définitivement.

 

 

C’est dire que la forme s’entretient avec son sujet, que la revue œuvre à la survivance d’une certaine affection de la joie, une tendresse1, devenue mélancolie après l'hécatombe, et contre l’aveuglement de l’hypocrisie actuelle. Survivance contre oubli. C’est dire aussi la nécessité d’une telle position dans un hyper-présent amnésique ou de contrôle par excès de la mémoire collective. Mémoire d'autant plus fragile que minoritaire et qui doit encore trop souvent construire seule la chronique de son histoire, entre potes, dans une « communauté » en prise avec ses contradictions, ses peurs, ses espoirs. Ici, cette mémoire y est comme un terrain de jeu existentiel qui parfois se livre à la référence historique et/ou universitaire avec la volonté d’en questionner les valeurs à partir de l’actuel et de sa différence et contre la tentation d'aplatir trop facilement les surfaces capricieuses des peaux qui se frottent au risque de leurs singularités.

À la lourdeur du démonstratif critique versus l’apesanteur du tout-image, la revue a fait le choix du dialogue. C'est ainsi qu'elle répond par un surgissement de témoignages, traces, griffures, empreintes, même les plus superficielles, qui stigmatisent l’épiderme de cette culture et pour mieux sonder la manière dont ils font sens, en mouvement, dans la circulation et le croisement parfois délicieusement inconfortable qu’est la multiplicités et l’hétérogénéité des regards qui la compose, qu’ils soient sans étiquettes, littéraires, artistiques, politiques ou analytiques.

 

Partant, dans ses deux premiers numéros, on repère la volonté de gratter la peau des lieux en dehors de l’actualité et de ses commentaires polémiques, une coupe en biais qui plutôt que d’affronter les sujets à l’occasion de leur brouhaha, tente un repli entre les lignes et les surfaces de visibilité, dans la nature incommodante de ceux qui ont plus de questions que de certitudes, sans pour autant se prémunir d’actes consolables. Nous ne sommes pas innocents.

La revue se parcourt et se recompose au hasard, un peu comme une « bonne pioche » ou à l'humeur, entre récits, nouvelles, entrevues, interview, portfolios, analyses, essais. Au centre, sans en être le nombril, un « Monstre inside Monstre », sorte de guest star contrariée.

De façon aléatoire et non exhaustive, dans le numéro 1, passé du récit hystérique « Nippon ni soumise » de Kamikase à l'essai d'Ibrahim Abraham tentant une similitude entre voile et placard tout en ayant traversé « Les Protagonistes » de la Ville Rayée, bureau d'architecture, on s'attardera tout au long des très belles et obsédantes « Pics » de François-Henri Galland, pour enfin se cogner à cette question devenue lancinante depuis, posée par Tim Madesclaire et Elisabeth Lebovici à l'activiste et journaliste Tony Valenzuela à propos de l'usage chez les gays de la drogue nommée « crystal » : « La mélancolie aurait-elle remplacé la honte ? ».

Dans le numéro 2, on se souviendra des « Beaux Jours » de Claude Lévèque avant de n’être pas totalement « À contretemps, décidément » dans le récit de Mathieu Riboulet ; découvrir ensuite que dans le t-shirt aux lettres oranges sur fond noir de Jean-Luc Verna la provocation n'est pas là où on le croit (et il a bien raison), pour enfin se concentrer sur le « Précis d'homosexualité à l'usage des journalistes camerounais » de Charles Gueboguo avant d'essayer de comprendre, ou pas du tout, si c'est le « global » qui est gay ou inversement avec les géographes Emmanuel Jaurand et Stéphane Leroy.

 

Il faut donc s'attendre à de sérieux volte-face, et ce sont dans ses effets looping et leurs proliférations joyeuses que surgit le paradoxe qu'est la revue Monstre et son sujet, à la lisière, au bord du centre de gravité. Paradoxe que résume bien à mon sens l’entrée en matière grave et malicieuse à la fois du portfolio de Franck Rezzak dans le numéro 1 : « Juqu’à l’âge de 28 ans, je me percevais comme un monstre. Pourtant, j’étais joli garçon. ».

 

La revue Monstre, semestriel, 15 € / n° 3, à paraître en décembre 2010 / n° 2, juin 2010, en librairie actuellement / n° 1, décembre 2009, en vente sur le site / Sommaire, abonnement, actualités et points de vente sur www.revuemonstre.fr

 

 

* – J’emprunte l'expression au titre d'une exposition de Pierre Antoine qui a eu lieu en 1997 à la galerie Ruimte Morguen à Anvers. À partir de multiples vues du lieu nu — films positifs collés sur la vitrine de la galerie —, l’image se révèle la nuit sur les murs, dans une instabilité et une recomposition permanente, au gré des lumières qui le traverse. http://www.pierreantoine.fr/doc/inst/Gratter.html http://www.pierreantoine.fr/doc/

1 – Le mot est utilisé dans l'édito du numéro 0 du Gai Pied, février 1979 : Alors les « homosexuels » ont décidé d'être « gai », de ce mot joyeux venu d'outre-Atlantique, où être homosexuel c'est exiger une écoute des pouvoir publics, c'est aussi regarder le monde avec nos yeux de pédés, et c'est aussi une certaine tendresse.

 

 

 

 

 

 

 

 

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