Chez elle partout: Résonance générale (pour Bernard Vargaftig)

La revue Résonance générale fait dans son 6e numéro un présent bien précieux à ses lecteurs avec la réédition du premier livre de poèmes de Bernard Vargaftig, paru en 1965. C’est que la revue éditée par L’Atelier du Grand Tétras entend en remontrer aux grandes scansions de l’air du temps.

La revue Résonance générale fait dans son 6e numéro un présent bien précieux à ses lecteurs avec la réédition du premier livre de poèmes de Bernard Vargaftig, paru en 1965. C’est que la revue éditée par L’Atelier du Grand Tétras entend en remontrer aux grandes scansions de l’air du temps.

Dès le texte introductif « Manifeste continué », pour bien situer d’où ils parlent, les rédacteurs se saisissent à pleines mains de cette « belle affaire » qu’est « la question du temps », à l’heure où « le bougisme fait bien l’affaire du conservatisme » : « Quand bouger est conserver il en va du temps comme de beaucoup de questions : celle des prétendues prises sur le réel, celle des gommages de l’histoire, celle des totalitarismes qui ne donnent qu’un temps un seul, celui où il faut que tous partent dans la même direction, avec ce dogme des individus pour un même capital, avant on disait le sens de l’histoire... »

Car le mouvement qui anime ces revuistes, à la fois théoriciens de leur art et poètes, est résolument autre : « Le poème, pendant ce temps, court les rues et les champs. [...] Le poème n’est pas un mot mais un mouvement. Pas de la langue mais de la relation... » On ne peut mieux dire les attaches finement déliées d’un contributeur l’autre de ce numéro, le lecteur étant attendu au milieu du gué.

 © Alice Popieul © Alice Popieul

Le premier batelier en est Antoine Emaz, avec d’incisives « notes », contemporaines et exigeantes, d’un lecteur curieux aussi de ce qui s’écoute, se voit, se rencontre... À ces notes à main soupesée, comme détournées, dégagées de l’immédiateté sensible de la création, font écho à l’autre bord de la revue le « journal » de Valérie Michel et les notes critiques de Serge Martin. Partout, c’est le poème – où s’inscrivent les dessins entremêlés d’Alice Popieul –, Serge Païni, Laura Vazquez, Jean-Paul Woodall, Fabrice Farre, Lola Nicolle, tour à tour en décentrant la ligne de flottaison : « Où tu bouges je vois le poème. »

Au milieu de la revue donc, au seuil figuré de ce partage, Résonance générale présente l’intégralité du livre de poèmes Chez moi partout de Bernard Vargaftig. Il est extraordinaire de relire l’art si singulier de ce poète qui sait d’emblée s’approprier la rime, les vers réguliers et les formes fixes remis en ordre de marche dans la France défaite du dernier conflit mondial. Non sans tirer toutefois sensiblement sa versification vers le récitatif (son inclination au langage parlé), comme dans cette strophe de vers mêlés (deux heptasyllabes insérés dans des pentasyllabes) :

Il me semble encore
Si je m’y attarde
M’éveiller à toi qui sais
Où m’étendre quand je dors
Eau et linge frais
Grand vent du dehors
Nos vies se regardent

Car chez Vargaftig, on le voit, la versification n’est pas au miroir d’elle-même. Une altérité lui fait face, un récit en mouvement la traverse, qui excèdent son horlogerie interne, son ressort identitaire :

Et je fus chez moi partout
Où l’eau et la lumière se meuvent dans les herbes
Et dans la lumière les salines
Et dans la terre qui parfois s’effondre sur leurs cris
Des hommes
Comme du fer dans les feux

C’est le mouvement même du poème, dans son récitatif, qui se porte à la rencontre de celui qui écrit, de toute sa force élémentaire :

Je suis immobile
Et devant moi lente
Assise ni arrogante
Ni humble tu poses
Je suis immobile

Comme entre tes cils
Tu ris indolente
Courant te figes et te fends
Et fuis comme l’eau
Je suis immobile

Noire et qui tournoie
Sous l’arche des ponts
Ou folle cherchant la pente
Ou qui pend aux branches
Je suis immobile

Eau échevelée
Grande main de givre
Muette surgis paisible
Et pour moi tu poses
Qui suis immobile

À tout le moins, cette réédition de Chez moi partout sonne comme une invitation à redécouvrir une œuvre comptant également de somptueuses proses (notamment Aucun signe particulier, Obsidiane, 2007).

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Revue Résonance générale, n°6, automne 2013, 128 pages, 12 euros.

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Sur Bernard Vargaftig (1934-2012), on peut relire ici même cet article de Pascal Maillard.

Je renvoie également au coffret (voir ici) publié aux éditions Au diable vauvert en 2008 comprenant le DVD du portrait de Bernard Vargaftig, Dans les jardins de mon père, réalisé par Valérie Minetto, écrit par Cécile Vargaftig ; y figure le livre du film, préfacé par Pascal Maillard, Bernard Vargaftig, l’aveu même d’être là (34 euros).

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