Dans les allées du récent Salon de la revue (11 au 13 octobre) aux Blancs-Manteaux, à Paris, planté au milieu des étals resserrés, tout à une multitude de revues souvent de très belle facture, voilà qu’on se saisit à un stand d’une simple feuille A4 pliée que personne ne nous a destinée.

Il y est dit à deux voix (Frédéric Neyrat et Amandine André) La Vie manifeste ; et oui, on le sait, on le veut, on l’a écrit. À Marseille, où cela s’entend Manifesten, cette « revue », c’est d’abord un lieu (de vie), « une revue en 3 dimensions » qui ne tient pas dans les mains, qui file entre les mains, dans un espace ouvert par les éditions Al Dante. On peut s’y introduire par ici.

Puisque les pas ne sont déjà plus comptés, entre ici et là, on le pressent, se fait sans nul doute attendre, ailleurs, l’absente de ce bouquet généreux de revuistes présents. Mais pour l’heure, action !* Et marche, une deux trois... On en passe forcément... Revues.

 Dessin à la plume (2001)  © Ernest Pignon-Ernest (dr) Dessin à la plume (2001) © Ernest Pignon-Ernest (dr)
Et d’abord comment ne pas se saisir « À pleines mains » du somptueux n° 48 de la revue de la Maison de la poésie Rhône-Alpes, Bacchanales. Au sommaire, l’un (Ernest Pignon-Ernest) et la multitude (71 poètes). L’un se déclinant en métamorphoses du même motif, il y fallait une multitude d’écritures, car l’écriture est ce tracé, d’un temps si long jusqu’à notre numérisation, de l’œil à la main.

Pour ne pas déparer cet ensemble, juste un dessin et un poème :

Après avoir examiné
les lignes de sa main
pendant de longues heures...
il en sélectionna une.
Une ligne qui semblait mince
comparée à toutes les autres lignes.
Il la tira calmement hors de sa main.
Calmement.
Pour repriser une vieille plaie
sur son autre main.

(Poème de Mazen Maarouf, poète libanais, traduit de l’arabe par Irène Gayraud et Mazen Maarouf.)

Proche, mais plus loin qu’il n’y paraît, il y a Au sud de l’Est. Au sommaire du n°9 de cette revue des éditions Non Lieu, où court au fil des pages un salut appuyé à l’œuvre de Matéi Visniec, on découvrira un très intéressant dossier critique dédié à l’« Urbanisme », du vieux pont de Mostar à la « perle du littoral bulgare », Varna. À l’heure où l’Europe avorte, où ses décideurs affairistes se retournent sans ciller le moins du monde sur un noyau dur de huit ou dix pays susceptibles de « sécuriser » et faire fructifier leurs échanges capitalistiques « inentamables », Au sud de l’Est porte aussi son regard sur la situation en Grèce, livrant analyses et témoignages précieux.

Non moins imposante, la revue Hippocampe publie également son 9e numéro. Pluridisciplinaire et thématique, elle a choisi d’y explorer l’année 1913 à l’initiative de l’Arc (littérature et atelier de réflexion contemporaine). Remarquable d’attention aux arts visuels, ce numéro fourmille de contributions, d’intersignes, citations, rappels historiques maillant avec sagacité un ensemble du plus bel et épuré effet typographique. C’est là ce que cette revue revendique, à l’aune de Walter Benjamin, Aby Warburg et Georges Bataille, comme étant son « appareil méthodologique du montage ». Et c’est à explorer en suivant ici, entre autres, Antoine Billot, Ariane Lüthi, Jean-Baptiste Para (sur la Russie en 1913), David Collin (sur Karl Krauss et Arthur Cravan), David Christoffel (Satie...).

Autre revue à visée clairement pluridisciplinaire, Gruppen fait paraître son n° 7. Ce numéro s’ouvre sur une forte « Lettre d’Amérique » de Dan Berger rendant hommage à Marilyn Buck disparue en 2010. Incarcérée durant vingt-cinq années en raison de la radicalité de son engagement dans les mouvements de libération des Noirs aux États-Unis, cette prisonnière politique est devenue une artiste par réclusion, révélant par là même au monde extérieur, à ceux qui la lisaient, « la terreur du banal et du quotidien » qu’ils vivaient. À cette adresse liant intrinsèquement art et révolution répond celle, vibrante, oreille collée au sol, de Serge Pey à Barack Obama pour la libération de Leonard Peltier, militant de l’American Indian Movement. Cette revue pugnace (c’est-à-dire de combat, et qui a pour noms et contributeurs réguliers Pierre-Ulysse Barranque, Laurent Jarfer, Ilan Kaddouch, Sébastien Miravete, Laurence Gatti) propose aussi dans ce numéro un entretien intéressant avec l’anthropologue Philippe Descola.

C’est un long entretien (inédit en France) avec Michel Foucault réalisé en 1979 à Paris par le philosophe Farès Sassine qu’exhume pour sa part dans son n° 2 la revue lyonnaise Rodéo. L’intellectuel libanais situe tout d'abord le contexte de cet entretien intitulé « Il ne peut pas y avoir de sociétés sans soulèvements ». En effet, les prises de position de Foucault en faveur du soulèvement iranien de 1978 contre le Shah, au-delà du cas spécifique de l’Iran, intriguaient (et passionnaient) l’intelligentsia arabe, et notamment quant à la question « de savoir si [...] il est possible de tirer de l’Islam et de la culture islamique, quelque chose comme une forme politique nouvelle » (M. F.). C’est là l’occasion pour Foucault de cerner les interventions de « l’intellectuel spécifique » (œuvrant dans un domaine du savoir, dans telle société) et de voir comment il peut sur des « points précis » rejoindre le plan de l’universel. Mû par cette conscience historique collective mise en évidence par Ernst Bloch dans son Principe d’espérance, il y trace une « stratégie du soulèvement » à l’encontre « des éléments de la réalité qui nous sont dans une civilisation proposés comme évidents, naturels... ». Cet entretien est ensuite discuté par Mathieu Potte-Bonneville et Ali Benmakhlouf dans un riche et instructif échange, sur la notion de contingence historique, sur l’articulation entre révolution et spiritualité, notamment.

Publiée par l’Atelier de l’Agneau, la revue L’Intranquille propose dans sa 5e livraison un superbe ensemble de traductions de poètes du monde entier. La revue s’attache en particulier à mettre en évidence le travail de traducteurs qui sont eux-mêmes auteurs. Dans ce numéro : Philippe Blanchon, Pierre Drogi, Jan Mysjkin, Lucie Taïeb, Philippe Di Meo, auxquels on peut associer William Cliff qui ouvre le numéro par une traduction du Slovène Brane Mozetic. Au côté d’un dossier sur la « Poésie des femmes iraniennes postmodernes », conçu par Iraj Valipour, et notamment consacré à Sepideh Jodeyri, on retrouve avec plaisir le poète de Soleil total (paru chez Guy Lévis Mano en 1960...), Louis-François Delisse, ou encore « Le journal » de Michel Valprémy (1947-2007). De cette revue nécessaire, précieuse, ce poème d’Alejandra Pizarnik (trad. Brigitte Le Brun Vanhove et Margarita Contreras) dit le cheminement intranquille – « À l’ombre des jours à venir » :

Demain dès l’aube ils m’habilleront de cendres
la bouche remplie de fleurs
J’apprendrai le sommeil
dans le souvenir d’un mur
dans le halètement
d’un animal qui rêve.

Artifice bien sûr que cette absente de tout bouquet que j’ai convoquée au début de cet article ! Comment pourrait-elle apparaître dans ce bouquet ? Mais elle existe, cette revue venue d’ailleurs, et ce sera pour un prochain article de cette édition Revues & Cie.

En attendant, voici une autre revue surgie comme un « aérolithe » dans le Salon de la revue de Paris. Voyez donc ici, elle s’appelle Orbs, l’autre planète.

 

* Plus qu’implicite, ceci est une claire incitation à aller voir vers la revue CinémAction : ici.

Bacchanales, n° 48, « À pleines mains », 192 p., 20 € – voir ici.

Au sud de l’Est, n° 9, 120 p., 20 € – voir ici.

Hippocampe, n° 9, 140 p., 12 € – 21, rue Duhamel, 69002 Lyon – redaction@revue-hippocampe.org

Gruppen, n° 7, 176 p., 16 € – voir ici.

Rodéo, n° 2, 160 p., 13 € – voir ici.

L’Intranquille, n° 5, 92 p., 14 € – voir ici – Atelier de l'Agneau, 1, Moulin de la Couronne, 33220 Saint-Quentin-de-Caplong.

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"l’écriture est ce tracé, d’un temps si long jusqu’à notre numérisation, de l’œil à la main"

« Il ne peut pas y avoir de sociétés sans soulèvements ».

Ce tracé qui instaure et réinstaure sans trève des divisions, des failles, et du coup, des soulèvements, et au premier titre, intérieurs.