La levée des corps selon Possession immédiate

Couché sur un fin papier crème, comme ductile au doigt et à l’œil, subtilement versicolore selon les contributions, tel est, de Possession immédiate, le premier numéro de la revue de John Jefferson Selve. Le pari y est celui d’une expérience sensible, c’est-à-dire de montrer en quoi les sens brûlent d’imagination quand celle-ci s’oublie dans le miroir de l’intellect au point de l’exacerber à la façon de deux corps qui, se rapprochant, se troublent à toute perception de soi, de l’autre.

 © Nicolas Comment © Nicolas Comment
Couché sur un fin papier crème, comme ductile au doigt et à l’œil, subtilement versicolore selon les contributions, tel est, de Possession immédiate, le premier numéro de la revue de John Jefferson Selve. Le pari y est celui d’une expérience sensible, c’est-à-dire de montrer en quoi les sens brûlent d’imagination quand celle-ci s’oublie dans le miroir de l’intellect au point de l’exacerber à la façon de deux corps qui, se rapprochant, se troublent à toute perception de soi, de l’autre.

L’imagination se fait alors impatience de réalisations créatrices selon le mot de Rimbaud brandi en exergue par la revue : « Les trouvailles et les termes insoupçonnés, possession immédiate ». Et en effet nulle solution de continuité dans ces pages entre les sens : mots et images portent cette intime déchirure, figurée en page de garde de la revue, qui rouvre indéfiniment leur passage.

Collage de Simon Lane Collage de Simon Lane

Pour les rouvrir ces passages, il y faut non seulement des clés (verbales, musicales...) mais cette énergie indéfectible que noue, éploie, en pages centrales de ce numéro, le texte de Damien MacDonald en hommage à son ami écrivain Simon Lane récemment disparu : « Je sais désormais que les mots sont comme les fantômes, ils partent loin de nous, puis ils reviennent de leur périple chargés de vie pour nous éblouir. »

Ainsi Possession immédiate se saisit radicalement de la bannière de nos jours, claqueraient-ils à l’air saturé de nos mondes connus. C’est ce que disent « l’extase négative » de Ferdinand Gouzon, la « ville inflammable » de Jakuta Alikavazovic, et entre Berlin et Paris pour Alban Lefranc le besoin d’un autre désir de soi fissurant les murs.

Splendide « œuvrière », selon le beau mot de Clovis Trouille (qui aurait sa place ici), la revue forge de toutes ses pièces un lieu unique pour tous : photographes (Mickael Soyez sur une citation de Noli Me Tangere – Essai sur la levée des corps de Jean-Luc Nancy, Camille de Toledo, Khalik Allah, Nicolas Comment, Guillaume de Sardes), écrivains (Mehdi Belhaj Kacem incitant vivement à la découverte du Hongrois Krasznahorkai, Yannick Haenel sur le « sacrifice sans rite... la tuerie » de Lampedusa, Frederika Amalia Finkelstein maniant la fiction en accélérateur d’intensité du réel, Mathieu Terence à Sils Maria...).

Et si la revue vibre au toucher ou à l’œil (stylistes, peintre y sont également conviés), elle se porte aussi à l’oreille, tout d’abord sous la forme d’un long entretien avec Stuart Staples, le chanteur du groupe Tindersticks. On y recoud les fils de ce puissant besoin de scène, vécu comme une « possession immédiate ». Pour rappel, ce morceau du groupe, « romance » du film (réellement) vampirisant de Claire Denis, Trouble Every Day :

Tindersticks - Trouble Every Day © tromal217

Il n’est alors que de poursuivre cette « invitation au combat » selon John Jefferson Selve avec Jehnny Beth, chanteuse du « groupe de filles sous tension », Savages (voir, écouter ici par exemple), qui pour fêter son premier album rappelle ce mot de Rilke : « Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge » (Lettres à un jeune poète).

Jehnny Beth © Vassilis Karidis Jehnny Beth © Vassilis Karidis

Possession immédiate, volume I, en librairie, 10 euros (voir le site de la revue ici).

En ouverture de cette note de lecture, photographie de Nicolas Comment tirée d’« Anatomie de l’image » dans ce numéro.

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