Tomás Gubitsch compose les rêves d'Ulysse

Mercredi 14 mai, le guitariste Tomás Gubitsch retrouve le Théâtre de la Ville, à Paris, pour nous présenter Todos los sueños, el sueño, deuxième volet du triptyque Le Tango d’Ulysse, qui avait séduit en janvier 2012 sur la même scène. Sur le chemin du retour, le héros s’est endormi, bercé par les voix de Marilú Marini et Angélique Ionatos contant Ithaque de Cavafis, affrontant des monstres réels et imaginaires…

Teaser * Tomás Gubitsch @ Theatre de la Ville (14 mai 2014) © La coartada
Mercredi 14 mai, le guitariste Tomás Gubitsch retrouve le Théâtre de la Ville, à Paris, pour nous présenter Todos los sueños, el sueño, deuxième volet du triptyque Le Tango d’Ulysse, qui avait séduit en janvier 2012 sur la même scène. Sur le chemin du retour, le héros s’est endormi, bercé par les voix de Marilú Marini et Angélique Ionatos contant Ithaque de Cavafis, affrontant des monstres réels et imaginaires…

Dans ce making of, Tomás Gubitsch nous raconte la naissance de Todos los sueños, el sueño – Tous les rêves, le rêve –, troisième volet de sa trilogie de l'Odyssée, quand Ulysse passe la dernière partie de son voyage à dormir :

Tomás Gubitsch * Making of "Todos los sueños, el sueño" © La coartada

D’abord il y a eu l’idée du disque Itaca, sorti en février 2012 : « Ithaque c’est le lieu de départ et le lieu où on retourne. » Ithaque serait Buenos Aires, d’où Tomás Gubitsch est parti en 1977, et le lieu où il retournerait en 2012. Une histoire de nostalgie bien tanguera en somme. Et bien non, l’histoire est beaucoup plus complexe et Tomás Gubitsch un artiste accompli, qui a beaucoup plus de choses à nous raconter, à nous jouer. Je l'avais rencontré en 2012, lors de la sortie du disque et de la présentation du premier volet du Tango d'Ulysse. Retour sur un parcours hors norme.

Le Colón et les Beatles

Né en 1957 à Buenos Aires, Tomás Gubitsch grandit dans une famille d’intellectuels exilés d’Europe centrale, qui l’emmène toutes les semaines au théâtre Colón écouter de la musique classique ou de l’opéra. « Je me suis cogné Wagner à 8 ans et, croyez-moi, j’ai mis longtemps à m’en remettre », dit-il, évoquant un souvenir presque douloureux, des années 1960. Puis, à 10 ans, il découvre Stravinsky –« un vrai choc »– et Sgt. Pepper’s des Beatles : « Là je me suis dit je veux être musicien, pas joueur de foot. » Naissance d’une vocation. De musicien certes, mais pas de tango : « Pour ma génération, le tango était une musique bannie, c’était pleurnichard, un truc de vieux. Nous, on avait les cheveux longs, eux ils étaient gominés avec une petite moustache et des costumes gris. Ils représentaient tout ce qu’on détestait. »

 © Stella K © Stella K
Tomás Gubitsch a gardé les cheveux un peu longs, une tignasse bouclée qui souligne son air espiègle et ses coups de gueule. Rebelle toujours, non conformiste, sans étiquette, ce qui n’est pas contradictoire avec le sens de l’humour, au contraire.

Après la révélation Beatles, l’ado Tomás prend sa guitare et plonge dans le rock, « style Zappa, le moins commercial possible ». Il signe pourtant pour un premier enregistrement professionnel à 15 ans ! De quoi prendre la grosse tête, surtout quand on devient une rock star et que l’on joue avec Luis Alberto Spinetta dans le groupe Invisible à 17 ans, devant plus de 12 000 personnes au Luna Park de Buenos Aires. Mais déjà, sans le savoir, Tomás Gubistch est allergique aux étiquettes. Il prend un chemin de traverse, un peu forcé par le destin de son contrat et des producteurs inquiets de son style, qui veulent le faire travailler avec le musicien de tango Rodolfo Mederos.

« A l’époque, pour moi, c’était un vieux, il avait 33 ans ! », dit le quinquagénaire dans un large sourire. Mederos s’éloigne alors du tango traditionnel et entraîne le jeune Gubitsch aux concerts des artistes qu’il n’aime plus : Troilo, Salgán, Pugliese. Nouvelle révélation pour notre guitariste de rock : « Je me suis pris une claque énorme. Déjà au niveau du son, c’était comme un groupe de rock en fait. Les bandonéons, les violons dégageaient une puissance incroyable. En plus, ils m’ont super bien reçus car ils ne voyaient jamais de jeunes ! », raconte-t-il. « Je ne peux pas dire que j’ai adoré cette musique mais j’ai eu une espèce de flash : il y avait quelque chose en commun avec le rock, la partie rythmique, animale je dirais, était frappante. » Et voilà Gubitsch en train de convaincre Mederos de ne pas abandonner le tango mais d’en faire un style différent du traditionnel. Fin de l’acte 2, c’était la rencontre avec le tango, pour notre plus grand bonheur.

Piazzolla et l’exil

Buenos Aires, 1976. L’heure n’est pas aux expérimentations musicales, ni en rock ni en tango. La jeunesse rebelle n’a pas sa place non plus. « Je savais ce qui était en train de se passer, ça avait commencé avant. En même temps j’étais très inconscient de continuer à dire tout haut mes idées, c’était suicidaire. Le groupe de Spinetta dans lequel je jouais était totalement apolitique mais il a fait une chanson, Las golondrinas de la plaza de Mayo [les hirondelles de la place de Mai], dans laquelle il chantait que ces oiseaux volaient librement et je pense qu’il n’était même pas conscient de parler de la situation. De fait, je pense que le rock était la musique la plus antidictatoriale. On faisait des concerts pour 15 000 personnes alors que les rassemblements de plus de 3 personnes étaient interdits. »

Tomás Gubitsch joue toujours du rock, explore le tango à contre-courant et rencontre Astor Piazzolla. Un autre monstre sacré, qui lui propose de l’accompagner en Europe. Un bandonéoniste qui a fait ses classes dans le tango traditionnel et est devenu iconoclaste. Un tango moderne et novateur acceptable ? « Pas tant que ça, reconnaît Gubitsch. Je n’étais pas impressionné par le côté novateur de Piazzolla, par son interprétation oui, son énergie sur scène était incroyable. Ce qui me plaisait finalement, c’était le plus simple. La Milonga del angel, c’est ça qui me touchait le plus. »

Les voici donc pour trois semaines à l’Olympia, début 1977. Aller simple. Le billet retour a été confisqué par le consulat d’Argentine, qui exige pour le rendre « une sorte de confession avouant une manipulation par le marxisme international ». « Je les ai envoyés péter avec la virulence de mes 19 ans, je me suis mis à hurler en plein consulat, à les traiter de tous les noms et à leur dire qu’ils pouvaient garder leur billet », raconte Gubitsch, qui signait alors un peu inconsciemment pour l’exil. « Je ne me vois en rien comme une victime et je ne vois rien d’héroïque à ce que j’ai fait. C’était la seule chose possible, j’étais en France, j’étais en sécurité. Les gens héroïques sont ceux qui sont restés et ont continué à se battre. »

Paris-Buenos Aires, une « étrangissime relation »

Va pour Paris. Tomás Gubitsch parle anglais, allemand, mais pas un mot de français. Le jeune rocker pourrait tenter Londres ou New York, « et puis les choses se sont faites comme cela ». Au hasard des rencontres et avec l’élan vital de sa jeunesse qui enlève tout obstacle au parcours de l’exilé involontaire.

Gustavo Beytelman lui propose en 1978 de monter un groupe avec Juan José Mosalini, le père de Juanjo avec qui il joue aujourd’hui, et c’est parti pour une nouvelle aventure. « Rétrospectivement, je me dis que c’est très bien parce qu’en France il y avait une réceptivité à tout ce travail autour du tango qui n’existait ni à Londres ni à New York. Parce qu’il y a cette relation extrêmement particulière entre Paris et Buenos Aires, qui est vraiment étrangissime », sourit-il.

Paris, cette autre capitale du tango, un peu assoupie, mais qui reprend un deuxième souffle dans les années 1980 avec les Trottoirs de Buenos Aires. Et puis pour ce fils de famille intellectuelle, Paris reste synonyme de culture, « une espèce de phare du monde ». D’ailleurs rien ne le surprend vraiment car il l’a vu dans les films de la Nouvelle vague et lu dans les contes de Cortázar, « jusqu’à la lumière ». Paris et le tango s’imposent, à contrecœur, mais pourquoi pas?

Rebelle dans l’âme, Tomás Gubitsch ne s’enferme pourtant pas dans un registre, ni même dans un style de musique. Il accompagne des orchestres de jazz, « en tant qu’engin non identifié qui improvisait et jouait d’une autre façon » ! Puis il cesse de jouer, abandonne la guitare dans le placard, complètement, en 1991. Il compose de la musique contemporaine « pure et dure », dirige des orchestres. Jusqu’à l’acte 3, au début des années 2000.

Retrouvailles avec la guitare

L’abandon de la guitare n’était pas un renoncement, mais une amputation. En 2004, il la dépoussière, décide de revenir au tango et enfin – surtout – de retourner en Argentine. Ce voyage de retour a lieu en 2005, vingt-huit ans après. Emouvant, forcément émouvant. D’ailleurs, il y retourne pour des concerts, comme musicien, il ne pouvait pas en être autrement. Et la surprise, émouvante aussi, est de constater qu’il a un public, que sa courte notoriété de 1976 s’est prolongée, que les gamins de 1976 vont le voir avec leurs enfants.

Encore une surprise pour le musicien : « Les barrières très sectaires entre rock et tango étaient tombées. Dans les années 1970, quand je faisais du tango, il fallait que je me justifie, que j’explique que Mederos n’était pas comme les autres, qu’il était plus jeune et qu’il avait les cheveux longs. C’était presque la honte. » Du coup, il réalise que faire du rock et du tango n’est plus un handicap mais une particularité. La reconnaissance portègne. Mais attention, point trop n’en faut. Gubistch n’est pas allergique à la reconnaissance, mais aux étiquettes oui, ça l’empêche de « pouvoir marcher librement », lui qui garde son « côté rock teigneux ». Et il y a plus important que la reconnaissance, plus important que les retrouvailles : c’est la réconciliation, avec la guitare, avec le tango, avec l’Argentine. Fin du voyage ?

D’Ithaque à Ulysse

Revenons à l’actualité de l’artiste : le spectacle Le Tango d’Ulysse en janvier 2012 et mai 2014, la sortie de l’album Itaca en février 2012. Du tango. Pas traditionnel, certes. Mais encore ? « J’ai trouvé cette espèce de formule libératoire qui est de dire : moi, je fais “mon” tango. Le tango a plus de 100 ans et il survit très bien à mes attaques et mes transgressions. Il se porte très bien, je ne lui ferai pas de mal. »

Avec quelques riffs de guitare électrique et autres transgressions, il y aura toujours quelques gardiens du temple pour juger tel morceau indigne de porter la mention tango. Peu importe : « Si on me dit que ce n’est pas du tango, alors c’est que je suis un génie absolu qui a créé une nouvelle musique, chose que je ne crois pas une seule seconde », rit-il.

Pour Gubitsch, les choses sont claires : s’il n’a pas aimé le tango « traditionnel » dans sa jeunesse, il sait bien aujourd’hui tout ce qu’il doit à des Troilo, Salgán, Pugliese, Piazzolla. Ce qui l’intéresse, « c’est qu’il recommence à y avoir du mouvement dans le tango ». C’est une musique populaire, née de rencontres, façonnée par le temps et les chassés-croisés, « issue de la diversité », comme il aime à le souligner, lui l’artiste de la « multiculturalité ».

« Techniquement, dans ma réconciliation avec le tango, il y a la découverte de l’omission. Là où on attend un accent, il n’y est pas, il est juste à côté, c’est bourré de faux départ. Et c’est aussi de la musique de l’absence : c’est une des rares musiques populaires qui n’a pas de percussion, obligeant les musiciens et les compositeurs à remplacer cette absence par des modes de jeu particuliers, et c’est là que réside sa richesse. »

En janvier 2012, les spectateurs ont en tout cas rempli le Théâtre de la Ville pour découvrir sa création Le Tango d’Ulysse. Ça faisait trente-cinq ans que Tomás Gubitsch voulait jouer ici, dans ce théâtre de la place du Châtelet, et ce fut un immense succès. Une seule représentation mais une longue histoire, un long voyage, à l’image du musicien-compositeur. Car il l’a conçu « comme une espèce de triptyque ». La première partie était le spectacle au Théâtre de la Ville : Le Tango d’Ulysse composé et interprété à la guitare par Tomás Gubitsch, accompagné de Juanjo Mosalini (bandonéon), Iacob Maciuca (violon), Eric Chalan (contrebasse), Lionel Allemand (violoncelle), Marc Desmons (alto) et David Gubitsch (électro-acoustique). Dans une mise en scène épurée de Laurent Gachet, entrecoupée d’extraits du poème Ithaque de Constantin Cavafis dits par (les voix enregistrées de) Angélique Ionatos, Marilú Marini, Alex Gachet et Jacqueline Bernabeu, avec aussi des archives sonores de Jorge Luis Borges, Julio Cortázar et Emmanuel Lévinas. C’était magistral.

Tomás Gubitsch a peaufiné ce spectacle et y a ajouté une deuxième partie, que l'on pourra voir mercredi au même Théâtre de la Ville. Quant à la troisième partie du triptyque… Soit à Paris, soit ailleurs, « en Ithaque » ! Explications : « Le premier spectacle s’arrête au moment où on commence le voyage, c’est une espèce d’inventaire d’où j’en suis et juste avant d’entreprendre le voyage. D’où cette idée d’Ulysse. Et ce n’est pas le voyage d’un petit jeunot mais le voyage de quelqu’un qui a déjà un peu vécu. » Dans le deuxième volet, Ulysse est dans « tous les rêves, le rêve » (Todos los sueños, el sueño). Mais alors Buenos Aires pourrait être la fin du voyage de retour ? Non, car Tomás Gubitsch se sent chez lui à Paris ET à Buenos Aires. Il s’agirait plutôt d’un retour symbolique, à essayer d’être soi-même… « J’en sais rien en fait, je saurai tout ça quand on aura fini avec cette aventure, on saura pourquoi on l’a faite ! », me disait-il alors.

Retour en Ithaque

Album Itaca de Tomás Gubitsch Album Itaca de Tomás Gubitsch
En fait, la première idée a été Ithaque, celle du disque : « Ithaque c’est le lieu de départ et le lieu où on retourne. » A partir de cette idée qui sonnait aussi juste qu’un bel accord, une intuition, qui s’est concrétisée petit à petit, tout doucement. Itaca s’ouvre sur Así fue (ça s’est passé ainsi), continue par A bebernos los vientos (allons boire les vents) et Pourquoi pas ?, s’arrête à Buenos Aires sur Seine après la Despedida (Adieu), s’émaille de Que sepa abrir la puerta (qu’elle sache ouvrir la porte), de Tomá tocá (tiens, joue), parce que Sea como fuere (quoi qu’il en soit), ça se termine par Volver (retourner), emprunté à Gardel et Le Pera. Comment ne pas penser à l’exil ?

« Ce n’était pas du tout un thème que je voulais traiter au départ. Je me suis rendu compte qu’il était présent seulement en temps réel au théâtre de la Ville. Moi je suis né en Argentine, mes grands-parents étaient nés en Roumanie, s’étaient exilés en Autriche, puis avaient fui le nazisme et s’étaient réfugiés en Argentine avec mes parents enfants. Donc pour moi, l’exil est quelque chose de normal. »

Si le retour était Buenos Aires sur Seine ? « C’est une ville imaginaire qui synthétise mes deux villes. C’est peut-être ça mon Ithaque, une ville qui n’existe pas justement. » Et elle a croisé, jusqu'à l'année dernière, Buenos Aires sur Scène  : un concert par mois au Studio de l’Ermitage, organisé par Tomás Gubitsch et Juanjo Mosalini, avec l’idée « de recréer cette relation étrangissime entre Paris et Buenos Aires, pour donner un espace à des gens qui veulent montrer quelque chose, nous rencontrer, nous écouter, aller à l’encontre de cette image du tanguero un peu solitaire » dont il a pâti à ses débuts dans le tango. « Je trouve génial d’encourager les musiciens qui viennent d’ailleurs, qui ne sont pas argentins. Ça prouve qu’il y a quelque chose d’universel dans cette musique. Je ne comprends pas qu’on ne trouve pas naturel que quelqu’un fasse du tango sans être né à Buenos Aires. » Hors des sentiers battus, le voyage est infini. Así es.

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