Racisme anti-Rom et racisme de classe

 La logique sécuritaire fait tout simplement parti du corpus actuel de la pensée d'Etat. Lorsque l'Etat Providence chancelle, il ne reste bientôt plus que le bras droit de l'ordre public à manœuvrer pour simuler un gouvernement fort alors même que les gouvernants n'ont plus aucune prise sur les grandes décisions qui fondent la nation.

 La logique sécuritaire fait tout simplement parti du corpus actuel de la pensée d'Etat. Lorsque l'Etat Providence chancelle, il ne reste bientôt plus que le bras droit de l'ordre public à manœuvrer pour simuler un gouvernement fort alors même que les gouvernants n'ont plus aucune prise sur les grandes décisions qui fondent la nation. Que meurent les philosophes des Lumières et leur modernité, voici venu le temps d'un ordre nouveau, celui de l'ordre sécuritaire, celui d'une vocation nationale contre un bouc-émissaire, celui du droit du plus fort et de l'argent au dépend du droit et du social. Mais encore plus que ça, une logique populiste et de persécution conjuguée a quasiment toujours en filigrane un fond plus général de racisme de classe. Lorsque les classes dominantes transforment les pauvres en Roms comme le fait Valls et en dangereux envahisseurs, nous avons là une démonstration bien classique de la peur des dominants pour les "classes dangereuses".

 

Dans les années 70, quelques penseurs épars et méconnus, nous les trouvons dans les rayons du centre de ressource Etudes Tsiganes à Paris, s'aventuraient alors à apparenter les Roms à la classe ouvrière, les marxistes les affiliait parfois au sous-prolétariat, ces différentes approches ont été délaissées, le plus souvent parce qu'elles avaient une arrière-pensée idéologique qui travestissait l'analyse sociologique en une perception dogmatique. Les analyses culturalistes ont alors eu pendant une longue période un succès grandissant, peut-être encore plus dans les milieux militants associatifs des années 80-90 que dans les universités. Tout était expliqué par la culture : l'échec scolaire, la traversée des siècles, le rapport au travail... en oubliant bien souvent les relations d'interdépendance entretenues avec la société ambiante jusqu'à faire l'erreur de trouver dans la misère Rom des causes intrinsèques aux Roms eux-mêmes. Jusqu'aux années 2000, la question Rom était trop souvent naturalisée jusque dans les rangs militants. En France, ce sont des militants issus de ce monde très diversifié que l'on a souvent désigné par l'exonyme Tsigane qu'est venue l'idée d'inclure la réflexion, sur leur identité, leur statut et leur histoire dans une perception plus universaliste : la citoyenneté.

 

Et Valls, au lieu de reprendre pour soi cette idée universelle de citoyenneté, a préféré s'inscrire dans un discours de la singularité pour perpétuer cette tradition bourgeoise du racisme d'Etat, du « sauvage », après les colonies et les banlieues, nous avons maintenant les Roms qui sont « trop différents ». Valls n'a rien d'extraordinaire, il est un bourgeois méprisant le peuple comme il y en a toujours eu avec ce complexe de supériorité, ce cynisme, ce machiavélisme, et ce mépris qui caractérisent ceux qui exercent le pouvoir. Valls et ses communicants jouent sans plus trop se soucier des conséquences du jeu, la fin justifie les moyens, comme l'étrange personnage du livre « Lointain souvenir de la peau », de Russel Banks, ils avancent vers les marches du palais sans trop se soucier des dégâts collatéraux en créant un personnage à multiples facettes médiatiques. Calcul froid de joueurs sans moral.

 

Cependant, Valls et ses conseillers en communication ont sous-estimé les Roms. Leur perception monolithique des Roms et leur ignorance de la progression politique de cette population en France et en Europe, ces dernières années, a aliéné leurs stratégies. Si cette population est encore profondément vulnérable - on ne se remet pas de plusieurs siècles de persécution en quelques années - néanmoins depuis la deuxième guerre mondiale, la parole tsigane est arrivée à s'élever sur la place publique. Cette expression publique est diverse, inégalement répartie, elle est encore timide, mais maintenant elle existe. Les Roms représentent des forces et des réalités différenciées qui gagneraient sans doute à rejoindre d'autres luttes. Ces forces sont souvent contradictoires, comme il se doit, des progressistes et des conservateurs s'opposent, des paroles maladroites ou habiles émergent, des colères et des revendications apparaissent. Les mondes tsiganes « ne se laissent plus faire », ils expliquent eux-mêmes l'immensité des variations et des représentations du monde, la complexité de leur histoire, les erreurs ontologiques du passé, contestent la tsiganologie et l'essentialisme, revendiquent leurs droits de travailler, d'être salariés, travailleurs indépendants et artistes, re-écrivent leur histoire, contestent les lois et en proposent de nouvelles, partagent leurs poésies, leurs représentations du monde... Ils nous l'ont encore prouvé récemment durant un magnifique festival en Bretagne, dans la petite ville portuaire de Douarnenez par la richesse de leurs productions cinématographique et par leurs interventions remarquables. La vulnérabilité des Tsiganes arrive à sa fin, nous rentrons dans une nouvelle ère. Les tsiganes deviennent progressivement des citoyens à part entière et l'heure de rendre des comptes à sonner. Et la dette est lourde, Valls vient de nous le prouver encore fois, et il sera peut-être le premier à payer sa méconnaissance de la réalité, il faut l'espérer. Mais nous sommes très loin du compte.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.