Il y a 71 ans, le 16 mai 1944 à Auschwitz-Birkenau, l'insurrection de 6 000 prisonniers tsiganes a fait reculer la soixantaine de SS venus les «liquider». Contre l'effacement de la mémoire et pour « rendre (sa) place dans la société » à « la plus importante minorité ethnique d’Europe »Marcel Courthiade (Inalco), Saimir Mile (La Voix des Rroms), Nara Ritz (Centre européen des formations aux diversités) et Francine Schutt Jacob (Union française des associations tsiganes) soutiennent le projet d’Institut culturel européen des Rroms.




La nuit du 16 mai 1944, une soixantaine de SS armés de mitrailleuses encadrent le « camp des familles tsiganes » à Auschwitz-Birkenau et ordonnent aux prisonniers de sortir des baraques. Ceux-ci refusent d’obéir : ils avaient été prévenus la veille par le réseau de résistance interne que les nazis avaient pris la décision de « liquider » le camp, c’est-à-dire de tous les envoyer dans les chambres à gaz, hommes, femmes et enfants. Armés de bêches, de pioches et de planches cloutées et comptant bien se saisir des mitrailleuses des SS quand ils pénètreront dans les baraques, les six mille prisonniers sont prêts à tenir tête aux Allemands. Face à l’insurrection, les SS abandonnent. Les Rroms ont gagné la bataille.

Le fait que ce récit ne soit pas passé à la postérité – il n’est pas dans les livres d’histoire, il n’a inspiré ni films ni romans – et que la date du 16 mai 1944 soit tombée dans l’oubli est révélateur de l’amnésie collective sur l’histoire des Rroms en Europe et des perceptions figées de ces hommes et de ces femmes, toujours vues comme des victimes, jamais comme des résistants.

Pourtant, les Rroms sont des survivants. La plus importante minorité ethnique d’Europe – entre dix et douze millions d’individus – maintient son existence au cœur d’un continent qui lui a fait subir le pire et qui continue à doucement œuvrer à son effacement : calomnies, ignorance entêtée, accusations absurdes, expulsions, pogroms, déportations, génocide – notamment le Samudaripen des nazis, stérilisations forcées, ségrégation rurale puis urbaine, « bus spéciaux » et « écoles pratiques », corruption programmée...

Les Rroms sont des survivants, mais rares sont ceux qui se considèrent ainsi. Résultat de siècles d’humiliation, les Rroms ont parfois intériorisé les stigmatisations qui les visent. Le racisme anti-Rroms n’est plus seulement dans le regard des « autres », mais souvent dans celui des Rroms eux-mêmes. Influencés par des siècles de propagande faisant d’eux des êtres indignes de respect et de confiance, beaucoup de Rroms préfèrent, lorsqu'ils ont le choix, cacher leur identité rromani pour trouver du travail ou simplement éviter les regards et les mots qui humilient. Ce phénomène d’autodénigrement, loin d'être le propre des Rroms, est commun à tous les peuples opprimés pendant des siècles et traités comme des gens de moindre qualité par le seul fait de leur naissance.

Pour changer la façon dont la société regarde les Rroms, nous sommes convaincus qu’il nous faut investir les terrains non seulement scientifiques et juridiques mais aussi artistiques et culturels. Il est temps de rendre leur place dans la société aux Rroms. Il s’agit de réparer l'injustice d'une identité niée ou combattue à travers les siècles par un travail de reconnaissance de son apport aux sociétés européennes. En effet, les efforts juridiques et institutionnels visant à combattre les discriminations envers les Rroms ne peuvent se passer d’un mouvement plus large de valorisation des identités, des cultures, de l'histoire, de la langue et de la création artistique des Rroms.

Pour cela, nous soutenons le projet d’Institut culturel européen des Rroms, porté par des organisations rroms de plusieurs pays d’Europe et soutenu par le Conseil de l’Europe et Open Society. Cette maison de culture, d’art et de mémoire pour toutes les communautés rroms, sinti/manouches, gitanes/kalés, d’Europe, fonctionnera sur le modèle des Alliances françaises, des Instituts Goethe ou Cervantès et des autres centres culturels européens. Elle réunira les artistes, intellectuels, universitaires, linguistes, historiens, cinéastes et journalistes désirant déconstruire les préjugés anti-Rroms et la tsiganophobie pour produire un discours alternatif, innovant et créatif et ainsi remplacer les représentations figées et mensongères par la réalité d’une culture riche, ancienne, plurielle, ouverte et féconde. L’institut sera également un lieu de recherche et d’apprentissage sur la langue rromani ainsi que sur l’histoire et la culture si diversifiée des Rroms en Europe et dans le monde.

Tout ce trésor, par essence paneuropéen, doit trouver sa place dans le récit de construction des nations et d'une Europe de paix. Nous pensons que l’Institut culturel européen des Rroms permettra de combler cet espace aujourd’hui occupé par l’oubli, le malentendu et l’ignorance.  

Marcel Courthiade, titulaire de la chaire de langue et civilisation rromani à l’Inalco
Saimir Mile, président de La Voix des Rroms
Nara Ritz, directeur du Centre européen des formations aux diversités, expert et point de contact national pour le programme Romed (Conseil de l'Europe)
Francine Schutt Jacob, vice-présidente de l’Union française des associations tsiganes

 

 

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Tous les commentaires

Crérer un institut culturel européen des Rroms  ? Bonne initiative mais il faudrait passer aux actes pour savoir comme traiter en pratique de façon humaine ces populations. Peut-on se contenter de les voir quotidiennement au bord des rocades et autoroutes , les plaçant de facto dans un état d'infra-humains, sans rien faire de concret. ( Cf Primo Levi : Considérer si c'est un homme, si c'est une femme ...)

Il faudrait répondre aux problèmes de l'aide européenne aux pays de d'emigration tels la Roumanie et la Bulgarie, etc. ainsi qu'aux pays d'accueil. Qui contrôle cette aide ? Qu'en font les pays d'émigration pour lesquels les Roms étaient encore des esclaves au XIX ème siècle ? Peut-on sortir de l'imbroglio administratif qui favorise la déperdition des fonds européens versés à la France ( pour ne parler que de nous)

La crainte des Etats d'accueil des Rroms et autres populations immigées est celle de l'appel d'air. Si on conclut comme tout être civilisé, que ce sont des êtres humains, alors nous devons trouver les solutions et les moyens financiers pour résoudre ce problème contre les arguments racistes et populistes.  Le courage politique et institutionnel consisterait au niveau européen et national, à créer des structures d'accueil dignes de ce nom, à exiger des pays d'emigration de s'engager dans un programme efficace d'intégration de ces populations. Je mesure les énormes freins culturels, économiques, institutionnels, politiques, à la réalisation d'un tel programme dans un Europe en stagnation économique et sans  projet collectif.  Mais là où il y a une volonté, il y a un chemin. Revenons à cette affirmation évidente et pourtant occultée: les Rroms sont des êtres humains et doivent être traités en tant que tels.