Les Coquetiers, en tirer les leçons

Critiqué après l'évacuation du campement rom des Coquetiers, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), Didier Leschi, préfet délégué pour l’égalité des chances dans ce département, évoque « une défaite politique » dans un territoire à la « pauvreté endémique ». 

Critiqué après l'évacuation du campement rom des Coquetiers, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), Didier Leschi, préfet délégué pour l’égalité des chances dans ce département, évoque « une défaite politique » dans un territoire à la « pauvreté endémique »




La situation des Roms en Seine-Saint-Denis est depuis des années préoccupante, et les tentatives pour l’améliorer restent particulièrement insatisfaisantes. Pour l’avoir exprimé sans doute maladroitement dans un long entretien à une journaliste de France info qui, c’est la règle, n’en a retenu qu’une faible partie, j’ai été interpellé par le comité de soutien des Roms de Bobigny. Bien que comprenant l’origine des critiques envers l’administration, je souhaite apporter un certain nombre de précisions et ainsi contribuer à la réflexion sur ce qui est sans doute le dossier le plus difficile humainement que nous ayons à traiter dans un département qui essaye de maintenir sa tradition d’accueil malgré des indicateurs sociaux qui soulignent le caractère aigu de la crise sociale.

Car la Seine-Saint-Denis, c’est une pauvreté endémique, un chômage qui avoisine les 13 %, le plus haut taux d’Ile-de-France pour une population qui est la plus jeune de la France métropolitaine et une des moins formée. Ce sont, chaque soir, plus de 6 000 personnes abritées à hôtel par l’Etat et 2 000 qui le sont dans des foyers d’hébergement d’urgence, une augmentation de plus de 40 % en un an. C’est une crise aigüe du logement  avec 86 000 demandeurs et 9 000 Dalo en attente pour un contingent préfectoral de logements qui ne dépasse pas les 2 500 disponibilités par an.

Dans ce contexte, se maintient malgré tout une tradition d’accueil, en particulier pour les primo-arrivants. Plus de 1 500 titres de séjours sont délivrés en moyenne tous les mois par la préfecture, et tous les mois sont enregistrés entre 300 et 400 bénéficiaires et ayant droits de l’aide médicale d’Etat. En un mot, la Seine-Saint-Denis est une piste d’atterrissage de la pauvreté. Il me semble nécessaire de rappeler ces données pour bien comprendre ce qui se joue autour des campements Roms, une cinquantaine qui regroupent entre 2 500 et 3 000 personnes, c’est-à-dire au bout du compte moins que le flux d’immigration accueilli en trois mois dans le département. Et ainsi, mieux comprendre aussi l’origine de la crise des Coquetiers et son dénouement insatisfaisant.

L’évacuation des Coquetiers

L’évacuation du campement des Coquetiers n’est pas une initiative arbitraire de l’administration. Elle est la conséquence juridique d’un arrêté du maire de Bobigny, élu en mars dernier, conforté par les juridictions administratives qui ont motivé leurs décisions en soulignant la dangerosité du campement pour ses occupants, mais aussi pour les habitants alentours, du fait de « l’impossibilité d’accès à la canalisation de gaz et au transformateur (…), à la présence des voies de la ligne de la ratp, ou encore l’accumulation de détritus et déchets divers », dont des déchets d’amiante. Les considérations du juge obligeaient l’Etat, sous peine de voir la responsabilité personnelle de ses agents engagée, à exécuter l’arrêté du maire.

Mais la décision juridique est, pourquoi ne pas le dire, la résultante d’une défaite politique. D’abord celle de la municipalité communiste de Bobigny qui, ayant le sentiment de l’éternité du haut de ses 70 ans de gestion, n’a jamais pris le problème de l’existence de ce campement à bras le corps, et a laissé perdurer une situation qui est devenue au fil des années de moins en moins supportée. En n’organisant pas de dialogue entre les habitants du campement et ceux des immeubles avoisinants ou les responsables de la mosquée attenante, la municipalité a favorisé la constitution d’une alliance qui s’est révélée particulièrement efficace entre son opposition de droite et des musulmans conservateurs et des associations de quartier qui ont, c’est aussi vrai, utilisé la présence du campement comme bouc émissaire de l’ensemble des griefs accumulés envers la municipalité. Cette efficacité s’est traduite dans les urnes avec au préalable une intense campagne pour l’inscription des personnes situées dans le voisinage du campement sur les listes électorales. Et, dans un département où la participation électorale est traditionnellement faible, chacun a pu en mesurer tous les effets au vu de l’augmentation de la participation entre les deux tours dans cette ville populaire, dès lors qu’il est apparu comme possible de battre « les défenseurs des Roms et du mariage des homosexuels ». De cette défaite politique, les principales victimes ont été les Roms des Coquetiers.

Or, une autre issue était possible. Elle consistait, à l’époque, pour la municipalité, à accepter le déplacement des personnes établies sur les Coquetiers pour un autre terrain situé dans la ville afin d’y constituer un village d’insertion. Des villes comme Saint-Denis, Aubervilliers, Montreuil ont depuis de longues années, en collaboration avec l’Etat, accepté de faire l’effort de monter ce type de structure. La maire de Bobigny s’y est refusée dès lors qu’il s’agissait pour elle d’assumer, devant l’ensemble de la population, l’installation de baraquements en algeco, la prise en charge des fluides, l’organisation du ramassage des déchets et surtout la mobilisation pour de longues années d’un terrain initialement destiné à la construction de nouveaux logements. En un mot, il fallait clairement assumer la présence de Roms comme citoyens dans la ville. Au lieu de cela, la municipalité, qui n’envisageait aucunement sa possible défaite, a adopté une posture qui se résumait à « ce problème est celui de l’Etat, à lui de trouver une solution ». Cette posture avait comme résultat pratique, si ce n’est comme but, de maintenir le statu quo. En ne mesurant pas à quel point l’organisation sociale et économique de la subsistance dans les campements de ce type, faite d’accumulation de déchets, de ferrailles, d’absence d’hygiène subie renvoyait les habitants des alentours au sentiment d’une régression, mettait à mal leur dignité et leur fierté de quartier en proportion de l’indignité dans laquelle étaient maintenus habitants des Coquetiers, on sait ce qu’il en est advenu. Dans ce contexte, la  municipalité de gauche a même perdu le soutien d’associations ou de réseaux de la politique de la ville qui contestaient la persistance du campement au nom du fait que « rien ne doit se faire sans nous » et qui considéraient que son maintien se faisait « sans eux ».

Bien sûr, il est facile aujourd’hui aux soutiens de souligner que dans ce type de processus, les moins démunis des démunis peuvent vouloir ériger des barrières avec les plus démunis des démunis. Mais, la situation de Bobigny n’est pas unique, et n’y aurait-il pas matière à réflexion quand une association comme AC le Feu n’éprouve pas le besoin d’exprimer une quelconque solidarité avec les Roms expulsés de la forêt de Bondy à Clichy-sous-Bois ? Peut-on penser un seul instant que le maire de Saint-Denis qui a fait procéder ces derniers jours à l’évacuation d’un campement et qui demande à la préfecture d’en organiser deux autres serait devenu une sorte de réincarnation de Jacques Doriot ? Ou celui d’Aubervilliers celle de Marcel Déat ? Ou encore que les demandes du maire de Montreuil seraient motivées par le fait qu’il considèrerait les Roms comme des sous hommes ? Faut-il y voir à chaque fois la preuve que le racisme progresse dans toutes ces municipalités ?    

Construire les parcours d’insertion

Humainement, la situation des familles « Roms » est sans aucun doute la plus douloureuse et aussi la plus difficile à accompagner et ce d’autant plus que même sous cette dénomination générique, chaque famille, chaque personne a sa spécificité avec des dynamiques d’établissement et des volontés d’intégration qui ne sont pas identiques, qui peuvent aussi varier, d’un campement à l’autre, en fonction de la présence ou non d’organisations mafieuses qui souhaitent contrôler et même exploiter les personnes, et qu’il n’est pas aisé de combattre. Dans ce contexte, les perspectives les plus pertinentes demeurent les mises en place de sas supervisés par des travailleurs sociaux ou des associations financées par les pouvoirs publics. En sachant que l’expérience pratique nous permet de dire qu’il faut en attendre patiemment les résultats.

En Seine-Saint-Denis, un peu plus de deux cent familles ont été accompagnées depuis 2008 dans les villages d’insertion grâce à des moyens budgétaires importants (1 million d’euros par an uniquement pour la partie Etat). Grâce aux prises en charge organisées pour tous, ces villages ont permis à une petite minorité d’acquérir l’autonomie financière nécessaire à l’attribution en priorité, essentiellement sur le contingent préfectoral, d’un logement. Encore faut-il ajouter que les emplois obtenus l’ont été pour la plupart par le biais des emplois aidés financés par l’Etat. Mais ces réussites ouvrent des perspectives. Sans doute faut-il créer des villages à plus grande échelle. Les fonds européens, dès lors qu’ils sont suffisants, pourraient servir à cela. Mais, pour toute l’Ile-de-France, la dotation 2014 des crédits européens pour l’accompagnement et l’insertion des Roms aura été de 2,5 millions, autant dire pas grand-chose au vu des besoins. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras et ne pas avoir un véritable débat sans caricatures ni anathèmes.  

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