Ce que nous diront Saint-John Perse et Édouard Glissant. Paroles pour des jours calcinés.

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Saint-John Perse, Exil, III (1941)

Je vous connais, ô monstre ! Nous voici de nouveau face à face. Nous reprenons ce long débat où nous l’avions laissé.
Et vous pouvez pousser vos arguments comme des mufles bas sur l’eau : je ne vous laisserai point de pause ni répit.
Sur trop de grèves visitées furent mes pas lavés avant le jour, sur trop de couches désertées fut mon âme livrée au cancer du silence.
Que voulez-vous encore de moi, ô souffle originel ? Et vous, que pensez-vous encore tirer de ma lèvre vivante,
Ô force errante sur mon seuil, ô Mendiante dans nos voies et sur les traces du Prodigue ?
Le vent nous conte sa vieillesse, le vent nous conte sa jeunesse… Honore, ô Prince, ton exil !
Et soudain tout m’est force et présence, où fume encore le thème du néant.


Saint-John Perse, Nocturne (1972)

Les voici mûrs, ces fruits d’un ombrageux destin. De notre songe issus, de notre sang nourris, et qui hantaient la pourpre de nos nuits, ils sont les fruits du long souci, ils sont les fruits du long désir, ils furent nos plus secrets complices et, souvent proches de l’aveu, nous tiraient à leurs fins hors de l’abîme de nos nuits… Au feu du jour toute faveur ! les voici mûrs et sous la pourpre, ces fruits d’un impérieux destin – Nous n’y trouvons point notre gré.


Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde (1997) :

"On nous dit, et voilà vérité, que c'est partout déréglé, déboussolé, décati, tout en folie, le sang le vent. Nous le voyons et le vivons.

Mais c'est le monde entier qui vous parle, par tant de voix bâillonnées. Où que vous tourniez, c'est désolation. Mais vous tournez pourtant."

 

Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde (2006) :

"Ô souffrance, comme hiver aux sources des profondeurs... Alors que nous vaguons loin des malheurs des peuples du monde, que nous nous en croyons préservés par cet éloignement, mais que nous ne nous éprouvons pas encore assez distraits d'eux par trop d'indifférence, nous avons l'intuition de ce que pourrait être la somme de ces malheurs. Comme si d'en imaginer la totalité diminuerait le poids de chaque souffrance particulière. Les tourments des humanités n'ont-ils donc pas de fin ?"

 

Édouard Glissant,  "Incantation", La terre inquiète (1955)

"« Écoutez, je vous découvre et considère, je suis juste. Tant de neige. Pourtant j'étais d'une autre lave, ô tranquilles.»

- Dans la mi-matin, à peine si un phare faisait de l'ombre la cathédrale de son vol.

« Voyez mes plaies et les cicatrices de mes plaies. Voyez mes orages, mes flux. Je meurs encore, vous qui passez. »

- Ô brousses ô ravins ô foules ô meurtris.

Ô les pays sans épaisseur et les nuits pâles !"

 

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