Symptômes inquiétants parmi les experts (1)

C’est injuste. En matière de santé au travail, on ne s’interroge pas assez sur les sources d’exposition auxquelles sont confrontés les experts en charge de dossiers sensibles : associations très remontées, journalistes inquisiteurs, commanditaires exigeants, débats publics souvent houleux.

C’est injuste. En matière de santé au travail, on ne s’interroge pas assez sur les sources d’exposition auxquelles sont confrontés les experts en charge de dossiers sensibles : associations très remontées, journalistes inquisiteurs, commanditaires exigeants, débats publics souvent houleux.

 

Bien que l’impact sanitaire d’une telle exposition aux controverses publiques ne soit pas encore prouvé scientifiquement, on peut tout de même s’interroger sur l’apparition de symptômes inquiétants parmi certains experts : crispation, rigidité, raisonnements qui n’en sont pas, pétitions de principe, forte tendance à la psychologisation, etc. Illustration : souvenez-vous, il y a quelques jours, dans cette édition, mon collègue (et néanmoins ami) Olivier Borraz a attiré notre attention sur un reportage paru ce week-end dans Le Monde 2 et qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne l’a pas entièrement convaincu... Il y était question d’ondes électromagnétiques, de Suède, et surtout de clichés en tout genre. Dans ce même reportage, on pouvait également lire une interview d’un grand spécialiste français des ondes électromagnétiques, Bernard Veyret. L’entretien, présenté en encart, est ramassé : 7 petites questions, 7 courtes réponses. Et c’est précisément ce qui fait son intérêt car c’est un bon condensé des symptômes que je viens d’évoquer.

 

Question : les ondes électromagnétiques sont-elles dangereuses ? En ce qui concerne les antennes relais et le Wi-Fi, pour Bernard Veyret « la réponse est claire : c’est non, il n’y a aucun danger pour la santé ». Comme ça c’est dit. Qu’en est-il de l’utilisation des téléphones portables ? Là-dessus, l’expert concède que « la question mérite d’être posée sérieusement ». Le journaliste interroge alors : « Il y a donc un problème avec les portables ? » Tout de suite les mots qui fâchent… « Je ne dis pas qu’il y a un problème, corrige Bernard Veyret, je dis qu’il nous manque encore des éléments pour être vraiment sûrs qu’il n’y a rien ». Bref, il y a sur le sujet des incertitudes qui ne sont toujours pas levées.

 

Et comme il y a des incertitudes sur le danger lui-même, il est impossible de répondre à la question de savoir de quoi souffrent au juste ceux qui se plaignent des téléphones portables. La seule réponse logique à une telle question devrait être la suivante : « mais comment voulez-vous que je le sache puisque je viens de vous dire qu’il y avait incertitude ! Peut-être qu’ils souffrent bien des effets de l’utilisation de ces appareils, peut-être que c’est au contraire uniquement dans leur tête. Mais pour pouvoir trancher, il faudrait qu’on ait des certitudes sur ces effets, or nous n’en avons pas ». Ça, ce serait la réponse logique, la réponse guidée par la raison. Mais ce n’est pas celle que donne notre expert. Lui, il tranche a priori : « Je ne suis pas spécialiste du comportement humain, mais si vous avez très peur de quelque chose, vous risquez, si vous y êtes exposé, de ressentir les symptômes que vous lui associez… Ecoutons ces gens, voyons comment on peut les soigner. » Nous y voilà.

 

J’en dois l’aveu : comme tous ceux qui suivent un peu les controverses liées aux risques collectifs, je la sentais venir cette réponse. C’était gros comme une maison que tout ça allait se terminer par une évocation de la peur du changement technologique, de la technophobie et autres maladies psychosomatiques. Car c’est un grand classique, c’est même une sorte de réflexe chez certains experts appelés à se prononcer publiquement sur les risques technologiques. Vous aurez beau souligner l’absurdité du raisonnement qui consiste à renvoyer certaines inquiétudes qui s’expriment dans l’espace public à des « biais de perception » du « risque réel » alors même que la science se montre incapable de dire quel est exactement le risque, rien n’y fera. Cette rhétorique a la peau dure et Bernard Veyret est loin d’être le seul à y céder.

 

Que l’on me comprenne bien : il ne s’agit pas ici de remettre en cause les phénomènes psychosomatiques. De tels phénomènes existent, bien entendu. Mais il se trouve que les spécialistes des « syndromes psychogènes » nous invitent régulièrement à faire preuve de prudence avant de poser un tel diagnostic, en rappelant au passage toutes les erreurs historiquement commises en son nom, c’est-à-dire les cas qui furent d’abord appréhendés comme des manifestations d’« hystérie collective » avant que l’on découvre une source bien réelle de contamination dans l’environnement [1].

 

D’où vient donc le fait que certains experts des risques collectifs manquent de cette prudence la plus élémentaire ? On aurait tort de renvoyer ce type de raisonnement à une maladresse ou à un simple malentendu. Le réflexe est si répandu qu’il est impossible de s’arrêter là. Non, il faut sans doute, pour comprendre la facilité avec laquelle l’explication psychologique s’impose d’emblée chez certains experts, soulever la question de leur incapacité à penser l’incertitude et en a assumer les conséquences. Etrange cercle vicieux. Certains experts ont peur. Ils ont peur de la « peur du public » et que celle-ci conduise à remettre en cause leur monopole dans la production des connaissances. Et comme ils ont peur d’attiser cette peur, ils font comme Bernard Veyret, ils ne prononcent surtout pas le mot « incertitude », nient les problèmes, prennent de haut les inquiétudes et tiennent à distance les « profanes ». Et finissent par tenir des propos incohérents qui, pour le coup, sont bel et bien effrayants…

 

 

[1] Robert E. Bartholomew, Simon Wessely, "Protean nature of mass sociogenic illness. From possessed nuns to chemical and biological terrorism fears", British Journal of Psychiatry, n°180, 2002, p. 300-306.

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