Respecter les sciences sociales, c'est possible!

Il n’est pas interdit de rêver. Imaginons un monde dans lequel des ingénieurs, des physiciens, des géologues acceptent de s’ouvrir aux sciences sociales. J’ai bien dit s’ouvrir aux sciences sociales, c’est-à-dire entrer dans leurs modes de raisonnement, accepter leurs concepts, respecter leur manière de problématiser différemment les choses, et non les questionner inlassablement sur les « croyances irrationnelles du public » vis-à-vis de la science ou sur les moyens de garantir « l’acceptabilité sociale des projets techniques ». I

Il n’est pas interdit de rêver. Imaginons un monde dans lequel des ingénieurs, des physiciens, des géologues acceptent de s’ouvrir aux sciences sociales. J’ai bien dit s’ouvrir aux sciences sociales, c’est-à-dire entrer dans leurs modes de raisonnement, accepter leurs concepts, respecter leur manière de problématiser différemment les choses, et non les questionner inlassablement sur les « croyances irrationnelles du public » vis-à-vis de la science ou sur les moyens de garantir « l’acceptabilité sociale des projets techniques ». Imaginons un monde dans lequel ce qui est demandé aux sciences sociales, ce n’est pas de répondre à des questions qu’elles ne se posent pas, mais de rester elles-mêmes, tout simplement, et de venir partager des réflexions qu’elles réservent d’ordinaire aux sphères académiques et aux publications savantes. Un monde où l’on n’attend pas de ces sciences qu’elles soient « utiles » mais où l’on s’efforce de comprendre en quoi elles peuvent l’être. Oui, à l’heure où les sciences sociales subissent des assauts de toute part visant à les mettre au pas, il n’est pas interdit de rêver à ce monde-là.

 

Or la semaine dernière, à l’occasion d’un colloque interdisciplinaire sur le thème de la « réversibilité » qui se tenait au Palais des Congrès de Nancy, figurez-vous que ce rêve est devenu pendant quelques jours réalité. L’ironie veut que l’on doit l’organisation de ce colloque passionnant à un organisme appartenant à un univers habituellement rétif à la liberté de ton des chercheurs en sciences sociales, l’industrie nucléaire. L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA) avait en effet invité des représentants de nombreuses disciplines de sciences humaines à croiser leur regard avec ceux des ingénieurs sur cette notion énigmatique de « réversibilité » et plus généralement sur les déplacements que nous obligent à opérer les temporalités très longues engagées par la gestion des déchets nucléaires. Au cours des discussions, il ne fut nullement question des « perceptions » du public, ni de la prétendue peur du nucléaire, mais plutôt des différents modes de décision face à l’incertitude, de Walter Benjamin, des théories économiques dites des « options », des dispositifs techniques permettant de garantir la réversibilité des choix ou encore des répertoires argumentatifs mobilisés dans cette controverse. Bref, la pensée respirait. Oh bien sûr ce genre de colloque ne va sans doute pas résoudre les conflits autour de la gestion des déchets nucléaires. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui en est attendu. Les techniciens auront toujours de bonnes raisons de défendre leurs projets et les opposants de les critiquer. Mais on ne peut s’empêcher de penser que ce type d’initiative concourt néanmoins à enrichir la qualité de la controverse. En attendant, devant un tel respect accordé aux sciences sociales et de tels efforts déployés pour les rendre intéressantes, une chose est à peu près certaine : pour nous autres chercheurs en « sciences souples », il y a encore de l’espoir.

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