Dossier information et citoyenneté

Voici un dossier thématique traitant de la réflexion de professionnels de la presse autour du thème: Qu'est ce qu'une information de qualité, comment faire pour que les citoyens reprennent confiance dans les médias?Forts de leurs expériences respectives, Nathalié Dollé, Philippe Merlant, Loïc Hervouet et Roland Cayrol apportent leurs réponses et proposent des pistes d'actions.

Voici un dossier thématique traitant de la réflexion de professionnels de la presse autour du thème: Qu'est ce qu'une information de qualité, comment faire pour que les citoyens reprennent confiance dans les médias?

Forts de leurs expériences respectives, Nathalié Dollé, Philippe Merlant, Loïc Hervouet et Roland Cayrol apportent leurs réponses et proposent des pistes d'actions.

Infos à flots

Le constat est renouvelé régulièrement tous les ans : la moitié des Français ne fait pas confiance aux journalistes. Parallèlement, nous n'avons jamais été aussi exposés aux informations qui nous arrivent sans cesse, de partout et sous toutes les formes. S'impose alors la nécessité de réinterroger la nature et la fonction de l'information en démocratie.

Michel Foucauld l'appelle l'« hypermodernité », Gérard Ayache l'« hypermonde ». La «société de l'information » a succédé à la société industrielle dans la partie la plus développée de l'humanité qui privilégie dorénavant l'échange de données grâce aux nouvelles technologies abolissant le lieu et le temps. La vie et les pratiques quotidiennes des citoyens/consommateurs, les fonctionnements des états et des entreprises sont bousculés en profondeur et en vitesse. Mais l'expression même de « société de l'information » reste équivoque : « l'erreur, c'est de penser que l'information, c'est de la connaissance. C'est plutôt un fragment de réalité qui nous interroge. Pour qu'elle devienne de la connaissance, l'information doit être intégrée dans un contexte. Elle n'est pertinente que si elle est contextualisée » indique Edgar Morin dans l'hebdomadaire La vie, d'avril 2008. Il n'existerait donc pas de conséquence naturelle entre « plus on a d'informations » et « mieux on comprend ». Certains penseraient même le contraire : l'explosion d'informations parcellaires et intéressées nuirait à notre compréhen-sion du monde. Pendant longtemps, les médias de presse affirmaient leur ambition de faire des liens, replacer l'événement dans une dynamique historique, sociale, sociologique, politique, économique, culturelle. Dans sa mythologie, l'information journalistique sert ainsi à éclairer des citoyens/consommateurs, animer le débat démocratique, donner des outils pour que chacun façonne sa liberté de penser et d'agir. Jean-Luc Martin Lagardette propose en substance cette définition : en théorie et dans une société démocratique, l'information de presse est la description ou l'explication d'un fait d'actualité puisé dans le présent ou ayant une signification pour le temps présent. Ce fait significatif universellement, collectivement ou présentant un caractère d'intérêt général sera recherché au nom du public et de son droit de savoir. Il sera sélectionné et mis en forme par une conscience honnête, libre, formée à la démarche d'objectivité ainsi qu'au respect de la vérité. Ce travail est diffusé par un média responsable procurant au journaliste les moyens d'accomplir sa mission et lui garantissant son indépendance par rapport à tout pouvoir, y compris celui de l'entreprise ou de l'organisme qui l'emploie.

Tous ceux, professionnels ou non, journalistes ou non, qui revendiquent la production d'une information de presse doivent donc accepter et défendre les règles déontologiques qui déclinent trois idées fondamentales : le droit à l'information du public, la recherche de la vérité et le respect de la dignité humaine.Les chartes et codes ne manquent pas,un groupe issu des « assises internationales du journalisme » vient d'ailleurs de rédiger « la charte qualité de l'information». Les journalistes, notamment aux cours des États généraux de la presse, réclament l'annexion d'un code déontologique à leur convention collective. Reste encore qu'un texte normatif exige une autorité qui veille à son application. L'association pour la préfiguration d'un conseil de presse 5 y travaille depuis

2006, en imaginant une instance de médiation qui rassemblerait des professionnels de la presse mais aussi du public. Lutter contre le mélange des genres L'information de presse ne représente qu'une part minimale des informations dont nous sommes bombardés sans en être toujours demandeurs : celles de la publicité directe ou qui avance masquée, des institutions publiques ou des entreprises, de l'expression personnelle...Sans établir aucune hiérarchie qualitative entre l'information de presse et « les autres », il faut cependant apprendre à les distinguer en reconnaissant leurs différences fondamentales d'objectif. L'information non journalistique n'est pas produite pour titiller l'intelligence et le libre-arbitre, elle propose un parti pris intéressé et offre volontairement une vision altérée de la réalité. Elle peut être rassurante, elle est toujours univoque. Son émetteur est au service du commanditaire et pas à celui du public. Son récepteur possède peu de marge d'interprétation, le contenu du message lui est imposé. Ce type d'information garde une place légitime quand les genres restent séparés. Mais la crise de confiance des citoyens face à la presse repose sans doute sur cette confusion grandissante : la « communication » se mélange à « l'information » quand un journal se dispense de préciser qu'un article relève du « publi-reportage » ; il est de plus en plus difficile de faire la différence entre un « journaliste » et un « animateur » quand les interviews politiques se font dans les émissions de divertissement ; la télévisé n'est plus crédible quand elle n'est que promotion...Bref, il n'existe plus guère de garantie sur le fait qu'une information qui apparaît dans un média de presse relève bien du journalisme. 37 000 journalistes possèdent aujourd'hui une carte de presse en France. On compte 74 000 « communicants». Les premiers vont moins sur le terrain, bénéficient de moins de temps

pour travailler, les seconds semblent toujours plus efficaces et mieux formés. La balance ne penche pas en faveur de l'information au service de l'intérêt public. Quand les journalistes « traditionnels» ont perdu le monopole d'informer, quand les frontières entre les producteurs et les récepteurs d'information n'ont jamais été aussi floues, quand le « journalisme-citoyen » et les blogs personnels se développent à une vitesse qui paraît exponentielle, le concept d'information mais aussi nos relations à l'autre, au temps, à l'espace public ou privé, à l'intérêt singulier ou collectif sont complètement remis en cause. Ces bouleversements de la sphère « communication » renvoient directement à ceux de la « représentation » : Qui parle au nom de qui et dans quel but ? Qui donne des informations à qui? Selon quelles procédures? L'objectif et les méthodes sont-ils assumés et transparents? L'indéniable liberté offerte par les nouvelles possibilités d'expression induit-elle naturellement des responsabilités? Comment la démocratie médiatique est-elle dorénavant servie? Ces changements rapides et chaotiques apportent en tout cas des opportunités formidables, à condition de connaître les enjeux à décrypter et les défis à relever. La « société de l'information » dans laquelle nous avons la chance de vivre doit être comprise pour être maîtrisée et devenir accessible à tous, comme un nouveau bien commun fait de matière grise. Avantage collatéral : les professionnels de l'information mais aussi tous les animateurs du débat démocratique,les consommateurs et les citoyens en deviennent les acteurs.

Nathalie Dollé.

 

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Interview Philippe Merlant: « Réconcilier les médias avec leur public »

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Au fil du temps, le fossé s'est creusé entre les journalistes et les citoyens. Dans leur ouvrage Médias : la faillite d'un contrepouvoir, Philippe Merlant et Luc Chatel, journalistes de presse écrite, pointent les raisons de cet état de fait. Pour autant, il n'est pas question pour eux de camper sur une simple critique, alors ils analysent les conditions de fabrication de l'information, décryptent les relations des médias et des différents pouvoirs, et proposent des pistes pour réconcilier les journalistes avec leur public. Philippe Merlant nous en donne un aperçu.

Le titre de votre ouvrage, Médias : la faillite d'un contre-pouvoir, pose sans concession les termes du débat que vous avez souhaité lancer...

Philippe Merlant : Notre éditeur nous avait d'abord proposé Médias : les limites du quatrième pouvoir. Pour Luc Chatel comme pour moi, cela ne reflétait pas assez ce constat : les médias représentaient jadis un contre-pouvoir aux yeux des citoyens, et ce n'est plus le cas aujourd'hui. C'est donc bien d'une faillite qu'il s'agit. Dans l'avant-propos, nous évoquons un reportage réalisé en 2009 à l'usine Continental de Clairoix (Oise), en lutte contre sa fermeture et le licenciement de 1 120 salariés. Sur place, nous avons constaté que les grévistes entretenaient des relations bien plus tendues avec les journalistes qu'avec les gendarmes ! D'ailleurs, le dernier baromètre de confiance dans les médias TNS-Sofres, publié en janvier dans le quotidien La Croix, a livré un verdict inquiétant : six Français sur dix jugent les journalistes dépendants des pressions des politiques et de l'argent, et ils sont plus de la moitié à penser que « les choses ne se passent pas vraiment » comme les journaux, les radios ou les télés le racontent. Les jeunes de banlieue que je forme dans le cadre de l'opération Reporter citoyen en viennent parfois à penser que les événements qu'on leur relate « se sont plutôt produits à l'inverse de ce qu'ils lisent »... Bref, pour l'opinion, et surtout dans les milieux populaires, nous ne sommes plus perçus comme un contre-pouvoir mais nous faisons partie du pouvoir. Quelle dérive ! Lorsque j'ai débuté dans ce métier, au milieu des années 70, les gens nous vivaient comme un facteur d'espoir, à même de donner de l'écho à ce qui se passait dans leur quotidien. Aujourd'hui, ils nous vivent comme des ennemis, la défiance a remplacé la confiance.

 

Selon vous, quelles en sont les causes ?

Elles sont multiples. Il y a déjà l'origine sociale des journalistes, extrêmement homogène. Une bonne partie d'entre eux ignore tout des couches populaires. Comment, alors, rendre compte de ce qui se passe dans ce milieu ? Et puis, comme Luc Chatel et moi l'affirmons dans notre livre au risque de déplaire, le journalisme est aussi, sinon d'abord, une vision du monde, structurée et unifiée autour de quelques hypothèses rarement formulées. Un exemple : la mise en avant par les médias du mythe de l'individu tout puissant, placé au centre de l'univers et capable de le modeler à sa guise. Ainsi, le portrait est devenu le fer de lance des journaux, tout comme les palmarès :

« Les 50 qui font la France », « Les 100 meilleures écoles », « Les 10 recettes pour ceci ou cela...». Tout cela contribue à une vision purement concurrentielle du monde, évacuant le lien et la solidarité, donc aboutissant à une « dépolitisation» de l'individu. Les médias raisonnent de plus en plus en termes de performance, nous avons renoncé à interroger le pourquoi, le comment et le sens. À cela, il convient d'ajouter la précarisation du métier et la dégradation des conditions de travail. Le nombre de journalistes permanents diminue régulièrement dans les rédactions. Force est de constater que la crise économique de la presse entraîne un manque de moyens pour l'investigation, indispensable au métier de journaliste. Les reportages et enquêtes tendent à disparaître, au profit de l'information anecdotique et du « journalisme assis », moins cher.

 

Pour autant vous estimez que les choses peuvent évoluer ?

Bien sûr. Mais le changement ne peut venir que de ceux qui sont victimes de ce système et ont donc intérêt à le faire bouger. D'abord les journalistes eux-mêmes, certes le malaise, voire la souffrance, est profond au sein des rédactions, mais les professionnels de l'information, fiers de la « noblesse » de leur métier, ont parfois du mal à se reconnaître comme victimes. Ensuite, les citoyens qui ne sont pas satisfaits de la qualité de l'information, notamment les classes populaires qui subissent une « double peine médiatique » en ce qu'ils se sentent ignorés des médias. Mais il faudrait que le public abandonne cette posture qui consiste juste à protester... en cessant d'acheter ! Aujourd'hui, c'est donc ensemble, journalistes et citoyens, que nous devons ouvrir des brèches. Plusieurs initiatives vont dans ce sens, notamment les Assises internationales du journalisme, qui ont débouché sur la rédaction d'une « charte de qualité de l'information ». L'association Information et citoyenneté a également été créée ... Il faudrait mettre en place en France un conseil de presse : cette instance nationale de médiation, dans laquelle le public serait représenté, pourrait être saisie par tout citoyen ou groupe s'estimant victime d'une désinformation. Cela permettrait de mieux identifier la nature de la défiance du public et d'y répondre avec pédagogie. Les médias citoyens apparaissent aussi comme une bonne réponse à la crise de confiance de la presse. Des choses intéressantes se passent avec l'arrivée d'Internet, car les journalistes n'ont plus le monopole des sources d'information. Ce décloisonnement devrait nous imposer d'être plus exigeants, de conduire des enquêtes plus approfondies. Sur le plan du contenu, comme le montre depuis quinze ans l'expérience du site Internet Place Publique, des médias citoyens peuvent contribuer à cultiver l'esprit critique, inciter à l'action et à l'engagement, reconstruire du débat public démocratique. De nombreuses initiatives existent. Il faut les faire connaître et les multiplier. Ce n'est qu'à ce prix que le monde de l'information journalistique pourra se réconcilier avec son public. C'est tout l'objet du débat que nous avons souhaité lancer avec cet ouvrage.

Propos recueillis par

Christine Menzaghi

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Enjeux, défis et responsabilités de la presse en Europe

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Malgré ses imperfections, ses erreurs et ses lacunes, la presse joue un rôle central dans nos sociétés modernes. Miroir déformant, relai d'innovation, carrefour de tous les pouvoirs, caisse de résonance ou parc d'attraction, elle est autant mise en cause qu'indispensable.

Depuis quelques années on le dit et l'écrit sur tous les tons : la presse subit l'une des crises les plus graves de son histoire.

Cette crise a brutalement désorganisé notre paysage médiatique qui, entre nouvelles technologies et nouveaux acteurs, n'a pourtant jamais été aussi riche ni mouvant et si la presse traditionnelle, celle des quotidiens nationaux d'information, perd des lecteurs, les journaux gratuits en apportent de nouveaux. Jamais la presse magazine, spécialisée ou professionnelle n'a été aussi florissante. Jamais l'offre audiovisuelle n'a été aussi nombreuse et diverse.

La crise de la presse est celle d'une mutation complexe de son économie comme de sa mission : l'occasion de repenser son rôle et sa fonction sociale.

« L'information est une marchandise dont la vente et la diffusion peuvent rapporter d'importants profits (...) Le prix d'une information dépend de la demande, de l'intérêt qu'elle suscite. Ce qui prime, c'est la vente. Une information sera jugée sans valeur si elle n'est pas en mesure d'intéresser un large public. La découverte de l'aspect mercantile de l'information a déclenché l'afflux du grand capital vers les médias. » (Ryszard Kapuscinski, journaliste polonais, 1998)

Depuis plus de 25 ans en Europe de l'Ouest et moins de 15 en Europe de l'Est, la structure économique de la presse a profondément changé. Au point que certains se demandent si la dépendance à l'Etat et au pouvoir politique n'a pas été remplacée par la dépendance aux acteurs de l'économie de marché.

L'arrivée massive de capitaux et donc de dirigeants « non-professionnels » dans les médias a créé une nouvelle culture. Logiquement, dès qu'ils intègrent des sphères industrielles ou financières, les organes de presse ont tendance à perdre leur spécificité pour entrer dans la dimension boursière, avec de nouvelles règles et de nouvelles contraintes. Le climat est tendu, la concurrence féroce.

Dans le même mouvement et dans tous les pays développés, la presse subit un phénomène de concentration d'ampleur nouvelle. Aux Etats-Unis aujourd'hui, 80 % de la presse appartient à 6 sociétés. L'Europe semble suivre la même tendance. Comme tous les secteurs économiques, la presse est touchée par la dynamique de mondialisation qui crée des multinationales. Le meilleur exemple en est le développement des journaux gratuits : le groupe « métro international », né en Suède, possède aujourd'hui une trentaine d'éditions en 14 langues à travers la planète ; les groupes suisses Edipresse et Ringier sont les premiers propriétaires de journaux au Vietnam et leur plan de développement international vise en priorité la région asiatique...

« Le rêve du patron de presse ? Un journal sans journaliste »

...Ce propos un peu provocateur semble défendu par bon nombre de nouveaux patrons de l'industrie « média » dont le secteur presse ou information ne représente qu'une infime partie. Les équipes permanentes de journalistes tendent à disparaître au profit d'un recours massif aux pigistes. Hors préoccupation idéologique, le phénomène généralisé n'est sans doute pas à dénoncer en soi, puisque l'ensemble de l'économie se dirige vers une « précarité » plus ou moins acceptée, plus ou moins organisée.

Néanmoins cette tendance lourde sacrifie le sentiment d'appartenance, l'adhésion active à une ligne éditoriale, le partage d'une culture d'entreprise mais aussi, bien souvent, les bases du métier : la recherche et la vérification d'information, le respect de la déontologie professionnelle et de l'éthique.

Le rapport au temps des investisseurs qu'ils soient actionnaires traditionnels, de fonds de pension ou d'investissement, est bien différent de celui d'une rédaction. Le délai entre l'achat et la vente (3 à 5 ans) d'un média, la tentative de taux de rentabilité à 25 ou

30%, ne correspondent pas au « temps de la stratégie. » Le mode industriel s'impose bien davantage à l'organisation de la production et aux méthodes de travail qu'à l'aspect éditorial proprement dit.

Dans nos sociétés européennes, les journalistes et la presse souffrent aussi de la crise généralisée des modes de représentation. Un sondage réalisé par l'agence britannique MORI en 2004 révèle que 20% de la population fait confiance aux journalistes (un taux encore plus bas que pour les politiciens à mettre en regard avec les 92 % de confiance accordée aux médecins). La fin du monopole d'informer est liée à un faisceau de convergences : l'apparition d'internet et des nouvelles technologies, le développement des revendications identitaires, la fameuse crise financière de la presse traditionnelle et les aspirations personnelles comme collectives à exister. Depuis le début des années 2000, le mot d'ordre « soyons tous journalistes et créons nos médias » se répand très vite, du monde militant à celui de la communication d'entreprise ou du lobbying en tout genre. Reste qu'au-delà de la simple technique, toujours plus abordable, de la simple « posture journalistique » faite de bon sens et de bonne foi, les internautes et autres capteurs d'informations vont devoir travailler individuellement et collectivement sur les responsabilités d'informer : avoir accès à une information ne donne ni le droit légal ni le droit moral de la diffuser ; qu'est-ce qu'une information fiable et comment la vérifier ; que devient une politique éditoriale sur un site de « journalisme participatif » ...

Tout producteur d'information doit se prononcer sur des principes de fabrication, sur des codes à respecter au risque de mélanger les genres et de perdre sa crédibilité dès que l'engouement passager sera retombé. Il est à noter que les groupes européens de presse ont largement anticipé l'intérêt du web sur lequel ils se sont précipités, plutôt avec bonheur.

La bataille nécessaire pour la qualité de la presse

A la fois bien public essentiel de la vie démocratique et bien marchand soumis aux lois du marché, l'information possède donc un statut ambivalent. Et même si un certain nombre de citoyens et de patrons de presse rêvent de faire sans eux, les journalistes n'ont pas encore disparu. Dans cette période de fragilité professionnelle, ils n'ont plus le choix et sont obligés de s'interroger sur leur rôle et leur fonction au sein d'un nouveau type d'entreprise, dans une société elle-même en pleine crise de représentativité.

Il existe peu d'organisations représentatives de la presse européenne : la section continentale de l'International Federation of Journalism, l'Association Européenne des Editeurs de Presse, Reporters sans Frontière...

La qualité de l'information sera sans doute l'une des voies les plus exigeantes pour la survie et le développement du secteur des médias en appui à la démocratie. Mais c'est aussi donc sans doute la qualité de la presse qui la sauvera elle-même. A l'heure où les outils techniques de communication sont devenus bon marché et d'utilisation facile, à l'heure de la multiplication des canaux de diffusion, à l'heure du « tout participatif », les journalistes professionnels, les patrons de presse et le public doivent comprendre qu'ils ont tout à gagner d'une information fiable et responsable.

Il faut revenir aux idéaux fondamentaux du métier de presse : l'indépendance, la rigueur, la transparence, l'impartialité et l'honnêteté dans le traitement de l'information. Un peu partout fleurissent des initiatives dans ce sens. Elles impliquent tantôt les seuls journalistes, c'est le cas des « Sociétés de Journalistes » françaises. Interfaces entre la direction d'un média et la rédaction, elles traitent directement de questions d'indépendance et de déontologie. Un certain nombre de professionnels européens tentent également de réactiver des chartes ou des codes déontologiques nationaux ou internationaux devenus poussiéreux ou tombés dans l'oubli.

Mais les initiatives pour garantir davantage de qualité relèvent avant tout du volontarisme de la direction, c'est le cas des médiateurs de presse qui jouent les intermédiaires entre le public et la rédaction. Dans la plupart des pays européens, le public peut encore saisir un « conseil de presse » quand il estime qu'une production journalistique a dérogé aux règles de la profession. La composition de cet organe varie mais regroupe le plus souvent des journalistes, des éditeurs de presse, des représentants du public, éventuellement des personnalités qualifiées ou des représentants de l'Etat.

La question de la formation initiale puis continue des journalistes reste une question primordiale.

De son côté l'Union Européenne s'intéresse depuis une quarantaine d'années à « l'éducation aux médias » dans une incroyable diversité d'approches et selon des cadres théoriques variés et parfois même opposés. Dans ce domaine mouvant, la cohérence européenne n'existe pas.

Imaginer une presse responsable consiste donc à la faire entrer dans une dynamique où elle redéfinit clairement ses objectifs et ses moyens, où elle construit de nouvelles alliances.

Quelques velléités de création de normes ou de labels de qualité existent sans pour l'instant remporter de véritable adhésion. Quand « la Responsabilité Sociale des Entreprises » s'impose progressivement dans tous les secteurs d'activités, l'industrie, les services ou l'agriculture, pourquoi celui de la presse en serait-il exempté ? Produire une information de qualité est donc une démarche commune qui assume à la fois l'économie dominante de marché et une responsabilité éthique. Au-delà du duo basique actionnaires/salariés, l'ensemble des partenaires peut s'y associer : le public citoyen mais aussi consommateur, l'administration, les militants de la société civile, le pouvoir politique...

Pour travailler ensemble de manière intelligente et constructive, tous ces acteurs de presse peuvent apprendre à se connaître et à retrouver un minimum de confiance, de sens de l'intérêt général et du bien public. Au-delà des constats perturbants, des droits et devoirs légaux ou déontologiques, une presse qui prend en compte les notions d'éthique et de responsabilité peut dégager de nouveaux horizons.

Un nouveau contrat social doit être rédigé. Les journaux, la télévision, la radio, internet peuvent avoir pour ambition de servir activement la société en développant l'esprit critique, en poussant à l'action et en favorisant le débat pour aider les citoyens à faire des choix éclairés.

 

Nathalie Dollé

 

 

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La France finira-t-elle par se doter d'un Conseil de Presse ?

 

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Le Conseil de Presse, né en Suède en 1916 reste l'un des outils de régulation les plus connus. En 2007, Claude-Jean Bertrand[1] compte 89 « instances non gouvernementales de régulation des médias » à travers le monde. Leurs compositions et leurs fonctionnements sont variés, l'augmentation de leur nombre est constante.

Elles existent dans toutes les démocraties nordiques ou anglo-saxonnes et aussi bien en Israël (1963), au Chili (depuis 1991), en Tanzanie (1997) qu'en Estonie (2001). « Il aura fallu 50 ans pour que le concept décolle et qu'il ne soit plus considéré comme une menace pour la liberté de la presse mais au contraire comme un outil pour la protéger.»[2]

Et la France ne possède toujours aucun organe qui se rapprocherait d'un Conseil de Presse. «Depuis plus d'un siècle pourtant, les journalistes français discutent d'une « instance de régulation», pour utiliser une expression moderne. L'idée d'un tribunal d'honneur professionnel est émise dès 1898 à la création du Comité général des associations de la presse française. Elle est ensuite fortement défendue par le Syndicat National des Journalistes dans les années 1920 et 30, avant le vote de la loi sur le statut des journalistes en 1935. Pendant la guerre et à la Libération, la Résistance française veut moraliser la presse qu'elle estime corrompue et trop dépendante « de la puissance gouvernementale et des puissances d'argent ». En 1946, la Fédération Nationale de la Presse Française, organisme patronal, prévoit une « cour d'honneur de la presse ». L'occasion historique sera manquée, aucune instance déontologique, aucun statut de la presse ne verront le jour. Les politiques et la société civile, au début des années 90, relancent le débat sur la nécessité d'une telle organisation, relayés notamment par le rapport Vistel en 93, puis l'avis de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme en 95 et celui du Conseil Economique et Social la même année. Rien n'y fait, les syndicats de journalistes comme les organismes patronaux font les morts ou s'opposent violemment à toute réflexion sur le sujet. La presse s'arc-boute sur son fantasme de liberté individuelle totale et refuse le principe d'une discipline collective. » Yves Agnès[3]

Cette alliance objective entre une profession et ses employeurs n'a jamais été non plus dénoncée par le public. Les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs ne font plus confiance aux journalistes mais ne sont pas prêts, dans leur large majorité, à s'associer à eux pour tenter de bâtir de nouvelles relations.

Ensemble pour davantage de qualité

Pourtant c'est sans doute la qualité de la presse qui la sauvera. A l'heure où les outils techniques de communication sont devenus bon marché et d'utilisation facile, à l'heure de la multiplication des canaux de diffusion, à l'heure du « tout participatif », les journalistes professionnels, les patrons de presse et le public doivent comprendre qu'ils ont tout à gagner d'une information fiable, sérieuse et responsable. Quand les normes de qualité, quand « la Responsabilité Sociale des Entreprises » s'imposent progressivement dans tous les secteurs, l'industrie, les services ou l'agriculture, pourquoi celui de la presse en serait-il exempté ?

Même le marketing le plus obtus prend aujourd'hui en compte l'opinion des clients en les faisant « participer ». Comment la presse qui est certes une marchandise mais aussi un service public, comment l'information qui est devenue un droit pourraient-elles se passer d'instance de régulation démocratique ? D'espace d'échange constructif ?

Un exemple tout récent montre bien l'utilité d'un Conseil de Presse dans la lutte pour une information de qualité. A partir de cinq cas précis, l'association de journalistes suisses « info-en-danger »[4] après avoir rédigé une pétition signée par le tiers des journalistes romands, a déposé plainte auprès du Conseil de Presse pour collusion entre information et publicité. L'instance de régulation helvète a pris la décision de rendre un « avis général » qui non seulement reconnaît et prend en compte les inquiétudes des plaignants mais propose une série de consignes claires pour éviter la confusion des genres « journalistiques » et « publicitaires »[5].

Comme l'ont démontré les trois enquêtes des « British Royal Commissions on the Press», celle de la « commission Hutchins » et enfin celle de la « the 20th Century Fund » aux Etats-Unis, les Conseils de Presse présentent l'avantage de créer un lien inédit entre « les gens qui ont le pouvoir d'informer, ceux qui possèdent le talent d'informer et ceux qui ont le droit d'être informés ». (Claude-Jean Bertrand)

Au-delà du simple traitement de plainte, le Conseil de Presse devient un symbole de démocratie puisque sa nature et son fonctionnement se basent sur des liens réciproques et égalitaires entre propriétaires de presse, journalistes et public. Il atteste de la possibilité de rendre des comptes les uns aux autres, il crée un large espace de médiation entre des acteurs liés entre eux par des intérêts convergents.

En même temps, Claude-Jean Bertrand, le penseur des « Medias Accountability Systems »[6] s'interroge clairement : les journaux servent-ils mieux le public en Suède, qui possède un Conseil de Presse depuis près d'un siècle, qu'en Belgique flamande où il a été crée en 2002 ?

Il peut même porter des critiques virulentes: mal connu du public, le Conseil de Presse pourrait n'être qu'un outil de relations publiques pour des propriétaires de presse désireux d'éviter des lois ou de faire croire au public qu'ils s'intéressent à la qualité de l'information. Ces Conseils de Presse n'auraient aucune autorité « les bons médias n'en n'ayant pas besoin et les mauvais s'en fichant », ils manqueraient de moyens pour investiguer et serviraient essentiellement à éviter les poursuites judiciaires coûteuses...

Pourtant écrit toujours Claude-Jean Bertrand, le Conseil de Presse est aussi une « institution démocratique permanente, indépendante, souple, inoffensive et aux fonctions multiples dont l'unique objectif est d'améliorer le service des médias envers le public.» Alors pourquoi continuer à s'en priver ?

La dernière tentative sera-t-elle la bonne ?

En novembre 2006, quelques membres français de « l'alliance internationale de journalistes »[7] créent l'Association pour la Préfiguration d'un Conseil de Presse.[8]

L'idée est de poser un acte pour relancer le débat dans un contexte où les journalistes qui veulent se battre pour la qualité de l'information n'ont franchement rien à perdre.

Ils ont très vite été rejoints par des professionnels ou « non-professionnels » en tant qu'individus ou collectifs dont l'Association pour la Qualité de l'Information (AQUIT), l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, l'association Place-publique (portail d'initiatives citoyennes[9]) ...

L'APCP s'est donné deux objectifs : imposer l'idée de la nécessité d'un Conseil de Presse en France et en élaborer un modèle.

Encadré sur le tableau

 

 

Le Conseil de Presse

 

Ce qu'il n'est pas

 

Ce qu'il est

Un conseil de l'ordre professionnel

Une instance médiation entre la presse et le public/lecteurs

 

Un tribunal pour attaquer la presse ou les journalistes

Un lieu de débat public sur l'éthique

 

 

Un moyen de donner toujours raison au plaignant

 

Une instance de recherche d'équité

 

Un outil au service de ceux qui craignent le regard des médias

 

Un outil de pédagogie sur le fonctionnement

des médias

Un frein au développement économique des médias

 

Une innovation citoyenne constructive

 

Par Jean-luc Martin-lagardette, membre l'APCP,auteur en 2006 de « l'information responsable, un défi démocratique », éditions Charles-Léopold Mayer,

 

Il semble qu'une dynamique d'adhésion au concept soit lancée. Dominique Baudis[10], mis en cause à tort dans une affaire de mœurs à Toulouse, s'est prononcé en avril 2006 pour la création « d'un code et d'une procédure de contrôle entièrement placés sous la responsabilité de la profession qui permettraient peut-être d'éviter ou au moins de limiter les dérives.»

Dans leur discours inaugural aux « assises internationales du journalisme »[11], Hervé Bourges[12] et Robert Ménard[13] se sont clairement exprimés en faveur d'une instance de régulation, prise de position tout à fait inédite de leur part.

La déclaration finale a entériné l'idée que le combat pour une information de qualité devient prioritaire et que le Conseil de Presse est une arme non négligeable : « Parmi les pistes retenues lors de ces Assises, les journalistes ont décidé de privilégier les objectifs suivants :

-Réaffirmer qu'une information de qualité nécessite du temps et des moyens

-Reconnaître le droit des rédactions dans les entreprises de presse (sociétés de journalistes, reconnaissance juridique de l'équipe rédactionnelle)

-Instaurer une formation tout au long de la carrière

-Mettre en œuvre enfin les outils qui peuvent contribuer à la restauration de la confiance avec les citoyens (médiateurs, Conseil de Presse...)

En poursuivant sur la voie de la régulation, l'association « Journalisme et Citoyenneté », l'alliance internationale de journalistes, l'APCP, le forum permanent des SDJ, la CFDT... viennent de s'engager dans le processus d'élaboration d'une charte pour la qualité de l'information avec l'ambition affirmée de la faire intégrer dans la convention collective des journalistes.

De son côté, la douzaine de médiateurs de presse en France vient de se fédérer...

La bataille pour sauver un métier mais surtout une fonction et un secteur économique acteurs de la démocratie appelle toutes les initiatives, toutes les bonnes volontés, toutes les parties prenantes qui s'estiment responsables. Il est temps.

La médiation et la régulation permettent ainsi à une profession de devenir pro-active dans un contexte déstabilisé, d'inventer de nouvelles formes de lutte avec de nouveaux alliés et de garder ainsi la maitrise de son avenir.

 

Nathalie Dollé


[1] Professeur de civilisation américaine (Université de Paris X) puis d'information-communication (IFP-ParisII)

[2] CJ Bertrand dans « Watching the watchdog-watching dog? », 2004

[3] Ancien rédacteur en chef au quotidien « Le Monde », ancien directeur général du Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes à Paris, il publie en 2005 « Le grand bazar de l'info. Pour en finir avec le maljournalisme » aux éditions Michalon. Membre de l'alliance internationale de journalistes, il préside actuellement l'APCP.

 

[4] Créée en octobre 2005 par cinq journalistes. www.infoendanger.net

[5] Avis complet sur www.presserat.ch/22820.htm

[6] Pour en savoir plus : www.media-accountability.org

[7] Réseau informel qui travaille sur la responsabilité des journalistes. www.alliance-journalistes.net

[8] http://apcp.unblog.fr

[9] www.place-publique.fr

[10] Ancien président du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel

[11] En mars 2007 à Lille, www.assisesdujournalisme.com

[12] Ancien PDG de TF1, de France- télévision, du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, aujourd'hui président de l'Union Internationale de la Presse Francophone

[13] Président de « Reporter Sans Frontière »

 


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Former les artisans de la démocratie

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Il y a d'une part la formation, d'autre part la pratique, au jour le jour, sur le terrain. Fort de son expérience de journaliste, de médiateur et de directeur d'une des écoles de journalisme les plus réputées, Loïc Hervouet propose quelques pistes de réflexion pour éviter que le gouffre ne se creuse.

Les candidats au journalisme, choisissent-ils ce métier pour « faire carrière »? Pour vivre l'aventure? Pour changer le monde? Une longue expérience des entretiens de motivation des postulants aux écoles de journalisme amène à conclure au partage diversifié entre les vocations inspirées de Zorro ou Bayard, de Tintin ou Rouletabille, de Rastignac ou de Mère Teresa. Mais quoiqu'ils en avouent, ces jeunes postulants ont tous plus ou moins en tête Albert Londres faisant fermer le bagne de Cayenne, ou Zola volant au secours de Dreyfus. C'est-à-dire qu'ils ont l'idée juste, au demeurant, que le journalisme peut servir à quelque chose qui ressemblerait au bien commun. Assez naturellement, ils voient que c'est là la justification majeure de leur choix, l'explication du rôle social éminent confié au journalisme: conforter le citoyen, permettre l'usage de la démocratie. D'où vient, dès lors, le sentiment que ces bonnes dispositions se diluent vite, parfois dès l'entrée dans le métier, jusqu'à disparaître dans le suivisme, le conformisme, le désabusement, le « blues du journaliste », sinon le réalisme cynique? L'entrée dans le journalisme réel, trop souvent synonyme d'entrée dans la précarité sociale, via le « statut » de pigiste, explique sa part du phénomène. Le poids croissant des autoritarismes hiérarchiques joue son rôle. La crise des médias et leur faiblesse financière font le reste : prééminence du marketing, contraintes de moyens mesurés, polyvalences obligées, productivité requise, impossibilité de prendre du recul, stress de l'urgence, etc. On en passe, mais peu de lieux, dans le métier d'aujourd'hui, permettent de se ressourcer pour « garder la pêche » démocratique. Qu'y peuvent les formations au journalisme ? Sans doute très peu sur les conditions d'exercice de la profession auxquelles se frottent leurs diplômés. Sûrement beaucoup, qu'elles font déjà, mais jamais suffisamment, pour préparer leurs étudiants. Il faut leur apprendre à faire le journalisme tel qu'il est, pour qu'ils puissent un jour imposer de le faire tel qu'il devrait être. Pour cela, les responsables des formations doivent contraindre, convaincre, et armer.

Contraindre un peu

Disons-le, la tendance naturelle des étudiants en journalisme, souvent déjà nantis de quatre ou cinq années d'études supérieures, est de demander du concret, du pratique, du savoir faire technique, des heures et des heures d'entraînement, des « trucs » du métier. Ils adoreraient « zapper » tout ce qui ressemblerait à des cours magistraux, à de la théorie. Il ne faut pas céder. « Je les forcerai à me lire », disait de ses lecteurs le patron du Monde, Hubert Beuve-Mery. « Je les forcerai à réfléchir, à maintenir la machine intellectuelle », dira l'enseignant en journalisme. Et voici les disciplines nécessaires, qui armeront pour le futur : histoire, économie, sociologie des médias, sémiologie, éthique journalistique, droit de la presse, documentation, traitement de la complexité, interculturalité, usages d'Internet, etc.

Convaincre beaucoup

Si on n'aide pas très vite à la prise de conscience du rôle social du journaliste, d'autres impératifs concrets prendront très vite le dessus. Qui t'a fait roi? est la première question obsédante à poser aux étudiants, pour qu'ils se rendent bien compte que c'est au nom du public, du citoyen, que le journaliste acquiert sa légitimité. Que sa liberté n'est pas une fin en soi, mais s'arrête où commence celle du citoyen, que cette liberté justement revendiquée ne se justifie que bien employée, que mise en œuvre avec compétence, vigilance, conscience, responsabilité, conviction, rigueur personnelle, et même, osons-le mot, avec courage. Pour convaincre, les contre exemples ne manquent pas, hélas. Alors seulement, avec force et humilité, le journalisme pourra « satisfaire les affligés et affliger les satisfaits », « porter le fer dans la plaie », « être le chien de garde de la démocratie »: les expressions abondent.

Armer surtout

Les disciplines citées précédemment sont essentielles pour cela. Leur confrontation avec la réalité est seule susceptible d'ancrer les convictions dans les savoir-faire et savoir être professionnels. Il faut donc sans cesse étudier des cas, ouvrir les angles, faire rencontrer le pays réel, décloisonner, faire débattre, payer d'exemples, forger des admirations vraies, offrir des référents sinon des références, construire des réseaux de vraie solidarité (et non de complicité) confraternelle. Et pour ceux qui n'ont pas le bénéfice d'une formation spécifique ? La grande avancée (la seule peut-être sur ces questions) des États généraux de la Presse a été la construction d'une quasi unanimité autour de l'idée d'un « permis de conduire journalistique», une formation minimale obligatoire aux spécificités de la profession (notamment droit et éthique) dans les deux premières années d'exercice. Reste à la mettre en œuvre, à faire que les partenaires sociaux en prennent vite les dispositions concrètes. À faire passer les bonnes dispositions, là aussi, du stade de l'énoncé à la vigueur du réel.

Loïc Hervouet

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Interview de Roland Cayrol :« Il faut obtenir que la participation citoyenne se mêle de l'information »

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Roland Cayrol est fondateur et conseiller de l'institut CSA, chercheur associé à Sciences-Po. Il a notamment publié La nuit des politiques (Hachette Littératures), La revanche de l'opinion (Jacob Duvernet) et Médias et démocratie (Presses de Sciences-Po).

 

Qu'y a t- il de nouveau, aujourd'hui, dans le paysage de l'information en France?

Roland Cayrol : Internet, tout d'abord. Son usage s'est généralisé et ne concerne plus seulement les jeunes urbains, mais toutes les classes sociales. Pour la première fois, les sites web des quotidiens ont dépassé en audience le journal papier. Le Monde.fr a ainsi dépassé Le Monde. Nous sommes devant un phénomène durable. Or, on ne lit pas sur Internet de la même manière qu'on lit un journal. En moyenne, sur le site d'un quotidien, 20 % seulement de ce que lisent les internautes provient du journal papier, 80 % sont des dépêches, traitées en urgence par de jeunes journalistes. La fonction traditionnelle du journal, qui est une fonction d'analyse, de mise en perspective, disparaît : la hiérarchisation de l'information cède la place, dans la plupart des sites, à un autre mode de classement : la fréquence des connexions. C'est la googellisation de l'information. Ce problème de la hiérarchisation de l'information est le plus important. Car les internautes ne vont pas chercher sur Internet une information mise en perspective: ils veulent savoir tout de suite ce dont tout le monde parle et non qu'on leur dise, au nom d'une autre logique construite par une rédaction, ce qui est important. L'information sur Internet évolue ainsi de plus en plus vers le « court-termisme »: elle n'est déjà presque plus ce qui vient de se passer, mais ce qui va se passer. D'où l'importance croissante du fait divers, mais aussi des petites phrases, de l'anecdotique, de l'image. Toutes les dérives qu'on avait pu voir ces dernières années dans les médias sont accentuées par Internet. Les journalistes vivent dans l'urgence, dans l'instant et n'ont pas le temps de vérifier l'information. Comment reconstruire, pour ce type d'information, des règles déontologiques de traitement de l'info comme on l'a fait progressivement pour la presse imprimée ? Cela va être un des principaux problèmes dans les prochaines années. Comment citer les gens, comment leur répondre ; tout cela est à imaginer sur Internet.

Un obstacle considérable existe : le manque d'argent. En effet, on ne sait pas encore financer l'information sur Internet. Il y a, pour les sites Internet des quotidiens papier comme pour les sites d'information qui n'existent qu'en ligne, un problème économique: aucun n'a pour l'instant trouvé les modalités d'une viabilité économique. Sous la forme papier, il y a encore, en France, un avenir pour la presse magazine et hebdomadaire. Pour les quotidiens en revanche, il n'y a d'avenir que dans le bi-média.

La constitution de grands groupes de presse est-elle aussi un problème ?

L'existence de grands groupes de presse est ancienne et peut procurer une solidité qui garantit une certaine indépendance, comme on le voit à l'étranger. Mais la spécificité française, c'est l'existence des groupes de presse dont l'intérêt principal réside ailleurs que dans la presse : dans l'armement, dans la distribution d'eau, le luxe, etc. Ce qui se traduit par deux choses : d'une part, une proximité et une dépendance envers la commande publique et donc l'État, d'autre part, la tentation pour ces groupes de mettre en synergie leurs diverses activités, de faire servir leur presse aux fins de leur activité industrielle principale. De ce point de vue, nous sommes vraiment une exception dans les grandes sociétés développées. Ajoutons les phénomènes de connivence entre journalistes et politiques que nous connaissons depuis longtemps. En outre, est maintenant aux commandes, tant du côté des journalistes que des politiques, une génération qui a toujours connu cette osmose. Lorsqu'on interviewe les genspour des études de lectorat, en général, les lecteurs aiment le journal qu'ils lisent, ils s'y retrouvent.

Mais il y a toujours une rubrique qui ne trouve pas grâce à leurs yeux, celle dans laquelle ils ont une compétence ! C'est absolument général. Ce n'est pas seulement une affaire d'expertise ou de manque de travail des journalistes, ou de structure des rédactions : on vit dans la pression de l'actualité brute, qui fait abandonner les tâches de rubricards classiques, au profit de journalistes tout-terrain. Il n'est pas rare qu'un journaliste vous demande : « Quelles questions je vous pose ? » C'est dû aussi à un manque criant de moyens: les rédactions sont pauvres, donc squelettiques, les journalistes ne peuvent acquérir une culture du milieu qu'ils couvrent. Le contrat de lecture se complique dans la période actuelle. Au lieu de savoir de quoi parle le décideur, le journaliste s'interroge sur

la manière dont ce décideur se positionne. De leur côté, les acteurs vivent en permanence sur la posture, l'image, et les lecteurs et téléspectateurs sont dans la défiance: «On ne nous la fait pas».

Peut-on imaginer une inflexion de ces tendances ?

Il y a, au sein des jeunes générations, une certaine révolte contre cet état de choses. Mais beaucoup ont aussi intériorisé ce système et ont baissé les bras, voire n'hésitent pas à en profiter! Pourtant, dans notre démocratie, les médias jouent un rôle plus important que jamais : nous avons de moins en moins confiance dans les grandes institutions de référence, partis, syndicats, Églises. Nous sommes de plus en plus autonomes dans la construction de notre jugement. Désidéologisation et zapping vont ainsi de pair. Tout cela fait que notre information dépend de plus en plus de l'information de masse : la seule chose qui joue le rôle de lien commun, ce sont les grands médias, autour du « 20 heures » : leur responsabilité est donc considérable. Or, c'est au moment où cette responsabilité est la plus grande qu'on assiste aux dérives dont nous parlions. C'est ce décalage qui est aujourd'hui préoccupant.

Quel rôle peut jouer l'éducation populaire dans ce contexte ?

Un rôle fondamental! Je suis très frappé que dans les réunions publiques, les gens se plaignent toujours des médias, quel que soit le sujet: il y a toujours un moment où la question est abordée. Il faut donc d'abord en parler, faire parler : c'est un enjeu capital du débat citoyen. Par ailleurs, de très nombreux enseignants sont conscients de la nécessité de dispenser une formation critique des médias, mais ils manquent d'outils pédagogiques, de moyens pour le faire. Il y a là aussi un formidable défi. Il faut obtenir que la participation citoyenne se mêle de l'information et que les journalistes l'acceptent.

Ils ne sont pas propriétaires de l'information, qui est un bien commun. Les médias sont trop importants pour la démocratie pour les laisser aux seuls journalistes !

 

Propos recueillis par Joël Roman

 

 

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