Dossier société numérique et citoyenneté

 Alors qu'on assiste à la multiplication des bases de données nominatives, à la généralisation de dispositifs de traçage, à la divulgation de données intimes et personnelles dans les réseaux sociaux, les lois protégeant les libertés des citoyens sont mal connues et les limites entre le fichage nécessaire à l'organisation sociale et le fichage liberticide appellent plus de réflexion. C'est ce que ce dossier tente de faire, en interrogeant la CNIL, IRIS, la chercheuse Sylvie Octobre et la FCPE..

 

Alors qu'on assiste à la multiplication des bases de données nominatives, à la généralisation de dispositifs de traçage, à la divulgation de données intimes et personnelles dans les réseaux sociaux, les lois protégeant les libertés des citoyens sont mal connues et les limites entre le fichage nécessaire à l'organisation sociale et le fichage liberticide appellent plus de réflexion. C'est ce que ce dossier tente de faire, en interrogeant la CNIL, IRIS, la chercheuse Sylvie Octobre et la FCPE..

 

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Ma communauté virtuelle

 

Facebook, Twitter, Myspace... un milliard d'êtres humains est aujourd'hui inscrit sur ces réseaux, soit 15 % de l'humanité. Les jeunes en sont les principaux animateurs. Pivots de l'Internet 2.0, les sites communautaires sont devenus un vrai phénomène social.

 

En janvier dernier, l'Ifop publiait une nouvelle enquête 1 démontrant que les réseaux sociaux sont toujours en plein essor. Chez les jeunes, 96 % des sondés déclarent être membres d'au moins un réseau social. Lycéens et étudiants ont opté pour Facebook et sont 67 % à y posséder un compte, soit quatorze points de plus qu'en 2008.

Aujourd'hui, 10 % du temps passé devant Internet par les jeunes, l'est devant un site communautaire. Il convient de noter qu'a contrario, la création comme la consultation de blogs semblent intéresser de moins en moins de jeunes. En 2009, ils ne sont plus que 45 % à consulter des blogs et 32 % à en animer (contre 72 % et 37 % en 2007). Indubitablement, Internet a changé la manière d'échanger, de partager, d'apprendre et de communiquer chez les jeunes. Dans un monde devenu digital, un adolescent est capable de mettre en ligne une vidéo, des photos, d'apprendre à se présenter en quelques lignes... Une étude réalisée par l'université de Berkeley aux États-Unis montre d'ailleurs que, contrairement aux idées reçues, les adolescents cherchent essentiellement à avoir des contacts avec des gens qu'ils connaissent et qui ont leur âge. Cependant, le principal problème soulevé par les réseaux sociaux est celui de la frontière entre espace privé et espace public. Dans l'enquête publiée par la Cnil « Les internautes et la protection des informations personnelles sur les réseaux sociaux »: 37 % des jeunes déclarent avoir l'impression que leur vie privée est protégée sur les réseaux sociaux. Alors que sur Internet la moindre trace reste pour l'heure indélébile. Dans le même esprit, les informations que les jeunes laissent peuvent se retourner contre eux (utilisation possible des réseaux sociaux par la police, par les employeurs...). 45 % des employeurs déclarent, en effet, faire des recherches Internet après la lecture d'un CV. Enfin, il ne faut pas oublier que les éditeurs de réseaux sociaux sont avant tout des multinationales dont le modèle économique repose essentiellement sur la vente d'espaces publicitaires. Leur intérêt reste de générer un trafic sans cesse croissant. Par exemple, peu d'utilisateurs de Facebook savent que lorsqu'ils créent un album photo sur leur profil, par défaut il est ouvert au public, et n'est donc pas limité aux seuls « amis » consentis. Ainsi, il semble nécessaire que les adultes se forment et comprennent l'utilité des sites communautaires. Cela doit également passer par une meilleure éducation des plus jeunes aux usages de ces nouveaux médias en constante mutation. Si ces réseaux permettent effectivement d'échanger, de mettre en partage des informations et des documents quasi en temps réel, ils nécessitent que tout un chacun maîtrise l'ensemble des messages émis, sinon gare au retour de boomerang.

 

 

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Interview de Meryem Marzouki: « Les associations ont beaucoup à faire ! »

 

logoiris.jpgMeryem Marzouki, présidente de l'association Iris (Imaginons un réseau Internet solidaire) s'est prêtée au jeu des questions-réponses.

Pouvez-vous présenter Iris ?

Meryem Marzouki : Nous avons créé Iris (www.iris.sgdg.org) en 1997 pour défendre les droits de l'Homme et les libertés publiques dans la société de l'information. Nous voulions sensibiliser à ces sujets les associations généralistes qui défendent les droits de l'Homme et les syndicats en leur apportant nos analyses et nos capacités d'alerte. Nous sommes membre fondateur d'Edri (European digital rights : www.edri.org), qui regroupe vingt-neuf organisations de dix-huit pays européens.

La protection de la vie privée et des données personnelles est-elle devenue un problème plus important que la question des fichages nationaux ?

Le vrai risque politique actuel, ce sont les fichiers mis en place par l'État et les administrations, leur interconnexion, les types de données - notamment biométriques - qui y sont intégrés, le refus du droit à l'oubli, l'inscription de données concernant les jeunes, à des âges de plus en plus précoces, et surtout l'usage qui en est fait à des fins prédictives des comportements. Avec Edvige 1 et tous les fichiers de renseignement, les citoyens ne peuvent même plus prouver qu'il y a erreur sur leur personne, comme c'est encore au moins possible avec des fichiers de police judiciaire comme le Stic 2, car ce sont des fichiers de ressenti et non de faits. Les réseaux sociaux et les moteurs de recherche, quant à eux, ne récupèrent lesdonnées personnelles que pour leur valeur marchande. Et si Google a tendance à faire ce que demande le gouvernement chinois, par exemple, c'est que la Chine est d'abord un grand marché pour lui. Mais il ne peut pas aller non plus trop loin dans ce sens, car ce serait mauvais pour son image et donc pour ses affaires. Il est vrai que la question des fichiers n'a pas suscité beaucoup de réactions dans l'opinion depuis le tollé suscité par les projets Safari en 1974 qui avait entraîné la mise en place de la loi Informatique et Libertés en 1978 et la création de la Cnil. Mais Edvige a changé la donne parce que, contrairement aux autres fichiers, ce projet n'a pas été passé sous silence !

Comment expliquez-vous ces trente-cinq ans d'absence de réactions de la part de l'opinion ?

La création de la Cnil, qui avait une réelle autorité face à l'administration, a rassuré. Mais en 2004, avec la révision de la loi Informatique et Libertés 3, elle a perdu en bonne partie de cette autorité, même si elle a gagné des moyens et du pouvoir face aux entreprises : désormais, le gouvernement est loin de suivre tous ses avis. À cela, il faut ajouter un manque d'information et de sensibilisation et un consentement social : avec la généralisation des réseaux sociaux, les gens renoncent à protéger leur vie et leurs opinions privées et un glissement s'opère vers une moindre sensibilité au fichage en général. Si Facebook est dangereux, c'est surtout pour cela. Les associations ont donc beaucoup à faire et doivent travailler au sein de coalitions plus larges. Nous créons des groupes de travail, des collectifs, nous publions en commun des communiqués et portons des recours devant le Conseil d'État. Moyennant quoi, nous avons gagné sur Edvige, et nous avons également remporté une victoire sur Cristina, en juillet dernier : suite à un recours que nous avions formé avec plusieurs syndicats et associations contre ce fichier de la Direction centrale du renseignement intérieur qui est secret et dispensé de publication, le Conseil d'État, pour statuer et vérifier le bien fondé de nos arguments, a exigé du gouvernement de prendre connaissance de son décret de création.

Comment répondez-vous à l'argument « Je n'ai rien à cacher ? »

On a toujours quelque chose à cacher, sinon, c'est la définition même de l'État totalitaire. Il faut que les institutions soient transparentes et les individus opaques !

Quel type de formation à la société numérique jugez-vous souhaitable ?

Une telle formation n'est pas affaire de technique mais de citoyenneté. En tant que telle, elle devrait figurer au programme d'éducation civique.

 

Propos recueillis par

Jean-Michel Bérard,

Françoise Blime

et Robert Jammes

 

 

 

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Interview de Sylvie Octobre: « Il faut sortir de la diabolisation des outils, qui ne sont en fait que des supports »

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Blogs, web radio, podcast, réseaux sociaux... les pratiques médiatiques des jeunes à l'ère numérique sont en perpétuelle évolution et modifient fortement leur rapport à l'espace, au temps, au monde qui les entoure plus généralement. Si la vigilance s'impose, il est nécessaire de sortir de la diabolisation des outils et de s'attacher davantage aux contenus qu'aux supports. Sylvie Octobre, chargée d'études au département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) au ministère de la Culture et de la Communication (MCC), nous rappelle quelques fondamentaux, dont le rôle de premier plan que doit jouer l'environnement éducatif pour les jeunes.

 

Selon vous qu'est ce qui a évolué dans les pratiques médiatiques des jeunes depuis l'explosion du numérique ?

Sylvie Octobre : Ce qui est certain c'est que nous assistons à un effet de basculement du temps consacré aux « anciens médias » (télévision, radio, presse écrite) vers les nouvelles technologies (ordinateur, téléphone portable). Ce basculement se fait aussi bien dans l'affectation du temps que dans les usages. Les pratiques numériques ont mis en évidence plusieurs lignes d'évolution. Celle qui vient en priorité est la mutation du rapport à l'espace. Virtuellement, nous pouvons être, à tout moment, positionnés à un endroit du globe. Dans la réalité, les contacts Internet sont finalement géographiquement concentrés. Vient ensuite une deuxième ligne de mutation : la mutation des rapports au temps. Internet et les outils nomades permettent de s'émanciper des contraintes d'organisation du temps collectif (programmation audiovisuelle, radiophonique, des institutions culturelles...). Le rapport au temps est désormais largement individualisé, ce qui corrélativement transforme la notion de public ou de « collectif ». Le collectif existe toujours, bien sûr, mais il n'est plus fondé sur le fait d'être au même moment, dans le même lieu en train de faire la même chose, mais de faire à des moments différents, dans des lieux différents, une chose semblable. La troisième ligne d'évolution est celle du rapport aux objets culturels et à la définition de ce qu'est un contenu culturel. Quand sur le support numérique il est possible de produire, de diffuser en s'émancipant complètement des anciennes instances de labellisation et de légitimation que peuvent être l'École, les institutions culturelles, les majors de disque..., alors le périmètre de définition d'un objet culturel devient poreux. Cela correspond également à un basculement d'une logique du savoir - indexé sur le diplôme et pérenne - à une logique de compétence - qui a la durée du projet. Tout cela remet forcément en cause tous les statuts des médiateurs traditionnels que sont les enseignants, les médiateurs culturels, les journalistes...

Comment les jeunes utilisent-ils ces médias au quotidien?

Ils privilégient d'abord les espaces de communication (messagerie instantanée...), consomment fortement les produits culturels en téléchargement, en streaming... et sont d'importants producteurs de contenus, par les blogs, les productions musicales, esthétiques ou littéraires. Ces pratiques modifient fortement le rapport au monde. La lecture, par exemple, a été l'étalon de mesure de l'accès à la culture, la porte d'entrée à la citoyenneté. Les caractéristiques intrinsèques de cette pratique - recueillie, solitaire et linéaire - sont opposées à celles de la plupart des pratiques numériques qui, elles, sont collectives, non linéaires et cumulatives.

Comment voyez-vous l'évolution de ces pratiques? Nous dirigeons-nous vers une autre société du tout numérique?

Sur le plan de l'économie culturelle, il est évident qu'une transformation radicale est en cours. Sur le plan social, sommes-nous devant une mutation de même ampleur que l'invention de l'imprimerie et l'accès de tous au livre et aux positions de pouvoir (au sens politique) qui y étaient liées ? Nous sommes certainement dans un changement des pratiques et des rapports entre les personnes dans un contexte où les révolutions technologiques se succèdent à un rythme qui ne fait que s'accélérer.

Estimez-vous que les fractures intergénérationnelles vont alors s'accentuer?

Ce qui me semble intéressant c'est surtout de regarder la manière dont les générations se positionnent les unes par rapport aux autres sur le domaine culturel. Dans les années 60, la culture était un objet de revendication d'identification pour les jeunes. De nos jours, il y a une importante porosité culturelle entre les générations. Sur ce plan, je pense que les fractures intergénérationnelles se sont plutôt résorbées.

Existe-t-il des dérives à éviter ? Quel rôle peut jouer l'éducation?

Il est nécessaire de sortir de la diabolisation des outils et intégrer que ce ne sont jamais que des supports. Un jeu vidéo ne rend pas fou en temps que tel ! Il peut jouer parfois le rôle d'un objet support, chez des enfants présentant des troubles de la socialisation et/ou des troubles psychologiques au même titre que d'autres objets supports d'addictions (alcool, drogue, comportements à risque). Ces comportements, qui sont largement commentés par les spécialistes des addictions, sont néanmoins La présence de l'adulte reste indispensable"


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Dominique Dupuis, administratrice, en charge du dossier des TICE, Corinne Réti, administratrice en charge des questions de fichiers et d'enquêtes et Michel Sangam, président. L'entretien avait pour thème général les observations, les attentes et les points de vigilance des parents en matière de scolarité et d'éducation au sein de la société numérique.

 

Dans l'académie de Paris, les usages scolaires du numérique, en particulier les ENT (Espaces numériques de travail), évoluent plutôt modestement...

Dominique Dupuis : On assiste depuis environ trois ans à une accélération de la mise en place des ENT, mais essentiellement comme outil d'information de l'établissement vers les parents: cahier de textes de la classe, emploi du temps, note, bulletins trimestriels, absences de l'élève. Ce n'est pas sans intérêt : par exemple lorsqu'un enfant est malade, il est pratique de pouvoir consulter les textes et vérifier que tous les cours manqués ont été « rattrapés », il est aussi possible d'envoyer un mail au CPE au sujet d'une absence par exemple. Mais cet usage ne génère aucun échange réel avec l'établissement. Par ailleurs, si les parents sont plutôt positifs à l'idée d'avoir cette information en direct, on peut aussi noter que cela change la relation entre les parents et leur enfant qui ne peut plus « cacher » une mauvaise note et qui peut même se sentir fliqué. Et puis nous ne connaissons pas d'exemple, sur Paris, d'établissement qui aurait donné un accès à l'ENT aux élèves, pas plus d'ailleurs qu'aux associations de parents d'élèves ! Du coup, sur ce sujet on ne peut pas parler de fracture numérique pour les familles qui ne sont pas équipées, car le niveau de la communication est tel que même parmi les parents qui le sont, beaucoup ne consultent jamais l'ENT. S'il était utilisé dans des buts pédagogiques, ne serait-ce que pour donner des devoirs, alors ce serait différent.

L'accès à des ressources et à des usages pédagogiques serait sans doute plus utile...

D.D. : si l'ENT est envisagé comme outil de travail pendant les cours, permettant un accès à des ressources numériques, un outil qui concerne les professeurs et les élèves et qui permet une évolution des pratiques pédagogiques, le sujet est très différent mais nous n'observons pas aujourd'hui cette évolution. Manifestement, les établissements s'équipent de matériel informatique avec notamment des tableaux blancs interactifs dont l'appropriation par les professeurs ne semble d'ailleurs pas toujours très facile.
Ceci dit, l'intégration des technologies numériques dans les pratiques pédagogiques est intéressante notamment si elle permet un travail coopératif. Or aujourd'hui, lorsque les élèves doivent faire un exposé à plusieurs, ils n'ont pas de lieu dans l'établissement pour travailler ensemble. Globalement, les élèves arrivent dans leur collège ou leur lycées, prennent leurs cours et repartent faire leurs devoirs à la maison. Il est vraiment dommage que les établissements ne soient pas des lieux ressources, surtout pour ceux qui n'ont peut-être pas l'espace ou peut-être pas d'accès à Internet. De ce point de vue, il est vraiment regrettable que l'accompagnement éducatif ne puisse pas répondre à ce besoin avec la souplesse requise.
Plus largement, les objectifs poursuivis au travers de la mise en place d'un ENT ne sont pas ou peu exprimés. Autant l'accompagnement éducatif est très et même trop précisément cadré par les textes du ministère, autant la mise en place des ENT fait l'objet d'un grand flou et, finalement, il manque un cadre dans lequel les établissements puissent construire leurs projets.

C.R. : Il me semble que ce qu'on attend de l'école pour ces apprentissages, ce n'est pas forcément d'aller chercher ailleurs des quantités de documents, mais plutôt d'acquérir une méthode de recherche pour savoir puiser intelligemment dans l'internet. Etre exposé à une quantité d'informations, papillonner partout ne donne pas un point de vue, une appropriation, et ne crée pas un sujet qui sache quoi que ce soit... mais il faut que l'école reste à l'école !

Michel Sangam : On n'est pas du tout arrivé au stade d'un changement des pratiques scolaires ou des relations entre les parents et l'établissement. Ce serait bien d'avoir des outils complémentaires, des aides pédagogiques, mais à condition de bien savoir que l'école reste à l'école. Il ne faudrait pas que les ENT aboutissent à l'externalisation de l'école, à une forme de privatisation renvoyant l'école à domicile.

C.R. : Ceci précisément est un vrai souci, et nous tenons beaucoup à la distinction entre une école ouverte et une école transparente. Pour nous, il ne s'agit pas de dire que plus on communique, entre parents et enseignants par exemple, mieux c'est : un flux d'échanges continus, sans cadre, ne sert pas l'intérêt des élèves. La pente actuelle est de ne plus faire de différence entre l'espace privé et l'espace public : on élargit l'espace privé et on oublie que l'espace public est un espace construit et que c'est l'éducation qui permet de voir la frontière entre les deux.

Il ne faudrait pas non plus que les technologies numériques se substituent à la présence adulte

D.D. : L'école n'a pas à être transparente : les enfants vivent dans la classe, et nous, parents, nous n'avons pas à savoir exactement ce qui s'y passe, c'est important que ce soit leur lieu. Mais en matière d'usages pédagogiques du numérique, le pire serait que l'Académie en ligne devienne le modèle. La présentation des cahiers de vacances en ligne l'été dernier comme étant le reflet de la modernisation de l'Éducation Nationale ou encore un discours qui actuellement présente la visioconférence comme le remède aux difficultés à mettre en place les moyens nécessaires à l'apprentissage des langues vivantes en école primaire sont inquiétants à ce titre.

C.R. : il ne s'agit pas de refuser les visioconférences, qui permettent des échanges, par exemple avec des classes jumelées et, avec 37 élèves dans une classe comme cela existe dans un collège qui nous a remonté l'information, l'apprentissage de l'oral, ce n'est pas possible : alors on nous donne la visioconférence comme solution magique et on oublie que la présence d'un adulte est indispensable.

M.S. : La technologie numérique peut apporter des solutions pour différencier la pédagogie, mais la présence de l'adulte est indispensable, non pas dans la logique du professeur qui fait son cours magistral, mais pour une interaction adulte/enfants et enfants/enfants : il faut du collectif, du coopératif. On n'en est pas arrivés au point du cours en ligne qui supprimerait des milliers d'enseignants, mais on voit bien pointer ce risque avec l'Académie en ligne. Reste que nous devons vraiment nous poser la question de ce que peuvent nous apporter ces outils numériques, à quoi ils doivent servir, et comment ils peuvent modifier les rapports entre les parents, les élèves et l'école dans une perspective de démocratisation de l'éducation et d'émancipation.

Le B2i entraîne-t-il un usage plus réfléchi de l'internet ?

D.D. : Le B2i n'aborde pas du tout les usages du web.2.0 qui modifient de façon importante l'usage du Net en permettant à chacun de contribuer au contenu partagé par les internautes ; or, ces nouveaux usages créent de nouveaux risques. On parle peut-être ici ou là des problèmes liés aux photos de la personne photographiée mais globalement l'impact de ces nouveaux usages sur la vie privée est minoré par les adolescents mais peut-être par les adultes aussi. Il me semble que les adolescents sont aujourd'hui dans une culture du « sois fort » qui leur impose de se blinder, de ne pas réagir aux mots durs, voire aux insultes qu'ils échangent entre eux. Sur le Web, ils s'exposent mais n'ont pas conscience qu'ils peuvent ainsi se mettre en danger.
A l'autre extrême, il existe aussi un certain angélisme par rapport au web, avec l'idée que puisque tout le monde participe cela ne peut être que bien. En fait, je crois qu'une nouvelle fracture est en train de se créer avec le Net : ceux qui ont les codes sauront l'utiliser à leur profit et potentiellement au détriment des autres.

Pour revenir au B2i, en le confiant au professeur de technologie, alors qu'il était prévu qu'il fasse l'objet d'un apprentissage transversal, on a perdu toute référence au collectif et les méthodes enseignées ne trouvent plus d'applications concrètes. Par contre c'est une bonne chose qu'il soit devenu obligatoire pour le Brevet des collèges.

D'après une récente enquête, il semble que les heures passées face aux écrans se substituent aux autres pratiques culturelles des jeunes (lecture, cinéma, etc.)...

M.S. : l'impact du numérique est considérable sur les pratiques culturelles au sens large. Nous sommes en train de vivre un véritable bouleversement. Cela ne veut pas dire qu'il y a régression de l'accès à la culture. D'ailleurs les jeunes sont plus devant l'écran Internet que celui de la télé. La commission du Tourisme, des sports et des loisirs du CESR de la Région Île de France, à laquelle je participe en tant que représentant FCPE, prépare un rapport sur les loisirs et les activités sportives des jeunes franciliens de 15 à 25 ans à l'ère numérique.

D.D. : en effet, le Web n'est pas synonyme de jeu, il y a au contraire de nombreux usages du Web qui sont possibles et notamment des usages culturels : on peut y lire la presse et des livres... La difficulté, en tant que parents, est d'arriver à savoir ce que le jeune fait derrière son écran ! Et puis, là encore, l'éducation est importante: pour qu'il cherche la presse en ligne, il faut d'abord qu'il sache que ça existe.

C.R. : Ceux qui écoutent de la musique sur internet sont aussi ceux qui achètent des disques et qui vont au concert. D'une façon générale, les pratiques culturelles à l'école souffrent de la pression qui est mise sur le temps et sur les matières dites fondamentales.

D.D. : c'est dommage que, à Paris, on ne profite pas de tout le potentiel dont on dispose.

Les parents sont-ils sensibles à la question de la sécurité des mineurs fréquemment mise en avant par les autorités françaises et européennes et les techniques de filtrage leur apportent-elles une réponse qui les satisfait ?

D.D. : oui, les parents y sont sensibles et certains établissements scolaires ont recours à des associations qui proposent d'intervenir pour sensibiliser les élèves aux dangers d'internet et parfois aussi les parents.

M.S. : Ces interventions s'organisent au hasard de rencontres, de relations et de discussions : on n'est pas encore dans une logique d'action de sensibilisation, d'information organisée à grande échelle, mais cela viendra. Nous ne sommes pas beaucoup sollicités sur ces sujets, car ils sont nouveaux et nous avons sans doute pris du retard. Même si notre sujet n'est pas l'éducation à la parentalité, il n'est certainement pas exclu d'avoir des débats sur ces questions et dire que les parents doivent se les approprier pour être capables d'aider les jeunes.
D'ailleurs, la FCPE nationale organise prochainement une journée de réflexion. On ne mesure pas encore toutes les implications de cette révolution à laquelle nous assistons, mais notre point de vue est en tous cas de ne pas répondre à ces dangers uniquement par de la protection, mais par l'apprentissage de l'autoprotection. Il faut apprendre même sur la toile à protéger sa vie privée, à distinguer ce qui relève du privé de ce qui peut-être mis dans le domaine public.

D.D. : Le fait qu'il existe un filtrage au niveau national de tous les sites qui ne doivent pas être utilisés au collège est plutôt rassurant. Reste que tout ce qui relève du contrôle, du « flicage », va plutôt dans le sens de l'opinion : les histoires de pédophilie empêchent souvent de discuter du « tout ne justifie pas tout », y compris la biométrie que beaucoup de parents trouvent utile.

C.R. : L'argument de la pédophilie est une arme absolue pour un gouvernement par la peur.

M.S. : Que les techniques de filtrage et les ENT soient poussés par l'Education nationale ou par les entreprises privées ne m'est pas indifférent, surtout s'il n'y a pas de cahier des charges et de cadrage sérieux. Il faut absolument que nous prenions à bras le corps ces questions, et, pourquoi pas, avec la Ligue de l'Enseignement ou avec tel autre partenaire qui puisse nous y aider.

Les empreintes biométriques ou la géolocalisation sont-elles des réponses acceptables pour faciliter la gestion scolaire ou pour surveiller les va et vient des enfants ?

D.D. : Sur la question des empreintes biométriques, la FCPE s'y est opposée officiellement. Sur Paris, il y a très peu d'exemples, car la Ville s'y oppose aussi. Ce qui est drôle, c'est que ces expériences ont été arrêtées à cause de la grippe A ! Sur la géolocalisation, nous n'avons pas pris position, car c'est une pratique extérieure à l'école.

La FCPE est-elle concernée par la question des fichiers et par la protection des données personnelles ?

M.S. : La FCPE s'est beaucoup mobilisée sur Base élèves du local au national, jusqu'à l'ONU même. Il faudrait aussi s'intéresser à Sconet. Elle fait en outre partie du collectif « Non à Edvige ».

C.R. : Nous luttons contre tous les fichiers qui peuvent être utilisés comme prédictifs de l'évolution intellectuelle et sociale d'un enfant.

M.S. : Nous ne sommes pas contre tout fichier, mais contre le fichage personnel et intrusif et la généralisation, la centralisation et l'interconnexion des fichiers. Il y a deux dimensions : au départ, s'est posée une question de gestion des effectifs des écoles, avec, en arrière-plan, la question de la « fraude », des double-inscriptions, qui est récurrente. Mais surtout, les autorités collectent des données dont on n'a que faire, comme c'est de nouveau le cas avec les deux créations récentes de fichiers par décrets du ministère de l'intérieur.

Mais ces positions sont très avancées par rapport à la conscience que la plupart des parents ont de ces questions.

D.D. : Dans les congrès, les opinions qui s'expriment sont souvent plus radicales que celles-ci et vont dans le sens d'un refus de tout fichier.

M.S. : Sur le biométrique, les opinions sont souvent partagées dans les établissements scolaires, aussi bien parmi les parents que les enseignants. Mais d'une façon générale, nos positions ne sont pas vraiment le reflet du sentiment général. Nous nous définissons comme une association d'éducation populaire, et c'est à ce titre que nous nous positionnons politiquement en rapport avec notre conception de l'éducation, en cohérence avec nos valeurs.

D.D. : L'opinion générale est plutôt indifférente, sur le mode « nous n'avons rien à cacher », mais quand on réalise que tout ce qui apparaissait comme de la science fiction angoissante il y a 20 ans est maintenant globalement accepté, on se dit qu'il est vraiment important d'afficher nos positions.

Propos recueillis par Jean-Michel Bérard,

Françoise Blime,

Jean-Yves Dupuis

et Robert Jammes

 


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Rencontreavec Jean-Pierre Dubois et Jean-Claude Vitran: « Résister au formatage et développer l'esprit critique »

 

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La société de surveillance est devenue une préoccupation majeure pour la Ligue des droits de l'Homme (LDH). Rencontreavec Jean-Pierre Dubois, son président, et Jean-Claude Vitran, responsable du groupe de travail « libertés et TIC ».

 

Quelles sont les priorités de réflexion et d'action de la LDH?

Jean-Pierre Dubois: Notre 85e congrès était entièrement consacré à la société de surveillance, qui se trouve au cœur de notre réflexion. La LDH s'est mobilisée dès les années 70 contre des projets liberticides comme Safari, mais l'affaire Edvige a marqué une étape importante pour la prise de conscience de la « sphère civique » et pour les médias. La priorité est maintenant au réveil de l'esprit critique et à la mobilisation collective face à la multiplication des alertes (plusieurs chaque mois) et à la stratégie de saturation des gouvernants actuels. Par ailleurs, nous travaillons maintenant de façon étroite avec des parlementaires pour susciter des débats publics et pour faire voter une loi visant à ce qu'aucun fichier public ne puisse être créé sans passer par la loi. Il nous faut aussi prévenir la paranoïa provoquée par l'opacité des décisions prises dans ce domaine, souvent de manière précipitée et incontrôlée.

Jean-Claude Vitran: La société de surveillance est l'aboutissement de quatre mouvements convergents, à savoir : les progrès de la numérisation ; la paranoïa déclenchée par le 11 septembre 2001 qui a inversé la présomption d'innocence en présomption de culpabilité ; la dictature du « risque zéro » ; et enfin la dictature du secteur marchand. C'est le risque majeur, car les enjeux économiques sont énormes : un groupement d'industriels dans le domaine du multimédia recommandait par exemple, pour que la population accepte les techniques de surveillance, une éducation dans ce sens dès l'école maternelle! En outre, concernant la disparition de la frontière entre vie publique et vie privée, les psychiatres savent que le mélange des deux domaines rend fou. On rejoint ici le thème de la transparence.

Comment tracer une limite entre un fichage nécessaire à l'organisation sociale et un fichage attentatoire aux libertés ?

Jean-Pierre Dubois : Le plus important, c'est l'information sur les enjeux et la tenue de débats contradictoires. Il faut aussi rappeler les principes élémentaires du droit des citoyens, car la société numérique tend, par sa logique même, à faire de ceux-ci des objets de surveillance.

Jean-Claude Vitran : Face à toute nouvelle loi, il est essentiel de s'interroger sur sa finalité, la proportionnalité du dispositif législatif prévu au regard de cette finalité, et enfin sur le bon respect de la liberté de conscience. Si les textes fondamentaux traitant des droits de l'homme étaient respectés il n'y aurait pas de problèmes, mais l'utilisation des techniques de l'ingénieur se fait souvent contre l'humain.

Que pensez-vous de la recherche de techniques permettant d'isoler les données nominatives des identifiants anonymes ?

Jean-Pierre Dubois : J'y suis bien sûr favorable. L'Insee, par exemple, est et doit rester déontologiquement garant de l'anonymat des statistiques qu'il produit.

Qu'en est-il des techniques de surveillance ou de la collecte de données personnelles communiquées volontairement ou prélevées à l'insu des intéressés ?

C'est un réel sujet d'inquiétude. Avec la multiplication des possibilités offertes par ces techniques, on assiste à l'accélération d'usages sociaux incontrôlés, et souvent injustifiés, comme l'incroyable prise des empreintes palmaires dans les cantines scolaires. Par ailleurs, les usagers sont en général mal informés et les tentations de manipulation sont à la mesure des enjeux financiers : énormes. Si le projet de Facebook de s'approprier les données personnelles qu'il abrite ne s'était pas heurté à des résistances civiques, on aboutissait à une captation contraire à tout respect des droits fondamentaux à l'échelle mondiale. Un vrai travail d'éducation populaire est à mener autour de la maîtrise des outils et de la citoyenneté, et pour aider les gens à résister au formatage et à développer leur esprit critique.

 

Propos recueillis par

Jean-Michel Bérard,

Françoise Blime

et Robert Jammes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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