Handicap et prostitution

Le 7 décembre a eu lieu une manifestation, devant l'Assemblée nationale, contre l'interdiction de la prostitution en France, contre l'abolitionnite aigüe, le nouveau prurit politique. La moralisation est en route pour obtenir une résolution abolitionniste qui n'a qu'une valeur symbolique, en attendant pire. En quoi faut-il abolir pour mieux protéger les milliers de prostituées maltraitées et esclaves ? On voit ce que ça donne en Suède… De cette attaque, contre une entrave évidente à la liberté de faire de son corps et de sa vie ce que l'on veut, dépend aussi la reconnaissance du droit à l'accompagnement sexuel. Les deux causes sont très liées.Cette manifestation tombe à pic car ça y est, depuis le temps qu'on l'attendait, le rapport Chossy a été rendu au Premier ministre. Il s'intitule « Passer de la prise en charge… à la prise en compte ». Tout un programme. Si François Fillon le lit, je bouffe mon fauteuil roulant. S'il en fait quelque chose, je vais à la messe avec Roselyne Bachelot. Car n'oublions pas la crise ! Mais quelle crise ? J'ai été stupéfait d'apprendre que le Téléthon a engrangé plus de 88 millions d'euros, plus que l'année dernière ! Où est la crise, qui est en crise ? L'État français, les banques et les rupins oligarchiques ? Quelque chose m'échappe ? En tout cas, la générosité n'est visiblement pas en crise, elle. Même si, personnellement, je suis contre le Téléthon, contre l'exposition d'enfants « handicapés » pour toucher à la corde sensible du portefeuille, je n'en suis pas moins époustouflé.Ceci étant, revenons à nos moutons : accompagnement sexuel et prostitution, ainsi que le fameux rapport Chossy. Ces deux causes auront au moins fait parler les radios. France Inter le 6 au matin, en compagnie de Christine et de Charly (très bien tous les deux), moi le 7 dans la matinale de Sud-Radio ─ où c'était du n'importe quoi : on m'avait parlé de 10 minutes d'interview et j'ai pu placer trois mots à un Ménard inculte en matière de handicap (confondant polyhandicap et plurihandicap) qui, visiblement, me prenait pour un gogol, comme le fait remarquer et le déplore Jean-François Chossy, le tout dans une émission racoleuse (sauf que ce racolage-là ne tombe pas sous le coup de la loi). Et puis, cela a fait (re)parler Roselyne Bachelot sur le thème de… l'accompagnement sexuel, évidemment ! Elle est toujours contre, je suis toujours pour. Mais elle aura démontré qu'elle a lu le chapitre litigieux… Et, à ce que je sache, ses enfants et petits-enfants ne sont pas encore assistants sexuels, ça doit la rassurer, surtout avant Noël ! Malheureusement, elle n'a toujours pas été voir la vie qui revient dans les yeux des personnes qui peuvent en bénéficier de cet accompagnement spécifique qui, d'un point de vue juridique, est une forme de prostitution, qu'on le veuille ou non. Je me demande d'ailleurs pourquoi cela énerve certaines personnes que l'on dise que c'est une forme de prostitution ? Où est le problème ? Pour moi, il est dans le fait que ce soit toujours une honte de se prostituer librement et volontairement.Quant à Jean-François Chossy, dans son rapport, il botte diplomatiquement en touche, d'après moi. Il laisse le bébé avec l'eau du bain à ses ex-collègues parlementaires. Tout en trouvant que l'on ne peut pas continuer à ignorer cette problématique humaine et humaniste, mais en estimant aussi qu'elle doit être exclusivement réservée aux seules « personnes lourdement handicapées », celles qui n'ont pas accès à leur zizi et à leur zèzette, les autres peuvent aller aux putes comme tout le monde (s'il y en a encore d'ici-là), se branler ou trouver chaussure à leurs pieds (s'ils en ont, des pieds). Par parenthèse, je rappelle que Jean-François Chossy avait décidé de déposer une proposition de loi, demandant ce qu'on appelle une exception à la loi, au mois de juin dernier, afin de prémunir les personnes impliquées dans l'accompagnement sexuel de toute poursuite au titre de proxénétisme et/ou de racolage. Cependant, très opportunément ?, Jean-François Chossy a démissionné de son poste de député au mois d'avril ─ certes, les raisons invoquées n'avaient officiellement rien à voir avec cette cause très explosive mais ça tombait bien quand même… puisqu'il ne « pouvait » plus tenir sa promesse clamée haut et fort depuis l'année dernière (même dans la préface qu'il a faite dans mon dernier livre, paru en février)…En politique, il ne suffit pas toujours, et même rarement, d'avoir des convictions, il faut aussi avoir du courage. Or, dans ce milieu, le courage est une denrée rare. Très rare. Même s'il n'est plus que Membre honoraire du Parlement, il est toujours dans la majorité. Et faut pas froisser la majorité à moins de cinq mois des élections… Sarko a suffisamment de problèmes comme ça, s'il veut retrouver son trône sans trop se masturber la… cervelle. Ne vient-il pas d'avouer à un de ses proches que « La situation est grave, le pays a besoin d'union » ? Lequel proche c'est bien sûr empressé de glisser cette « inquiétude présidentielle » à l'oreille complaisante de journalistes, comme par hasard… Personnellement, je compatis. Je lui suggère même de créer son propre Téléthon, ça rapporte…Néanmoins, la cause très controversée de l'accompagnement sexuel soulève plusieurs réflexions de ma part (une fois de plus), induites par ce rapport.Tout d'abord, comme Jean-François Chossy, je défendais l'idée que l'accompagnement sexuel devait être réservé aux personnes qui n'ont pas accès à leur corps. C'était « mon argument irréfutable » à l'origine, lorsque j'ai lancé cette croisade avec ceux et celles qui la continuent maintenant sans moi à leur côté, étant redevenu franc-tireur entre-temps. J'ai avancé et défendu cet argument car je savais que c'était le seul qui pouvait être entendu, en pinçant le nez, par les bonnes âmes de ce pays, telles que Roselyne Bachelot ou l'armada de certaines associations féministes et cathos. Parce que, à force de fréquenter le milieu politique, j'ai très vite compris que pour être entendu il faut avancer par étapes ou, plus sûrement encore, en crabe. Demander peu pour entrouvrir la porte socio-politique pour, ensuite, pouvoir s'y engouffrer. Mais vous l'aurez compris, je ne suis plus d'accord avec cet argument. Par contre ─ Jean-François Chossy y fait allusion dans son rapport ─, je pense et je le répète : il faudra tôt ou tard permettre à toute personne souffrant de misère affective et sexuelle de bénéficier d'un accompagnement sexuel. Il y a 3 millions de personnes qui souffrent de ce mal en France. Ce chiffre n'interpelle pas ? N'est-il pas révélateur de l'état de déréliction de notre pays ? Et, nonobstant cette réalité qui interpelle, vouloir réserver l'accompagnement sexuel aux seuls impotents majeurs, c'est oublier, un peu facilement, que la majorité des personnes « handicapées » de ce pays sont dans un état de délabrement psychologique tel qu'elles sont incapables d'accéder à leur dimension libidinale sans aide (comme les 3 millions de « valides » précités), sinon elles s'en seraient sorties depuis longtemps de cette misère déshumanisante. Un très important nombre de personnes ayant un handicap sont désincarnées, dévalorisées et désubtancialisées, par des années d'assistanat et de maltraitance fréquemment (il en est probablement de même pour la plupart des personnes « valides », naturellement fragiles et sur-fragilisées par l'inhumanité d'une société néolibérale). Elles ont besoin d'un accompagnement spécialisé afin d'arriver progressivement à recréer du lien, à oser de nouveau tisser des relations, à redevenir humaines en somme.Ce n'est pas légiférer qu'il faut pour préserver les personnes impliquées dans l'accompagnement sexuel de toute poursuite judiciaire, c'est respecter la liberté de chacun à jouir librement et volontairement de son corps. Dans une démocratie, il faut encadrer et protéger mais sûrement pas interdire lorsque cela relève de la liberté personnelle, et que celle-ci n'empiète pas sur celle de son prochain.Par exemple, je viens d'être appelé par un médecin officiant dans un service de médecine palliative. Un de ces patients me raconte-t-il, un jeune homme atteint d'une maladie neurologique évolutive très grave, avait demandé à avoir une relation sexuelle avant de mourir. C'était son ultime vœu. Mais l'équipe a eu beau se démener pour trouver une solution, le jeune homme est mort sans avoir accédé à cette attente. Pourtant, officieusement, c'eut été possible. Encore aurait-il fallu que cette équipe médicale sache à qui s'adresser. Et que la société ne mette pas de freins à une liberté essentielle et à une souffrance indicible.Qu'aurait dit Mme Bachelot et tous les intégristes du sexe devant une telle situation ? Ils l'auraient laissé crever avec sa frustration en recommandant son âme à Dieu, alors que des femmes auraient été prêtes à répondre à cette dernière volonté ? L'intolérance rend bête. Ceci étant dit, je fais plusieurs constatations dans ce rapport qui finira dans un placard, comme tant d'autres. Pour quel coût ? Celui que j'avais fait en 2007 m'avait rapporté 10 000 € et n'a jamais servi à ce jour ! Et celui de Jean-François Chossy, combien lui rapporte-t-il pour terminer dans les archives ministérielles ? Il paraît que l'État français serait quelque peu déficitaire… Pourtant, il n'hésite pas à mettre une fortune dans des rapports qui ne servent à rien.Quoi qu'il en soit, Jean-François Chossy déclare dans son rapport, avec raison, qu'il ne faut pas stigmatiser les personnes qui ont un handicap avec un vocabulaire inadéquat. Pourtant, il emploie plusieurs fois l'expression « personnes lourdement handicapées ». C'est pas stigmatisant « lourdement » ? Il me semble que si. Cela fait penser à un « fardeau lourd, encombrant, malaisé à manipuler et qui cause de l'embarras », comme il l'écrit lui-même ! En tout cas, pour moi qui suis considéré comme étant « lourdement handicapé », ça l'est. Je préfère être une personne physiquement dépendante, par exemple, s'il faut absolument une étiquette. Jean-François Chossy estime que ce serait plus juste d'être une « personne handicapée en situation de… » Personnellement, je trouve que cela fait… très lourd aussi, comme formulation. De surcroît, autant j'ai un handicap, autant je ne suis pas handicapé. Sinon je ne serais pas qui je suis et je ne ferais pas tout ce que je fais… Jean-François Chossy préconise également « restriction de capacité » plutôt que « handicapé ». Je veux bien mais il me semble qu'une restriction de capacité n'est rien moins qu'une autre façon de parler d'incapacité et de les mettre en avant ? C'est sur les capacités qu'il faut insister si nous voulons changer le regard, car nous avons tous des capacités spécifiques ! En outre, Jean-François Chossy fustige très justement la fameuse RQTH [reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé], et il propose de remplacer cette qualification sibylline par RSTH [reconnaissance du statut de travailleur handicapé]. Très bonne idée mais pourquoi « reconnaissance » ? Pourquoi, lorsque l'on a un handicap, faut-il que la société nous reconnaisse un statut ou autre chose pour nous donner une sorte de « droit de libre circulation » dans notre société ? Un STH suffirait largement pour nous flécher. Enfin, il évoque « les mots blessants d'un autre temps », d'accord mais, une fois que le constat est fait, on en fait quoi ? On va taper sur les doigts des méchants ? Les mots blessants, comme la prostitution, existent depuis l'origine de l'homme. Une dernière précision : autrement capable vient de l'île Maurice, pas du Québec. Quant à bannir les expressions « handicapé » et « en situation de handicap », je suppose que ce rapport était prévu pour le siècle prochain, au minimum ? De toute façon, s'il est primordial de faire un travail sémantique, il ne faut pas vouloir couper les cheveux en quatre et appeler un chat un chat. Je refuse de passer d'une extrême à l'autre. J'ai un handicap, que cela me plaise ou non, mais je ne suis ni lourd, ni une charge, ni dépendant, ni à intégrer. Avoir un handicap ne me pose aucun problème, être réduit à mon handicap me pose par contre un très grand problème.Autres constatations.Jean-François Chossy aborde toutes les formes possibles de maltraitance, sauf une : la maltraitance réciproque. Quand va-t-on arrêter de stigmatiser les professionnels ? Car la maltraitance est forcément le fait des seuls professionnels !… C'est grave. Comment avancer dans ces conditions sur un sujet aussi épineux ? Comment prétendre à une égalité et à la citoyenneté des personnes « handicapées » dans une telle conjoncture déséquilibrée d'entrée ? La maltraitance n'est pas que le fait des seuls professionnels. Une personne « handicapée » n'est pas un ange, c'est une personne avec ses qualités et ses défauts. Mais c'est bien plus pratique de « croire » que c'est un ange, ça permet de la désexualiser !De plus, il plaide pour que l'on ne tienne plus compte des revenus du conjoint dans le calcul de l'AAH [allocation aux adultes handicapés]. En quoi il a mille fois raison. C'est totalement injuste, dévalorisant et déshumanisant. Comme il pose la question de savoir si ce serait judicieux d'aligner le RSA et l'AAH. Pour moi, la réponse est oui, sans conteste. Pourquoi une personne handicapée vaudrait-elle plus qu'une personne en fin de droit ? Ne sommes-nous pas dans une nation prônant l'égalité des droits et des chances ?Ensuite, il constate le coût outrageusement élevé des matériels paramédicaux et médicaux. Ce que je dénonce avec force depuis des années, en vain. Par contre, je ne suis pas convaincu par la solution proposée par Jean-François Chossy. Il suggère une TVA réduite. On sait très bien ce que cela a donné dans la restauration. Qui a vu les prix baisser de façon conséquente ? Il faut contraindre les revendeurs de matériels paramédicaux (fauteuil roulant, commande d'environnement, etc.) à baisser leurs marges indécentes. Ça réduirait un peu le trou de la sécu. Ces revendeurs, pour la plupart, se repaissent sans états d'âme de la misère humaine. Exemple, je viens de recevoir un nouveau fauteuil roulant électrique d'origine suédoise, il coûte plus de 27 000 € !, alors qu'en Suède il vaut au minimum moitié moins.Enfin, Jean-François Chossy fait remarquer qu'on « peut s'inquiéter que l'aide-ménagère ne soit pas repérée comme étant un moyen de compensation pris en compte par la PCH, alors que c'est une nécessité vitale dans certains cas et utile dans tous les cas ». C'est réclamé depuis des années par toutes les associations. Mais c'est la première fois, à ma connaissance, qu'un ex-député l'écrit noir sur blanc.Au final, rien de nouveau dans ce rapport de 127 pages, rien que l'on ne savait déjà, que le gouvernement ne savait déjà, ce qui ne l'a pas empêché d'y rester indifférent. On ne voit pas pourquoi, brusquement, il aurait des élans de générosité et de lucidité. Ce rapport ressemble bigrement à de la poudre aux yeux, à un leurre.

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