Lettre ouverte à Roselyne Bachelot de la part d'un citoyen (presque) ordinaire

Qui a dit : « Vous pensez que la ministre en charge du droit des femmesva soutenir un truc pareil ? » Non, pas Nicolas Sarkozy (pour une fois) bien que ce soit typiquement son style de langage châtié.

En fait, c'est une de ses affidées qui n'a pas mis longtemps à adopter la trivialité de son patron : Roselyne Bachelot en personne, elle-même, toute seule, comme une grande.

« Un truc pareil ». Merci Mme Bachelot pour le « truc pareil ». Que vous soyez contre est une chose on ne peut plus respectable, mais que vous soyez insultante et outrageante n'est pas digne de votre rang, même si c'est désormais une habitude depuis 2007 dans les gouvernements Sarkozy successifs. La trivialité et le mépris d'autrui sont devenus une marque de fabrique sarkozyste (cf. Hortefeux, Besson, etc.). C'est d'ailleurs la seule continuité notable dans ses gouvernements, d'après moi.

Vous avez aussi dit : « J'y suis rigoureusement, formellement, totalement opposée. » Rien que ça ! Ben dis donc ! Qu'est-ce que ce serait si vous y étiez simplement opposée ?

Pourquoi êtes-vous dans un tel état ? À cause de l'accompagnement sexuel des personnes en situation de handicap !

Ce sujet controversé vous vaut un article intitulé : Bachelot opposée aux assistants sexuels pour les handicapés, paru dans Libération du 6 janvier 2011. Celui-ci fait du reste partie d'un dossier consacré au dit accompagnement sexuel par cet hebdomadaire. Qui vous a « recadrée » avant votre passage sur Europe 1 ? Puisque, dès le lendemain matin, 7 janvier, vous repartez à la charge. Car cette envolée fracassante et outrée à souhait est suivie, dans l'interview de Marc-Olivier Fogiel, par une tirade bien plus mesurée et démagogique celle-là, dans laquelle vous mettez brusquement beaucoup d'eau dans votre vin (très frelaté et compassionnel, mielleusement compassionnel et moralisateur).

Vous commencez par : « Aux auditeurs d'Europe 1, j'aimerais d'abord dire plusieurs choses car c'est un sujet très délicat qui... qui doit s'aborder avec beaucoup de pudeur... ». Et terminez par : « J'entends la misère de certaines personnes handicapées. Vous avez peut-être un fils, une fille, un petit-fils, une petite-fille. Est-ce que vous lui conseilleriez ce métier d'assistant sexuel ? ». « Pourquoi pas, oui. Moi, pour ma part, oui », répond Fogiel. « Eh ben, je sais pas. Demandons... demandons aux auditeurs d'Europe 1 s'ils conseilleraient cela à leurs fils et leurs filles. »

Vous nous montrez ainsi que vous êtes une mère et une grand-mère démagogues, dirigistes et moralisatrices, ce qui n'est guère à votre honneur de « démocrate ultralibérale ». Votre fantasme parental ne tient compte ni de la réalité des désirs de l'enfant et de ses capacités, ni de la réalité du marché du travail (il y en a qui ont besoin de manger et qui sont prêts à beaucoup pour survivre dans une société où ils n'ont plus leur place, plus de repères, plus d'avenir, plus de projets d'avenir, plus d'espoir donc). En quoi se prostituer, si c'est un choix personnel assumé, serait-ce condamnable ? Il n'y a pas de sot ni de sale métier. Ne vous en déplaise, il y a des prostituées heureuses qui n'ont pas du tout envie de changer de profession. J'en connais.

Pour ma part, comme Marc-Olivier Fogiel, j'estime que mes enfants et, peut-être un jour mes petits-enfants, sont assez grands pour faire de leur vie, de leur cœur et de leur corps, ce qu'ils veulent. C'est ce qu'on appelle le respect de la liberté d'être et de penser d'autrui. Vous dites aussi aux chers auditeurs que les personnes « handicapées » ne sont pas les seules à souffrir de misère affective et sexuelle. Entièrement d'accord, Mme la Ministre. Mais ce sont les seules à ne pas pouvoir se toucher et se masturber pour différentes raisons, donc à ne pas pouvoir se soulager toutes seules !

De plus, nonobstant ce qui précède, on apprend que la « prostitution » bénévole ne vous pose aucun problème de conscience - c'est vous qui prétendez que l'accompagnement sexuel n'est que de la prostitution, je précise. Je vous cite : « Que des médecins aident les..., ou des personnels de santé aident dans le cadre de consultations médicales à mieux vivre, à donner les moyens aux personnes handicapées, je suis évidemment tout à fait pour [...]. Soit cela [l'accompagnement sexuel] relève du bénévolat et des relations interpersonnelles entre deux personnes et là l'Etat n'a pas à intervenir. Soit ce sont des relations rémunérées, soyons clairs, rémunérées en échange d'un service sexuel, cela porte un nom, ça s'appelle de la prostitution. »

Avez-vous conscience de l'incohérence de certains de vos propos ? Être pour l'accompagnement sexuel bénévole, c'est tout bonnement trouver acceptable l'idée d'une prostitution bénévole. Par conséquent, tout compte fait, le droit des femmes vaut beaucoup moins, et suscite moins d'états d'âme ministériels, si la prostitution est gratuite ! Ce n'est pas leur bien-être qui vous pose un problème mais leur marchandisation, leur valeur marchande. Le même acte, selon qu'il soit rémunéré ou gratuit, peut donc être considéré comme répréhensible et indigne ou compassionnel et altruiste. Quel souci spécieux pour les femmes (il n'est bizarrement question que des femmes, pas des hommes qui font de l'accompagnement sexuel et/ou de la prostitution) ! Et vous qui êtes horrifiée à l'idée d'une rémunération des assistants sexuels, vous seriez d'accord pour une prise en charge médicale de cet accompagnement (comme en Israël, quoi), c'est-à-dire que ce soit pris en charge par la sécu. Hallucinant, non ?

Sachez que les assistant(e)s sexuel(le)s sont majeur(e)s et vacciné(e)s. Ils et elles savent parfaitement ce qu'ils et elles font, et sont très heureux de le faire. Rassurez-vous. Il n'y a aucune coercition, que de la générosité et de l'humanité. Et ils et elles sont volontaires. Et, en plus, ils et elles passent par une formation préalable d'un an qui leur coûte plus de 3000 € ! Vous connaissez beaucoup de prostitué(e)s qui sont formé(e)s pendant un an avant d'exercer ?

Le problème, en la circonstance, c'est que vous répétez mot pour mot les arguments du Mouvement du NID et de certaines associations féministes de femmes handicapées, voire de l'OCH [Organisation Catholique des personnes Handicapées] ; par parenthèse, Jésus n'a-t-il pas dit, en parlant de Marie-Madeleine : « Il lui sera beaucoup pardonné car elle a beaucoup aimé ?

Ce qui me dérange profondément dans cette affaire, c'est que tout me donne à croire que vous n'êtes pas informée mais endoctrinée. Avez-vous déjà rencontré des assistant(e)s sexuel(le)s ? Avez-vous déjà rencontré des personnes en situation de handicap qui bénéficient d'un accompagnement sexuel ? Avez-vous déjà rencontré des personnes qui souhaitent en bénéficier ? Évidemment que non. C'est tellement plus simple de pontifier et de décréter derrière son bureau. Et cet assaut médiatique tombe comme par hasard le lendemain de la création de l'association CH(S)OSE, émanation du CHS [Collectif Handicaps et Sexualités], et quelques semaines ou mois avant que le député UMP Jean-François Chossy ne dépose un projet de loi, normalement d'ici fin juin...

Il y a par conséquent le feu dans la maison des anti. Auxquels vous avez accordé une oreille très compréhensive. Ils ont d'ailleurs dû se frotter les mains la semaine dernière en vous entendant et en lisant vos propos. Merci pour eux. Et tant pis pour les personnes en situation de handicap.

Mais, Mme la Ministre, si cette loi ne devait pas être votée à cause de votre légèreté et de votre intolérance, il faudra que vous veniez avec moi à la rencontre de toutes les personnes « handicapées » que vous aurez maintenues dans une misère affective et sexuelle par votre dogmatisme partisan, dans la souffrance d'un corps et d'une libido bridés, tout en ne respectant pas les conventions internationales que la France a ratifiées sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Quoi qu'il en soit, voici une fois de plus le médico-social qui s'invite. Nous sommes (irrémédiablement ?) des malades, nous les « handicapés », pas des personnes, des citoyens à part entière. Il y a loin décidément de la coupe aux lèvres législatives et culturelles. En tout cas, je peux vous dire que nombre de femmes « handicapées » sont révoltées et choquées par vos prises de position lapidaires et discriminantes. Vous invoquez le respect des femmes, et que faites-vous des femmes en situation de handicap qui se battent afin de pouvoir bénéficier un jour d'un accompagnement sexuel ? Que faites-vous de leur souffrance ? Que faites-vous de ces femmes en situation de handicap qui se font abuser sexuellement quotidiennement et dans une indifférence quasi générale ? Que faites-vous de ces mères qui masturbent leurs enfants en désespoir de cause ?

C'est outrageant dans ces conditions de prétendre que vous vous souciez du respect du droit des femmes. Dites plutôt, de certaines femmes. Comme Nicolas Sarkozy se soucie de certains Français. Dans les deux cas, ce sont ceux qui ont les moyens de se faire entendre...

C'est pathétique et blâmable dans votre position.Cependant, quand je me rappelle de votre gestion de la grippe et de vos envolées maternalistes durant la coupe du monde, rien ne m'étonne...Vous qui vous êtes battue pour les personnes homosexuelles, mais c'était il y a bien longtemps, vous méprisez par votre prise de position les personnes en situation de handicap et, particulièrement, les femmes « handicapées ».

Que vous soyez contre l'accompagnement sexuel sans savoir de quoi il en retourne et sans laisser les parlementaires faire sereinement leur travail, c'est de l'obstruction, c'est même en l'occurrence de l'incitation à de la discrimination. Il me semble que la moindre des choses, Mme la Ministre, aurait été de rencontrer des membres du CHS, ou moi-même puisque je suis abondamment cité dans un des articles de Libération, avant de vous prononcer publiquement. Mais la déontologie gouvernementale n'est plus ce qu'elle était.

J'aurais essayé de vous expliquer quelles souffrances représentent le fait de réprimer sa libido, de refouler ses pulsions et d'être privé de vie sexuelle. J'aurais essayé. Mais, visiblement, vous avez un parti pris très peu démocratique. D'autre part, il y a peu, un père a tué son enfant polyhandicapé en Seine-et-Marne. Un acte de désespoir parental de plus. Combien en faudra-t-il encore pour que la Prestation de compensation du handicap soit accordée aux enfants à hauteur de leurs besoins réels ? Car ces drames ne sont pas fortuits, ils ne sont pas le fruit de « la faute à pas de chance » comme vous aimeriez sans doute le croire.

La politique du gouvernement, de certains conseils généraux et de certaines Maisons départementales des personnes handicapées est d'accorder le moins d'heures possibles en aide humaine, partant du principe que c'est aux parents d'assumer la tare de leur enfant, de se sacrifier par amour (surtout quand ça coûte moins cher à l'État). Aucune pitié, aucun état d'âme, lorsqu'il s'agit de fric, sauf lorsqu'on s'appelle Bettencourt et consorts.

Il paraît que Nicolas a décidé de faire de la dépendance sa priorité 2011 ? Vous me faites rigoler au vu de ce drame. Ce n'est qu'une priorité électoraliste que vous nous faites renifler...

Combien faudra-t-il encore tuer d'enfants en situation de handicap pour que vous réagissiez comme il se doit ? Combien ? Avez-vous conscience que vous êtes complice de meurtre par votre refus de voir la réalité en face et d'agir en conséquence ?

Les parents doivent assumer l'éducation de leurs enfants mais pas le handicap de leur enfant, qui plus est jusqu'au désespoir, jusqu'au geste fatal. Nous ne sommes plus à l'ère du sacrificiel et de la repentance parental pour faute génétique.

Je vous accorde que vous n'êtes pas la seule responsable, les associations qui adoptent, soutiennent des décisions iniques car insuffisantes en matière d'aide humaine, le sont autant que vous, à mes yeux. Si cela peut vous consoler. Mais avez-vous besoin d'être consolée, Mme la Ministre de la Solidarité et de la Cohésion sociale ? Solidarité ? Quelle solidarité ? Cohésion sociale ? Mais de quelle cohésion sociale parle-t-on ? Votre ministère est très mal nommé.

Mais ne vous en faites surtout pas pour ça, ne vous faites pas de mauvais sang pour si peu, pour quelques « handicapés ». Le train des situations de détresse passe tellement vite sur le rail de votre indifférence qu'il ne risque pas de bouleverser durablement votre conviction du devoir accompli. Je ne m'inquiète pas pour vous. Par contre, je m'inquiète énormément pour mes congénères de tous âges, et pour leurs proches.Un excès de sensiblerie de ma part, très probablement.

Bonne année 2011 Mme la Ministre

De la part d'un citoyen (presque) ordinaire

Post-scriptum : je vous conseille vivement, Mme la Ministre, de visionner le documentaire L'amour sans limites de François Chayé (http://www.vodeo.tv/documentaire/l-amour-sans-limites) et celui de Jean-Michel Carré Sexe, amour et handicap qui sera diffusé sur France 2 en février. Ils sont très instructifs et bouleversants.

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