Colère

Je reviens pour soulever une question essentielle.

Qui n'a vu des z'handicapés dans les nouveaux cabinets ministériels ? Qui n'a vu des conseillers techniques « en situation de handicap » (excepté les syndromes classiques relevant de la grosse tête) ? Pas moi. Et je dis bien conseiller technique, chargé(e) de mission ou directeur/directrice de cabinet, pas simplement réceptionniste, comme chez Morano en son temps, dont le directeur de cabinet a ainsi pu se vanter d'avoir respecté les quotas… sans bousculer les consciences. L'Élysée sarkozyste a compté jusqu'à près de 1100 employés et, à ma connaissance, absolument personne ayant une RQTH [reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé] − je vous fais remarquer au passage que, d'une part, lorsque l'on a un handicap, être travailleur relève d'une qualité (!), et que, d'autre part, je suis un travailleur qui a un handicap mais pas un travailleur handicapé (sinon bonjour les compétences et les capacités) ; un handicap commence bien par le regard et par les mots…

Qu'en sera-t-il du personnel de l'Élysée sous Hollande ? Une chose est sûre pour le moment : il n'y a  aucune personne « handicapée » à un poste de responsabilité, sauf erreur de ma part, près de Hollande.

Ce gouvernement a réussi à respecter la parité chez les ministres, nettement moins chez les conseillers techniques, mais il y a du progrès de ce côté-là. Par contre, pour ce qui est du respect du quota de 6 % d'embauche de personnes ayant la RQTH, nada.

La gauche reste plus sensible aux droits des femmes qu'aux droits des personnes « handicapées ». L'État propose et promulgue une loi mais la loi est faite pour les autres, pour les chiens, pas pour l'État bien sûr. C'est désespérant. C'est prodigieusement désespérant et fatigant. Donc, une fois de plus les technocrates sont préférés aux gens de terrain, aux gens d'expérience. C'est ce qu'on appelle une lacune normale pour une présidence normale.

En 20 ans, le nombre de personnes « handicapées » ayant occupé des postes de responsabilité dans des ministères peut se compter sur les doigts d'une main environ. Et encore, la plupart n'ont pas redoré le blason des personnes en situation de handicap (quand on a connu de telles catastrophes, difficile de reprendre le risque). Personnellement, j'ai été chargé de mission de Marie-Thérèse Boisseau à cheval sur 2003/2004, mais j'ai démissionné très vite car j'ai très vite compris que j'étais un faire-valoir car on ne me donnait pas les moyens de faire mon travail (par ailleurs passionnant) de façon correcte, pire, on a essayé de me museler, la goutte d'eau de trop.

 

Cela étant, vous connaissez beaucoup de spécialistes de la politique du handicap et de la dépendance dans les médias ? Moi pas. Ça n'intéresse pas vraiment comme sujet, il n'est pas « assez porteur ». Même à MediaPart. Aucun spécialiste de ce domaine dans l'équipe de journalistes. Et je me demande même s'il y a une seule personne ayant la RQTH d'embaucher par ce journal ? J'ai beau être un inconditionnel de MediaPart, je ne peux que regretter une telle carence. C'est quoi une société civile qui laisse sur le bas-côté une partie de ses citoyens ?

J'ai au moins une prière : que tous les médias aient a minima la décence, une fois pour toutes, d'arrêter de parler des « handicapés », donc de nous réduire, de nous résumer constamment à notre handicap, de stigmatiser à tout-va pour gagner quelques caractères, par facilité, par ignorance ou par bêtise. Ce serait un bon début. Vraiment.

 

Inclusion, égalité des droits et des chances, participation, citoyenneté, autonome, putain que les mots sont magnifiques et que la réalité est impitoyable et méprisable.

Mais que font les associations comme l'APF ou l'AFM et les autres ? Rien. Vous avez entendu ou lu quelque chose à ce sujet, vous avez eu vent d'un communiqué de presse ou d'une action de revendication pour dénoncer ce non-respect de la loi ? Moi pas. Donc pourquoi cela changerait. On préfère encore et toujours réclamer du fric, plus de fric, dans ce milieu de l'autonomie assistée, comme dans tous les autres milieux, hélas.

Par parenthèse, je suis convaincu que l'accompagnement sexuel serait déjà une réalité en France si ces associations avaient agi autrement, avaient été moins ambiguës et moins administratives. Mais ça n'engage que moi évidemment… En attendant, je donne rendez-vous en septembre, lors de la parution du rapport du CCNE [conseil consultatif national d'éthique] sur ce sujet épineux. Quelle sera la conclusion des sages ? De ces préconisations dépendra en partie l'avenir de l'accompagnement sexuel. En partie seulement, car, tout compte fait, c'est d'abord une question d'éthique personnelle, de conscience personnelle. À ce jour, personne ne s'est retrouvé devant un tribunal pour avoir servi d'intermédiaire entre une personne « handicapée » et un(e) assistant(e) sexuel(le) ou un(e) prostitué(e). Le délit d'humanité n'existe pas. Il n'est donc pas utopique d'envisager la voie d'une jurisprudence un jour, en la matière…

 

Cela étant, je ne vais pas refaire le monde.

Et du reste, pourquoi est-ce que je m'énerve ? Pourquoi est-ce que je m'insurge ? Qu'est-ce que j'en ai à foutre après tout de ces injustices faites à mes paires ? Je suis autonome, j'ai deux enfants, une vie affective et sexuelle, un travail, plusieurs même, je mène l'existence que j'ai toujours eu envie de mener, alors pourquoi continuer à m'emmerder pour une cause dont je pourrais me passer ?

Parce que je ne supporte viscéralement pas l'injustice. Parce que je sais d'où je viens. Parce que tout le monde n'a pas mes moyens et mes capacités parmi mes paires. Parce que je défends leur cause et non plus la mienne dans une société trop nombriliste et égotique. Parce que je suis un électron libre, totalement libre, qui n'a rien à perdre. C'est un privilège que je n'ai pas envie de gâcher tant que j'en aurais la force. C'est plus fort que moi. Sans compter que j'en retire un certain plaisir… Heureusement.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.