Incuries gouvernementales et corporatistes

Le poids de la dépendance asphyxie les départements, titre Médiapart du 20 décembre 2010. Sans conteste. Car, comme le précise l'article, depuis 2006 l'État n'assume plus sa part de responsabilité en oubliant de verser aux départements les dotations prévues à l'origine pour leur permettre d'assumer le coût de la PCH, de l'APA, du RSA… Au risque de précariser, voire de mettre en danger, les populations les plus fragiles, comme c'est déjà le cas dans les départements les moins dotés où on réduit déjà le nombre d'heures d'aide humaine accordée à une personne pour faire des économies, réduisant d'autant son bien-être et sa sécurité.Certains présidents de conseils généraux sont ouvertement convaincus que l'État veut se débarrasser des conseils généraux, qui gênent d'autant plus Nicolas Sarkozy qu'ils sont majoritairement à gauche… Et quel meilleur moyen, entre autres, de s'en débarrasser que de les faire mal voir par leurs administrés en les étranglant financièrement ? Et ça marche : sur le terrain, les fautifs de tous les maux ce sont les conseils généraux, puisque ce sont eux qui serrent le cordon de la bourse en matière de politique sociale… Très peu de gens savent que l'État ne respecte pas sa part du contrat… Depuis des années en plus…Faire des lois, c'est beaucoup plus facile que de les assumer…Ainsi, au hasard, mais vraiment au hasard, l'article 9 de la loi du 11 février 2005, intitulé Délégation des gestes de soin, voté et applicable mais jamais appliqué à ce jour. Pourquoi ? Du fait de pressions corporatistes. En l'occurrence, celles de la Fédération Nationale des Infirmiers [FNI], c'est-à-dire les infirmiers libéraux qui estiment que l'application de cet article serait une atteinte à leurs prérogatives, en prétextant au passage, pour se justifier ou se donner bonne conscience, que cette délégation pourrait mettre en danger vital des personnes en situation de « grande dépendance » car eux/elles seul(e)s sont en capacité d'effectuer correctement lesdits gestes de soin susceptibles d'être désormais assurés par des aidants. Alors que c'est tout le contraire qui se passe !Mais de quoi s'agit-il exactement ? L'article 9 énonce que, dans le cadre de la délégation des gestes de soin, « une personne durablement empêchée, du fait des limitations fonctionnelles des membres supérieurs en lien avec un handicap physique, d'accomplir elle-même des gestes liés aux soins prescrits par un médecin, peut désigner, pour favoriser son autonomie, un aidant naturel ou de son choix pour le réaliser. » En clair, la personne « handicapée » qui délègue reste pleinement responsable de son choix. L'aidant, quant à lui, devra d'abord être formé pour effectuer ce geste spécifique comme il est précisé dans l'article : « La personne handicapée et les personnes désignées reçoivent préalablement, de la part d'un professionnel de santé, une éducation et un apprentissage adaptés leur permettant d'acquérir les connaissances et la capacité nécessaires à la pratique de chacun des gestes pour la personne handicapée concernée. Lorsqu'il s'agit de gestes liés à des soins infirmiers, cette éducation et cet apprentissage sont dispensés par un médecin ou un infirmier. »C'est sans ambiguïté. Néanmoins, cela fait cinq ans que la corporation des infirmiers libéraux bloque l'application de cet article vital pour les personnes concernées. Alors même que lesdits infirmiers ne viennent jamais à 23:00, et encore moins en pleine nuit, pour effectuer en urgence ces fameux gestes pour lesquels les parlementaires ont instauré la délégation. Parce qu'ils ne travaillent pas au-delà d'une certaine heure. Et, hypocrisie suprême, les mêmes ne cessent de se plaindre d'être débordés et mal payés !…Ainsi, ils ne changeront jamais une canule en pleine nuit car elle est brusquement obstruée par une glaire ni ne remettront une sonde urinaire en place. Des gestes que la personne malade ou handicapée ferait elle-même si elle avait l'usage de ses membres supérieurs. D'où l'intérêt et l'importance de la délégation des gestes soin. Alors que la même personne ne fera jamais d'actes de soins (pansement ou injection, par exemple) et les aidants par conséquent non plus.Mais voilà, par orgueil (très mal placé), cette corporation s'oppose obstinément à l'application de cet article, quand bien même la délégation repose sur une compétence spécifique et non sur une qualification. En effet, l'accompagnant qui a été formé à assumer un geste de soin ne peut plus l'effectuer s'il quitte son employeur. C'est donc un droit limité. S'il veut le refaire chez quelqu'un d'autre, il doit être reformé.Comme on le voit, la délégation des gestes de soin représente à la fois un confort et une sécurité pour la personne en situation de dépendance vitale, sans disqualifier les infirmiers libéraux.Pourtant, la FNI reste campée sur sa position au mépris de tout sens de la responsabilité, du droit et du respect de la liberté d'autrui. Estimant que les personnes n'ont qu'à appeler les urgences ! Bien que, d'une part, dans certaines situations l'urgence est telle qu'il faut effectuer le geste très vite et que, d'autre part, le coût d'un tel geste serait disproportionné et inconséquent s'il fallait passer systématiquement par la case hôpital !Et que font les gouvernements successifs depuis 2005, ils plient devant une corporation. D'autant plus que, depuis juillet 2002, six ministres et secrétaires d'État se sont succédé pour gérer la politique du handicap. C'est ce qu'on appelle l'efficacité par la continuité. C'est très français. Ceci n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres d'incuries gouvernementales et corporatistes. Un exemple parmi tant d'autres d'avancées sociales primordiales, peu ou pas coûteuses, qui ne sont pas ou très mal appliquées par électoralisme et/ou par négligence, par lâcheté et par manque de sensibilité (Chirac est à l'origine de la loi « en faveur de l'égalité des droits, des chances, la participation et de la citoyenneté des personnes handicapées », parce qu'il a lui-même une fille très anorexique, C.Q.F.D. !).Cerise sur le gâteau, tout ce « beau monde », qui grouille dans les cabinets gouvernementaux, est habituellement plus ou moins ignorant des domaines dont il a la charge (c'est le cas en matière de politique sociale et, notamment, de politique du handicap), à commencer par les ministres ou les secrétaires d'État eux-mêmes. On devine donc aisément l'efficacité de ce jeu de chaises musicales. D'autant qu'il faut compter environ six mois pour que toute l'équipe soit à peu près opérationnelle, il reste par conséquent, au bas mot, neuf mois en moyenne pour travailler avant d'être éjecté. Et, en règle générale, ils travaillent principalement sur des dossiers, pas pour des êtres humains, et la seule réalité concrète qu'ils connaissent ce sont les chiffres ; la politique gouvernementale s'inscrit d'abord dans des chiffres, rarement dans une réalité vécue et/ou ressentie − on légifère sur le handicap alors qu'on ne sait même pas ce que signifie et ce qu'implique au quotidien d'avoir un handicap et d'être, par-dessus le marché, handicapé par les dysfonctionnements et les inaccessibilités innombrables générées par une société exclusive. De toute façon, à quelques exceptions près, ils ne connaissent le domaine à traiter que de façon théorique, très rarement de façon pratique et tangible, car ce sont le plus souvent des fonctionnaires d'État non des personnes de terrain. Et puis, sauf improbable exception, il n'y a jamais de personnes en situation de handicap parmi les conseillers techniques (quand il y en a, elles font très peu de vagues et sont nulles et/ou arrivistes), donc il n'y a personne pour faire bouger les mentalités et le regard. Je parle d'expérience à propos des dysfonctionnements : j'ai travaillé dans un secrétariat d'État pendant trois mois, avant de démissionner car je n'avais pas une âme de faire-valoir.Cependant, s'il y a une constante en matière de gouvernance, ce sont les inégalités croissantes qui se dessinent et se creusent d'année en année en matière de politique sociale. C'est logique, puisqu'une politique sociale digne de ce nom ne peut s'envisager, au mieux, qu'à moyen terme. Or, comme chacun le sait, lorsqu'on est surtout préoccupé par le pouvoir, par sa future réélection, on n'a pas le temps de faire de la politique, de la vraie politique, car tout ce qui sort du court terme est fréquemment considéré comme de la « politique à risque » par les ego hypertrophiés et comme, à court terme, la politique sociale est presque toujours un gouffre, on s'en prend au gouffre plutôt que de faire de la politique sociale. Et comme la politique, du moins au plus haut niveau, est très (trop) souvent envisagée et élaborée en fonction du court terme, à cause des sièges éjectables qu'on « occupe », il n'est même pas nécessaire d'essayer d'imaginer le résultat, on le voit presque tous les jours depuis quelque temps, depuis un temps certain même… Et quand on ne se défile pas, on impose à la hussarde, ce qui détermine…Pourtant le milieu social, médico-social et médical est un terreau d'emplois, d'humanisation, de socialisation, d'innovation, de sociabilisation et d'insertion inépuisable.Pas de problème, c'est que la politique sociale pose la question de la place et de la valeur de chacun d'entre nous dans une société ultralibérale. Et la réponse est que la personne a de moins en moins de valeur et de place en dessous d'un certain niveau de vie (de préférence très élevé).L'adage qui dit qu'on « ne prête qu'aux riches » est de plus en plus criant.Et, là où le bât blesse, c'est qu'en matière de politique sociale et, entre autres, de politique du handicap, il y aurait des articles législatifs à faire appliquer, des objectifs à atteindre, des innovations à apporter qui sont primordiaux mais dont personne ne se soucie par méconnaissance, insouciance, ignorance ou calcul.Encore faudrait-il comprendre quelque chose aux réalités sociales, tel que le handicap par exemple.À ce propos, il est intéressant d'analyser, avec le recul, des extraits du discours de Nicolas Sarkozy, du 10 juin 2008, lors de la première Conférence Nationale du Handicap − on peut entendre l'intégralité de ce discours sur le site de l'Élysée, enfin presque, car il a été épuré habilement d'environ une minute de dérapages langagiers.Il faut savoir que les intéressés présents, c'est-à-dire les personnes dites handicapées, dont j'ai été, ont été choquées par le ton du président de la République, à cette occasion. Un ton franchouillard, parfois même vulgaire, le ton de celui qui vous tape sur les épaules pour mieux vous enc... « J'avais souhaité que l'une de mes toutes premières interventions en tant que Président de la République soit pour vous dire que, pendant les cinq années à venir, pas un seul jour ne se passerait sans que nous travaillions au service des personnes ayant un handicap, des personnes fragiles et de leurs familles. » On voit le résultat sur le terrain : les MDPH sont au bord du clash, l'AGEFIPH se voit ponctionner par l'État de 60 millions d'euros, la loi sur l'accessibilité est en pleine régression, les personnes âgées en perte d'autonomie sont écartées de la PCH, etc., etc.« D'ailleurs, je serais à votre place, l'insatisfaction ce n'est pas une fois de temps en temps que je l'exprimerais, c'est chaque seconde ! Il y a des gens à qui on ne doit pas reprocher l'insatisfaction ; on peut la comprendre. Et lorsqu'elle s'exprime à l'endroit de celui qui est le chef de l'État, c'est parfaitement normal parce que lorsque le handicap vous est tombé dessus, soit à la naissance, soit par un drame, vous ne l'avez pas choisi, au fond cette colère sourde, qui d'une certaine façon, peut-être, aide à vivre. C'est normal. Et s'il y en a un qui n'est pas choqué de cela, c'est bien moi, parce que je pense que si j'étais à votre place (cela pourrait m'arriver et cela aurait pu m'arriver), je serais encore beaucoup plus insatisfait que vous. Ce n'est pas parce que, si vous étiez à la mienne, vous seriez satisfaits. Vous avez compris qu'en vous disant cela, ce n'est pas un jugement que je porte. Cette réalité humaine me paraît l'évidence. » On a très bien compris que ce n'est pas un jugement, et on a aussi compris, depuis le temps, que cette insatisfaction « légitime », Nicolas Sarkozy en a bien peu à faire… Que tout cela ce ne sont que des mots d'un politicien complètement déconnecté de la réalité concrète, complètement éloigné de la vie quotidienne d'une personne en situation de handicap. Contrairement à ce qu'il essaie de laisser entendre. Ça ne coûte rien de dire que si on était handicapé soi-même, on serait beaucoup plus insatisfait encore. C'est de la rhétorique politicienne.« Il y a une première idée que je veux défendre, c'est que le handicap n'est pas simplement votre affaire parce qu'à chaque fois que l'on croise un handicapé, une personne ayant un handicap dans la rue, cela doit nous interpeller sur notre société, sur les valeurs qui sont les nôtres, sur nos lois. Cela nous interpelle dans ce que nous avons de plus profond. Quel regard portons-nous sur vous ? Et comment faire de ces centaines de milliers de drames personnels une opportunité pour la société ? » Dommage que le président de la République n'ait pas répondu directement à ces questions autrement que de façon détournée et démagogique. Car « les valeurs qui sont les nôtres » sont en chute libre dans notre société, et particulièrement lorsqu'on a un handicap, lorsqu'on est vieux, sans domicile et qu'on vit sous le seuil de pauvreté.« Cela m'amène à une première idée : mes amis ici qui me connaissent depuis longtemps le savent : je pense qu'une personne handicapée dans une entreprise, dans un lycée, dans un collège, dans une association, ce n'est pas une charge, c'est une chance. Et chacun doit se dire que cela peut tomber à n'importe quel moment dans sa famille ; ceux sur qui c'est tombé, cela s'est fait brutalement. » C'est beaucoup plus facile à dire « c'est une chance » que d'en être soi-même convaincu. Si c'était le cas, pour Nicolas Sarkozy, cela se saurait. Car cette « chance », il ne cesse de la plomber avec sa politique sociale au rabais.« Alors, comme je m'y étais engagé, l'application de la loi du 11 février 2005 a été accélérée ces derniers mois. Tous les décrets d'application ont été pris, tous, parce que c'était bien souvent une revendication que vous me présentiez. » Ce n'est pas vrai ! L'article 9, comme nous l'avons vu plus haut, n'est toujours pas mis en application, cinq ans après.« Désormais, grâce à la nouvelle prestation de compensation du handicap, une personne handicapée n'a plus à prélever sur ses moyens d'existence pour financer les aides qui lui permettent de surmonter les obstacles de la vie quotidienne. » Si seulement c'était vrai. Sachant que la majorité des bénéficiaires de la PCH n'obtient pas plus de quatre à six heures d'aide humaine par jour, on peut difficilement espérer « surmonter les obstacles de la vie quotidienne » dans ces conditions.« Depuis avril dernier, nous avons entrepris d'étendre cette prestation aux enfants en commençant par les enfants les plus lourdement handicapés. » Encore heureux puisque c'était programmé dans la loi du 11 février 2005. Par contre, les personnes âgées dépendantes sont privées de la PCH, contrairement à ce qu'avait prévu cette même loi, à cause de la crise, paraît-il. Mais comme il y a désormais un « plan dépendance », tout va rentrer dans l'ordre… Un ordre ultralibéral of course.« Mais je veux que nous ne passions pas à côté de la véritable révolution de cette nouvelle prestation qui est d'être fondée sur la notion de « projet de vie ». Cela nous oblige à mettre en place un accompagnement personnalisé des personnes handicapées, là où auparavant on se contentait d'un traitement de masse devant un guichet. » Ce « projet de vie » est la tarte à la crème de la loi de 2005. Car ça sert à quoi un « projet de vie » si on ne vous donne pas les moyens suffisants pour le réaliser ? C'est quoi un « projet de vie » quand on a droit à quatre heures d'accompagnement par jour et que le reste du temps on se morfond tout seul entre quatre murs ? Ce « projet de vie » est une belle idée, un joli concept d'utopie politique. Et il en restera ainsi tant qu'on n'offrira pas aux personnes les moyens suffisants pour espérer une authentique autonomie, dans laquelle elles pourront inscrire leur « projet de vie ».« Pour y parvenir, l'urgence est d'améliorer le fonctionnement des maisons départementales des personnes handicapées pour que toutes soient enfin à la hauteur des attentes des familles. Lorsque dans tous les départements, dans leur fonctionnement, ces maisons donneront satisfaction, elles pourraient devenir le socle des « maisons départementales de l'autonomie » qu'il est envisagé de créer dans le cadre de la mise en place, sur laquelle travaille Xavier, du cinquième risque, qui concernera tout le monde. » Pour améliorer le fonctionnement des MDPH encore faudrait-il que l'État respecte sa part du contrat ! Or, il doit des millions de dotations aux conseils généraux… En plus, il est question d'un certain cinquième risque… Celui qui va voir le jour l'année prochaine, paraît-il. Celui de tous les risques pour les assurés…« Aux départements, il faut permettre d'avancer en leur offrant plus de flexibilité. Si certains veulent pouvoir financer quatre heures de kinésithérapie au lieu de trois heures, ils doivent pouvoir le faire ! Il faut mettre de la souplesse dans le dispositif. » C'est à mourir de rire. D'une part, c'est la sécu qui paye les heures de kinésithérapie et pas les départements. D'autre part, on a du mal à payer plus de six heures d'aide humaine par jour et Nicolas veut que le département puisse payer quatre heures de kinésithérapie !« Enfin, pour que la réforme tienne toutes ses promesses, c'est un changement de culture qui est nécessaire. Et là, il faut que l'on soit franc. Il ne faut pas réduire le droit à compensation à l'octroi d'une prestation et à l'application de son barème. Il faut que les personnes handicapées puissent définir leur projet, évaluer leur situation, et voir au sein de l'ensemble des dispositifs existants ce qui est nécessaire. Ils ne doivent plus attendre que la personne demande la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé. Ils doivent la proposer, dès lors que cela facilite la définition d'un « projet de vie ». » Concernant le « projet de vie », rien n'a changé, rien n'a évolué depuis 2008. En fait, ce n'est pas tant le « projet de vie » qui intéressait Nicolas dans son discours, c'était le « projet de les mettre au boulot » qu'il avait en tête, ainsi il pourrait faire basculer environ 250 000 personnes de l'AAH vers le RSA ! Il n'y a pas de petites économies… Ce n'est pas par hasard s'il insiste pendant au moins un quart d'heure sur l'importance du travail :« Qu'est-ce qu'un projet de vie, si ce n'est pour les enfants de pouvoir aller à l'école avec d'autres enfants, et pour les adultes, d'avoir accès aux loisirs, aux sports ou d'avoir la possibilité de réaliser un projet professionnel ? La solidarité de la société à l'endroit des handicapés, ce n'est pas simplement une prestation. Je ne fuis pas. On n'en fera jamais assez, pour des aides à domicile, pour l'accessibilité, pour vivre. Mais tout cela aide à survivre, cela n'aide pas à vivre. Qu'est-ce qui aide à vivre ? C'est qu'un enfant qui a un handicap puisse aller à l'école avec les autres, qu'un adulte qui a un handicap puisse aller au travail avec d'autres, avec un projet professionnel, et pas simplement une allocation. Je ne méprise pas l'allocation, elle est indispensable. Mais ce n'est pas suffisant parce que rien ne remplacera le bonheur d'aller le matin à son travail ou à l'école, de voir des copains quand on est un enfant, ou à son travail de voir des collègues – et peut-être aussi des copains. » Hélas, on n'en fait pas assez en matière d'accessibilité et d'aide à domicile. À tel point que pour beaucoup il est même très difficile de survivre. Quant au bonheur d'aller au travail, parlons-en ! À cause de problèmes d'accessibilité, c'est souvent la croix et la bannière. À cause d'une carence en aide humaine, pour certains, ce n'est même pas envisageable de travailler, sauf par le télétravail, mais comme le télétravail est embryonnaire en France et que 85 % des personnes en situation de handicap n'ont aucune qualification, n'ont pas de diplôme supérieur au BEP, le travail ne peut être qu'une arlésienne… Par contre, le RSA risque de devenir une dure réalité pour ces « fainéants handicapés ».« Donc, pour abattre les murs du handicap, il faut permettre aux handicapés de devenir des citoyens actifs. C'est ainsi qu'on influencera la solidarité. Pour cela, il faut que la société change de regard sur ceux qui sont différents et valorise ce qu'ils peuvent nous apporter. Je veux que la vie cesse d'être une suite d'obstacles pour ces personnes. Alors, le projet de civilisation, qu'en tant que Président de la République j'entends porter, c'est trois priorités : l'éducation, l'emploi et l'accessibilité. » François Fillon s'en occupe du changement de regard et de culture puisqu'il vient de diligenter une mission sur ce point. Et après le « projet de vie » voici le « projet de civilisation » du président, rien que ça ! Il ploie sous ce projet de civilisation, à tel point qu'il n'arrive pas à avancer, le pauvre ! Lui aussi est dépendant, très dépendant même, de la crise et de promesses sans lendemain… Mais ça ne coûte rien de promettre, ça ne coûte rien des promesses d'ivrognes… Quant à l'éducation, belle priorité qui se heurte, entre autres, à une carence en auxiliaires de vie scolaire… Les priorités, c'est comme la confiture, moins elles sont sincères, plus on les étale… Et puis l'emploi, évidemment…« L'emploi des personnes handicapées, c'est un élément essentiel de ma stratégie de lutte contre le chômage. Si l'obligation de 6 % d'emploi de travailleurs handicapés était respectée, c'est 250 000 emplois qui s'ouvriraient à eux dans le privé et 50 000 dans le public, simplement en appliquant la loi. Ce n'est pas la peine d'aller additionner des lois si on ne les applique pas. Je ne plaisante pas sur cette question. C'est un impératif : le seuil de 6 % doit être atteint. » Ces chiffres sont très intéressants mais j'ai envie de dire « et alors ? ». Ça nous fait une belle jambe. Malgré toutes mes qualifications aucun employeur dans le privé n'a voulu de mes compétences durant mon chômage, se disant probablement qu'un type dans mon état, même très qualifié, ne devait pas être très fiable s'il était chômeur, alors que j'avais quitté mon emploi de mon plein gré. Donc, il y a bien un problème de regard et de mentalité, de présomption d'incapacité, dans ce pays. Depuis, je suis travailleur indépendant, j'ai créé un cabinet de consultant. Même « handicapé », on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même, dans ce pays.Et il ose ajouter : « On ne peut pas faire la leçon aux entreprises si l'État ne respecte pas la loi. C'est trop simple d'aller dire aux autres : fais ce que je ne fais pas moi-même. » Ça, c'est franchement culotté, méprisant même. Car, lorsqu'il disait ces mots, il n’y avait aucun travailleur handicapé à la présidence de la République, sur plus de 1000 employés à l'époque, il aurait donc dû en embaucher au moins 60 ! Et à ma connaissance, il n'y en a pas plus aujourd'hui. En tout cas aucun à un poste de responsabilité…« Pas plus tard que le mois dernier – et je le recevrai – j'ai veillé à la nomination du tout premier secrétaire général de préfecture paraplégique. Que l'on ne vienne pas me dire que c'est un exemple comme cela. […] C'est parce qu'il y a un secrétaire général paraplégique que dans la dernière des administrations de France, il y a un employé de bureau paraplégique qui recruté. Est-ce que je me fais comprendre ? Je ne le fais pas pour la photo. Je ne le fais pas pour que l'on s'en vante. Je le fais pour que là aussi, il y ait une élite qui tire, qui donne l'exemple et qui monte. Je ne l'ai pas choisi simplement parce qu'il est paraplégique : en plus, il est compétent ! Sans une volonté déterminée au plus haut niveau de l'État de bouger les choses, recruter un secrétaire général de préfecture paraplégique ne se fait pas comme cela. » C'est moi qui ai mis en gras. Il ne l'a pas fait pour s'en vanter ni pour la photo, à qui va-t-il faire croire cela ? Il ne l'a pas embauché simplement parce qu'il est paraplégique mais aussi et, heureusement pour lui, en plus il a la chance d'être compétent « le paraplégique » ! Il a un sacré besoin de changement de regard, de mentalité et de culture, le NS ! Charité bien ordonnée commence par soi-même… Et il devrait également changer de nègre pour écrire ses discours, car « le paraplégique » en question a une myopathie à laquelle est associée une insuffisance respiratoire le contraignant à être constamment sous respirateur, il est donc plurihandicapé le « paraplégique ». Par parenthèse, Nicolas Sarkozy a toujours su très bien choisir ses « handicapés », il l'a démontré encore récemment en nommant Éric Molinié à la tête de la moribonde HALDE. Aucun de ceux qui ont été nommés jusqu'à présent (il n'y a pas de femmes) ne vont lui faire de l'ombre, le déranger dans la quiétude de sa bonne conscience, ce sont des gens qui se battent pour leur cause et pas pour la cause des personnes « handicapées », des plus démunis, des plus fragiles dans cette société. C'est entièrement leur droit mais ça ne fera jamais bouger les mentalités… Ils font leur carrière, rien de plus. C’est déjà ça… Mais, il y aurait tant à faire…« Je le dis, les agences locales de l'ANPE ont pris l'habitude de considérer les personnes handicapées comme inemployables, jusqu'à parfois refuser leur inscription comme demandeurs d'emploi. » Une petite anecdote : janvier 2009, je débarque au Pôle emploi comme nouveau chômeur et j'entends la guichetière dire à mon accompagnante : « Il fait quoi là, lui ? » Fermer les bans. Puis, je me retrouve dans un bureau pour m'entendre dire qu'il fallait d'abord que je passe par un médecin-conseil pour pouvoir prétendre aux allocations-chômage ! Celui-ci devait me reconnaître « apte à être chômeur » ! Alors que je venais d'être consultant pendant un an pour le compte du Conseil Général… Facile de vouloir nous mettre au boulot dans ces conditions. « Au nom de la solidarité, je me suis engagé à revaloriser de 25 % le montant de l'allocation adulte handicapé au cours du quinquennat. Ce que j'ai dit, je le ferai et l'allocation sera revalorisée chaque année de manière à atteindre cet objectif. » Il a dit « ce que j'ai dit, je le ferai », sans commentaire…« La réforme que je vous propose est en droite ligne avec les principes de la loi du 11 février 2005 qui, en favorisant le cumul de l'AAH avec un salaire, refusé l'idée que des personnes pourraient être irrémédiablement exclues de l'emploi. » Monsieur le président, votre cumul n'est absolument pas incitatif pour le moment. De plus, dans le calcul de l'AAH, on prend en compte les revenus du travail du conjoint ou de la conjointe, de la compagne ou du compagnon, et, de ce fait, beaucoup de couples mixtes ne se déclarent pas afin que la personne « handicapée » puisse continuer à toucher son allocation, ses maigres ressources, faute de quoi elle serait non seulement dépendante physiquement mais aussi financièrement de son aimé(e). C'est une situation humiliante, avouez-le ! Alors que ce serait beaucoup plus juste de rendre l'AAH (ou son revenu de remplacement) cumulable avec tous les revenus du travail et imposable. Cette mesure serait beaucoup plus incitative pour chercher un emploi. En attendant, vous encouragez la tricherie…« Mesdames et Messieurs, j'espère que vous avez compris que pour moi ce n'était pas un sujet de discours d'un jour, oublié le lendemain. Et j'ai parfaitement conscience de la chance qui est la mienne d'avoir été épargné par le handicap ainsi que mes enfants. Mais je sais parfaitement que cela peut arriver. Et je voudrais terminer par là où j'ai commencé. » Justement non, il n'en a pas conscience de la chance qu'il a d'être épargné par le handicap. Il est fort à parier que si l'un de ses enfants avait un handicap, les avancées en matière de politique sociale et du handicap seraient bien plus conséquentes. Malheureusement. Ce genre de formule n'est que de la poudre aux yeux, du vent. Personne n'est en mesure de se mettre à la place de quiconque, personne ne peut comprendre ce que son prochain vit ou ressent, ce qu'il endure peut-être, et ce n'est même pas souhaitable. Mais se réjouir d'avoir la chance de ne pas être handicapé, tout en n'écoutant pas les intéressés, en ne prenant pas la peine de les écouter, de faire semblant de s'y intéresser, c'est pitoyable, c'est petit. C'est prendre les « handicapés » pour des cons, pour des « pauvres handicapés ». Rien de plus.«… Il s'agit de vous regarder bien en face et de vous dire que la vie a été assez dure avec vous pour que la société vous donne au moins les mêmes chances que les autres. » Quelle hypocrisie ! Quel mensonge !La prochaine Conférence Nationale du Handicap aura lieu en juin 2011, Nicolas Sarkozy aura donc le temps de trouver des justifications à ces dénis de promesses présidentielles. Et sans nul doute que le présidentiable en trouvera, ne serait-ce que celle de la crise. C'est vrai quoi, il n'y a pas de raison que les handicapés ne se serrent pas aussi les boulons de prothèse et ne réduisent pas leur « projet de vie » au minimum vital, c'est mieux que rien un « projet de survie ».Et, tant qu'à faire, il devrait renommer la conférence : Conférence Nationale de la Dépendance, ce serait plus dans l'air du temps, plus aux couleurs de l'électorat ambiant.Faire de la politique, de la vraie politique, exige du courage et de l'empathie, du bon sens et de la volonté, de l'intelligence du cœur et de l'empathie, toutes qualités qui font cruellement défaut sous nos latitudes pour espérer fonder la société égalitaire et intégratrice qu'on ne cesse de promettre et qu'on ne voit jamais apparaître.Bien au contraire, le fossé des inégalités se creuse dans une indifférence presque générale, quand ce n'est pas franchement cynique. Quelqu'un a-t-il jamais proposé de n'avoir plus qu'un minima social, par exemple ?
Joyeux Noël !

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