Recherche « bobos » désespérément…

Éric Agrikoliansky, maître de conférences en science politique à l'Université Paris-Dauphine, membre de l'IRISSO, analyse la catégorie « bobos ». Il décrypte les errements scientifiques et les usages politiques d'une catégorie dont les impensés trahissent une perception biaisée du social et du politique.

 

Inventée par un journaliste américain, David Brooks (1), la catégorie de « bourgeois bohèmes », que résume la contraction « bo-bo-s », connaît en France depuis une dizaine d’années un large succès. Intégrée au langage courant, elle semble en passe d’entrer au panthéon des expressions politiques légitimes pour désigner le monde social. Elle constituerait même, selon Le Figaro (2), une source d’inspiration pour la campagne de N. Sarkozy permettant de théoriser la coupure entre les « gagnants de la mondialisation » (bourgeois et « bobos ») et « les perdants en voie de décrochage » que le candidat sortant tente justement de mobiliser.
Peu de termes se sont diffusés avec autant de facilité pour décrire un groupe et un « style de vie » : celui de « nouveaux bourgeois », jouissant de positions socio-économiques « très favorisées », mais ayant troqué les valeurs traditionnelles des classes supérieures contre celles de la « bohème » artiste et de la contre-culture des années 60 et 70. Les « bobos », écrit D. Brooks, ce sont ces «  avocats branchés (…) qui préfèrent ressembler à F. Kafka plutôt qu’à P. Newman » (3). Le succès du concept tient à plusieurs phénomènes. Il décrit certes une réalité qui a bouleversé le paysage urbain de ces dernières décennies : la gentrification des centres villes progressivement colonisés par les catégories supérieures repoussant les classes populaires vers de toujours plus lointaines banlieues. Mais la diffusion de l’expression tient ensuite tant à son flou qu’à sa portée critique. Mot valise que chacun emplit à sa guise, « bobo » ravit à droite en raillant la facticité d’une pensée dénoncée comme dominante et privilégiant la créativité au profit, l’autonomie individuelle à l’ordre, la jouissance à la morale. Cependant le terme charme aussi une fraction de « la gauche de la gauche » pour laquelle les « bobos » incarnent le nouveau groupe de référence d’un Parti socialiste plus occupé à construire des pistes à vélo dans les centres villes « embourgeoisés » qu’à défendre la classe ouvrière. Les « bobos » d’aujourd’hui seraient les héritiers de la « gauche caviar » des années 1980, mais moins tentés par l’œuf d’esturgeon que par le bio… Le label semble enfin même susceptible de séduire ceux qu’il est censé (dis)qualifier, parfois tentés d’en user pour revendiquer une distance critique et ironique à leurs supposés travers. En témoigne la parution dans Libération, dont le lectorat correspond le mieux à ce qu’on imagine être les « bobos », d’une partie des aventures de ces nouveaux bourgeois à « boboland », croquées par Dupuy et Berbérian (4).
Expression légère et ironique mêlant réalisme sociologique et critique sociale, le concept ne doit cependant pas être pris à la légère. Parce qu’il implique, par ses impensés, une conception du monde social, de ses évolutions et des rapports entre appartenances sociales et choix politiques, qui est non seulement hasardeuse scientifiquement mais dont il ne faut souligner les dangers politiques.
 

Introuvables « bobos » 

Une enquête de sociologie électorale réalisée justement dans le sanctuaire supposé des « bobos » parisiens, le 10e arrondissement, là où Dupuis et Berbérian situent précisément « boboland », invite à nuancer les présupposés et les implicites d’une telle catégorie. Menée par une dizaine de chercheurs en science politique, cette enquête portait sur les élections municipales parisiennes de 2008 (5). A partir d’un questionnaire « sortie d’urnes » administré à plusieurs centaines d’électeurs inscrits dans un bureau de vote d’une zone en forte gentrification du 10e arrondissement en 2007-2008 (la rue du Faubourg Saint-Denis), nous disposons d’éléments permettant de brosser un portrait sociologique qui dément bien des illusions sur lesquelles la catégorie est fondée. Articulée à un travail parallèle mené dans les beaux quartiers parisiens (dans le 16e arrondissement), cette enquête permet en outre de comparer ces deux bourgeoisies, présumées proches sociologiquement, et de tester ainsi le postulat principal sur lequel repose l’usage du terme : celui d’un effacement des différences de classe et de leur influence sur les choix électoraux.
En effet, à lire les commentateurs des comportements des supposées « bobos », trois évidences s’imposeraient : d’abord que les « bobos » constitueraient un groupe homogène, dont les membres partageraient des conditions de vie identiques et des croyances homogènes. Ensuite, les « bobos » incarneraient un avatar moderne du bourgeois défini par l’aisance économique, notamment grâce à l’exercice d’une profession à haut niveau de revenus (cadre du privé, professions libérales, etc., plutôt dans les secteurs en pointe de la finance ou des NTIC). Proches par leur niveau de vie des bourgeois des beaux quartiers, les « bobos » se distingueraient cependant par la spécificité de leurs valeurs. Conformistes et individualistes, privilégiant les causes touchant directement leur propre environnement urbain, ils porteraient surtout à son apogée l’art schizophrénique de l’ambivalence politique. Comme le suggérait déjà Pascal Perrineau en 2001 : « Il existe désormais tout un électorat, les fameux « bobos » (bourgeois bohèmes), qui, pour être sociologiquement de droite, retrouve davantage à gauche ses valeurs d’ouverture et de tolérance » (6). C’est ce découplage entre les appartenances sociales et les choix politiques qui permettrait d’expliquer la paradoxale évolution des grandes villes françaises (Paris, Lyon par exemple) marquées dans les années 2000 à la fois par l’ « embourgeoisement » de leur population et par les succès électoraux de la gauche socialiste et des écologistes.
L’absence habituelle de données permettant de valider, ou au moins d’illustrer, ces hypothèses mérite pour le moins qu’on les interroge. Là encore, les évidences sont trompeuses et ne résistent guère à une investigation empirique. Commençons par le plus évident : le caractère bourgeois de ces « bobos ». Certes la population d’un arrondissement comme le 10e arrondissement, en particulier aux alentours du canal Saint-Martin, ou de la rue du faubourg Saint-Denis, s’est transformée en l’espace de quelques années : la part des catégories supérieures (cadres, professions libérales) n’a cessé de croître tandis que régressait celle des ouvriers et des employés. Il serait pourtant trompeur de penser que cette évolution a pu gommer les différences sociales qui subsistent entre les quartiers parisiens. Les supposés « bobos » ne ressemblent en effet en rien aux bourgeois, les « vrais » cette fois, des beaux quartiers de l’Ouest de la capitale – comme le 16e. Les données sociales de l’INSEE manifestent parfaitement le fossé qui sépare ces populations. Les niveaux de revenus demeurent très différents : en 2006-2007(7), quand le revenu net imposable moyen par foyer s’élève à 82 650 euros dans le 16e, il n’est que de 26 367 dans le 10e, soit trois fois moins ! De même, l’écart de capital culturel est lui aussi frappant : 60% des habitants du 16e (de 15 ans et plus) possèdent un diplôme de Bac + 3 ou plus, contre 38% dans le 10e. Cela manifeste la grande diversité sociale qui subsiste dans ce qui est supposé être « boboland », mais aussi l’hétérogénéité dans les deux arrondissements de ceux qui exercent des professions dites supérieures : par exemple, le salaire horaire moyen des cadres du 16e arrondissement s’élève à 45 euros contre 24,5 euros seulement pour ceux du 10e.
La comparaison des électeurs aux municipales de 2008 de deux bureaux de vote de ces arrondissements (8) précise ces différences. Si on se limite à comparer les électeurs PS du 10e et UMP du 16e, on observe une forte hétérogénéité du point de vue des statuts et des croyances. Le type d’emploi et le secteur d’activité des actifs diffèrent fortement : les électeurs UMP du 16e sont deux fois et demi plus souvent indépendants (39%) que les électeurs de gauche du 10e (16,5%). Ces derniers sont en revanche proportionnellement trois fois plus nombreux à être salariés du public (33%) que ceux du 16e (11%). Il faut également souligner la forte présence dans le 10e de professions impliquant un rapport spécifique à la production et à la reproduction du savoir et de la culture. Près d’un tiers des actifs ayant voté pour la gauche exerce leur profession dans le secteur de la culture ou de l’enseignement.
Cette observation rapprochée de la population des électeurs PS du 10e permet en outre de nuancer fortement l’hypothèse de l’homogénéité des supposés « bobos ». Les actifs des professions supérieures du 10e sont très principalement : des enseignants qui, à deux exceptions près, exercent dans le secondaire ; des journalistes (dont un tiers se déclarent pigistes) ; et des professionnels des arts et du spectacle, pour une partie caractérisés par une forme de précarité statutaire. En définitive, la supposée « bourgeoisie bohème » du 10e arrondissement est majoritairement composée (58%) d’employés, de professions intermédiaires, d’enseignants du secondaire, de journalistes et de professionnels des arts et du spectacle. Les cadres supérieurs du privé, les professions libérales ou encore les chefs d’entreprise ne représentent qu’une minorité des actifs. La comparaison entre les revenus déclarés par les électeurs des deux arrondissements achève de battre en brèche l’hypothèse de deux bourgeoisies sociologiquement proches mais aux choix politiques divergents. La situation économique des électeurs de gauche du 10e est en effet sans comparaison avec celle  des électeurs UMP du 16e : près de la moitié (47%) des seconds déclarent disposer d’un revenu moyen par foyer de plus de 6500 euros mensuels ; contre seulement 15% des électeurs de gauche du 10e ! Le questionnaire révèle enfin une ultime différence sociologiquement essentielle : alors que les bourgeois du 16e qui soutiennent l’UMP se caractérisent par un taux remarquablement élevé de pratique religieuse (seulement 9% se déclarent non-croyants, 64% déclarant une pratique religieuse régulière, la plupart étant catholiques), les supposés « bobos » qui se prononcent pour la gauche se distinguent par une forte distante à la religion (64% se déclarent non-croyants, 12% seulement pratiquant).


Les « Bobos » : concept scientifique ou catégorie politique ?

Que peut-on conclure de ces résultats ? Les données sont certes localisées et mériteraient un test de plus grande ampleur, sur d’autres quartiers de grandes villes par exemple. Mais elles restent fécondes : leur contextualisation permet justement de tester la portée de la catégorie « bobos » – supposée être, rappelons-le, « électoralement de gauche » et « sociologiquement de droite », ce qui n’est jamais fait tant elle semble aller de soi. Or, on voit d’abord, que si elle séduit comme raccourci ironique, elle pose le problème de désigner un groupe… qui n’existe pas. Parce qu’il n’est pas un groupe, mais un agrégat de statuts et de positions très hétérogènes. Parce que ce qui est supposé fonder sa spécificité se dissout dès qu’on tente de l’objectiver : ces « bobos » sont peut-être bohèmes mais bien peu bourgeois. On pourra nous objecter qu’avoir choisi les plus bourgeois des bourgeois (ceux du 16e) comme élément de comparaison est biaisé. On répondra qu’il ne s’agit que de prendre aux mots les promoteurs de la catégorie : pour D. Brooks, les « bobos » sont les cadres dirigeants des grandes firmes, formés dans les prestigieuses universités de la côte Est et issus de la bourgeoisie WASP. De même si en France, les « bobos » sont décrits comme des bourgeois, « sociologiquement de droite », il faut alors les comparer au mètre étalon en la matière, ceux des beaux quartiers parisiens justement… On comprend finalement que confondre bourgeois et « bobos » est une aberration sociologique et politique qui consisterait à considérer comme semblable des enseignants du secondaire athées et des chefs d’entreprises catholiques.

En outre, en prétendant illustrer la déconnexion croissante entre appartenances sociales et choix politiques, les hérauts des « bobos » mésinterprètent profondément la réalité qu’ils pensent observer : ces électeurs ne sont pas « sociologiquement de droite » mais relèvent des groupes qui donnent leurs voix à la gauche socialiste, au moins depuis les années 1970. Employés du public, actifs exerçant dans les secteurs de l’enseignement ou de la culture, rejetant la pratique religieuse, ils ne manifestent en aucun cas la fin du vote de classe, mais bien ses continuités (le clivage religieux) et ses recompositions autour de clivages devenus saillants (salariés du public vs indépendants, secteur « à profit » vs secteur culturel) qui ne sont en rien révolutionnaires. Si la catégorie ne permet que de conclure qu’en France les enseignants et les artistes sont tendanciellement de gauche, on ne se trouve donc pas face à une innovation sociologique majeure… Le terme de « bobos » ne fait en ce sens que parer d’une illusoire nouveauté la description d’un phénomène ancien (le PS n’est pas le parti de la « classe ouvrière » mais plutôt celui des catégories moyennes et supérieures, athées et à fort capital culturel) en lui conférant néanmoins une efficacité politique nouvelle.

S’il n’y a en effet pas grand-chose de nouveau sous le soleil de boboland, reste que la légèreté ironique qui assure le succès de l’expression et pourrait en autoriser l’usage distractif, n’est pas sans danger politique. Laisser penser que ce sont aujourd’hui principalement des logiques individualistes qui règlent les choix politiques et non la différence persistante des conditions socio-économiques n’en constitue pas le moindre. Laisser croire que les « bobos » dominent l’espace social des classes supérieures, c’est ensuite bien naïvement accepter de poser un voile pudique sur la « bourgeoisie », sa philosophie sociale et ses intérêts. La disparition du vocable bourgeois au profit de litotes (les classes supérieures) ou d’imprécises invectives (les riches), n’est-ce d’ailleurs pas aussi risquer d’oublier d’analyser le rôle politique et social de la bourgeoisie ? Catégorie dont M. Pinçon Charlot et M. Pinçon soulignaient fort justement qu’elle constituait la dernière classe en soi et pour soi, c’est-à-dire partageant des positions communes et la conscience de ses intérêts ? Or, ces deux illusions d’optique —individualisation du vote et disparition des bourgeois— ne sont jamais aussi dangereuses que lorsqu’elles convergent pour laisser penser que si la gauche socialiste est devenue le parti des « bobos », il est alors bien naturel que la droite et l’extrême droite puissent prétendre être ceux du peuple.

Éric Agrikoliansky

 

(1) Brooks David, Bobos in Paradise, New York, Simon & Shuster, 2000.

(2) Le Figaro, 19 mars 2012, p 2.

(3) Brooks David, Les Bobos. Les bourgeois bohèmes, Paris, Florent Massot, 2002, p. 17.

(4) Berbérian Charles, Dupuy Philippe, Bienvenue à Boboland, Editions Fluide glacial-Audie, 2008.

(5) Agrikoliansky Éric, Heurtaux Jérôme, Le Grignou Brigitte (dir.), Paris en campagne, Bellecombe-en-bauges, Editions du Croquant, 2011.

(6) Ouest-France, 21 mars 2001.

(7) Toutes les données utilisées dans ce paragraphe sont celles produites par l’INSEE sur la base d’enquêtes menées en 2006 et 2007. Cf. « Chiffres clés. Résumé Statistique. Paris 16e et Paris 10», INSEE, décembre 2009.

(8) Enquête par questionnaire « sortie d’urnes » dans le bureau de la mairie du 16e arrondissement et dans le bureau de l’école de la rue du Faubourg Saint-Denis dans le 10e, n=590.

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