Quatre jeunes filles sans bulletin de vote


À partir d’une enquête qualitative, Lorenzo Barrault (docteur en Science politique à l’Université Paris 1, CESSP-CRPS), et Clémentine Berjaud (doctorante en Science politique à l’Université Paris 1, CESSP-CRPS) analysent les logiques qui entretiennent l'indifférence au politique de jeunes des milieux populaires. S'appuyant sur une enquête en cours du groupe Sociologie politique des élections (SPEL), les chercheurs ouvrent leur « terrain de campagne » aux lecteurs de Médiapart.

 

 

Jeudi 16 février 2012, peu après 15 heures dans la cour d’un lycée professionnel plutôt défavorisé de banlieue parisienne. Il fait très froid et près de deux cents élèves, garçons et filles scolarisés dans des sections industrielles et tertiaires, font une pause dans la cour de récréation. L’ambiance est détendue, on y observe des discussions ordinaires, des chahuts, des rires. La campagne électorale des élections présidentielles est lancée depuis quelques semaines, le président N. Sarkozy a annoncé la veille sa candidature. Mais ici personne n’en parle, le lycée professionnel semble à l’écart de l’agitation médiatique et des controverses politiques.

Dans le cadre de l’enquête collective Sociologie politique des élections 2012 (SPEL), nous avons choisi d’étudier une population souvent méconnue – des jeunes de milieux populaires dont certains sont issus de l’immigration (au sens où leurs parents sont de nationalité étrangère) – en allant à la rencontre de lycéens professionnels pour saisir leurs rapports au politique et aux élections, ainsi que leurs éventuelles transformations dans et par la campagne. Mis à part quelques travaux[1], ces jeunes sont en effet largement oubliés par les analyses politiques, qu’elles soient scientifiques, journalistiques ou réalisées par des instituts de sondage, alors même que les candidats ne cessent de se référer aux catégories populaires (voir par exemple l'article de Julian Mischi, « Au nom des ouvriers. Quelle représentation politique des classes populaires ? » dans notre édition http://blogs.mediapart.fr/edition/sociologie-politique-des-elections/article/160312/au-nom-des-ouvriers-quelle-representa). Dans les médias pourtant, des représentations souvent disqualifiantes[2] circulent : entre délinquants et révoltés (à l’origine des « émeutes » urbaines par exemple), ces jeunes « de banlieue » sont généralement décrits comme une catégorie homogène, potentiellement déviante et peu concernée par la politique. Nous prenons ainsi le parti de donner la parole à des jeunes de terminale de bacs professionnels diversifiés dans cette période électorale, sans se limiter à des thèmes directement considérés comme « politiques ». Le recours à des observations, à des discussions collectives, et à des entretiens approfondis et répétés dans le temps permet de décrire, de comprendre et d’expliquer leur rapport au politique en général, et à la campagne électorale en particulier. À l’encontre d’une posture universaliste attachée aux représentations légitimes de la démocratie, l’analyse est soucieuse de ne pas désencastrer le politique du social et de restituer en chaque cas les conditions sociologiques du rapport au politique et des préférences électorales. Ce succinct article a ainsi pour objectif de restituer les premières pistes de réflexion qui apparaissent à partir des quatre premiers entretiens analysés (sur une dizaine), en donnant à voir la recherche en train de se faire. Montrer l’activité sociologique en cours de fabrication en pointant ses difficultés et ses spécificités (par exemple liées aux temporalités), permet de distinguer l’analyse scientifique, reposant sur la collecte rigoureuse et l’analyse approfondie de données d’enquête, du reportage journalistique et de l’essayisme dont les contraintes sont toutes autres. Les quatre cas évoqués ici sont des jeunes filles[3] scolarisées en terminale Vente et Secrétariat, dont aucun membre de leur famille n’est militant dans une organisation politique.

 

Quelques éléments sur les enquêtées

  - Myriam est une jeune femme de 18 ans qui prépare un bac pro Vente. Elle vit dans une cité. Sa mère est sans emploi et elle ne connaît pas son père.

- Sofiatou a 20 ans, elle est dans la même classe que Myriam. Elle habite aussi dans une cité, son père est ouvrier dans le gros œuvre et sa mère est sans emploi.

- Ana, 19 ans, est une jeune femme en bac pro Secrétariat. Elle vit dans un petit pavillon de banlieue. Son père est employé de bureau dans une entreprise de bâtiment et sa mère est assistante maternelle.

- Manon est dans la même classe qu’Ana, elle a 20 ans. Elle  habite avec sa mère (agent municipal de catégorie C) dans un HLM près d’une cité. Son père, agent de sécurité de nuit, s’est remarié avec une infirmière et ils vivent dans un petit pavillon.

 

 On peut tout d’abord s’intéresser aux perceptions et au degré d’intérêt pour la politique de ces jeunes filles. Âgées de 18 à 20 ans, toutes sont potentiellement des primo-votantes, c’est-à-dire des personnes en âge de voter pour la première fois à l’occasion d’une élection présidentielle. Leur distance à l’institution électorale est visible dans leur rapport à l’inscription sur les listes électorales :

Myriam (18 ans, bac pro vente) : Déjà je sais même pas si je suis inscrite, après… si j’y suis… je sais même pas. [silence] Je sais pas.

Ana (19 ans, bac pro secrétariat): Ils m’ont dit qu’ils m’avaient inscrit avec une lettre, mais moi j’avais rien demandé [...] Toute façon j’en ai rien à faire, je vais pas y aller.

 

Une telle appréhension de l’inscription peut être éclairée par ce qu’elles pensent de la politique et du fait de voter, bien que l’on constate sur ce point des variations selon leur socialisation politique (essentiellement familiale) antérieure. Myriam, qui ne discute jamais de politique, explique par exemple :

Myriam : Je m’en fous un peu.

Q : C’est important pour toi de voter ?

Myriam : Non, parce que… je sais pas… peut-être que, je me dis, si je vais voter de toute façon ça va rien changer, parce qu’on est plein et c’est pas mon vote qui va faire toute la différence donc… ça va rien changer. Que je vote blanc ou pour Sarko ou pour Hollande ou Le Pen ou je sais pas, pour moi ça va rien changer.

 

Par contraste, Manon, dont les parents sont électeurs réguliers, semble avoir davantage intégré la norme électorale participationniste :

Manon : Oui c’est important en un sens, c’est bien de voter pour dire ce que tu penses [...] Après non plus si t’y vas pas, c’est pas la mort, faut pas exagérer, la vie continue.

Si cette jeune fille attribue une certaine importance au vote et fait état d’une obligation civique, elle conçoit cette norme électorale de façon relativement relâchée. Elle relativise ainsi fortement le « problème » que constituerait son abstention. Certains éléments de sa trajectoire personnelle et familiale semblent ici jouer un rôle important. Elle est l’une des jeunes filles les mieux dotées culturellement et économiquement de nos enquêtées et appartient aux fractions les plus favorisées des milieux populaires. Sa mère dispose d’un emploi stable dans la fonction publique territoriale et son père, agent de sécurité, a gravi quelques échelons dans son entreprise et a acquis un petit pavillon avec une infirmière avec laquelle il s'est remarié.

 

Du point de vue des préférences politiques (pour tel candidat ou pour tel camp), l’enquête souligne surtout une très faible connaissance des acteurs, des candidats et des enjeux de la campagne :

Q : Et est-ce qu’il y a des candidats que tu n’aimes pas ?

Myriam : Je sais même pas… je… je m’intéresse vraiment pas à eux donc je peux pas… je peux pas dire que j’aime pas alors que je connais pas.

Q : Et Marine Le Pen ?

[silence] Je sais pas ! non… je vais pas dire que je l’aime pas mais… je m’intéresse pas à elle, elle fait ce qu’elle veut ; je m’en fous de sa vie en fait et je m’en fous de ce qu’elle pense, elle fait ce qu’elle veut.

Comme d’autres lycéens professionnels, Myriam est très éloignée du politique, elle n’attend rien du vote et exprime surtout de l’indifférence vis-à-vis des élections. Elle n’a pas d’avis sur les candidats, qu’elle ne connaît pas pour la plupart. Dans son cas, on est proche d’un « rapport-zéro » au politique.

 

Dans d’autres cas, de faibles connaissances politiques n’empêchent pas d’identifier certaines figures repoussoirs. Pour Sofiatou, 19 ans, dont les parents sont d’origine et de nationalité sénégalaise, si l’intérêt pour les élections reste très limité, le choix politique se fait par rejet des candidats de droite les plus visibles :

Sofiatou : Je les connais pas non... sauf Sarkozy et Le Pen mais je les kiffe [aime] pas du tout [...] Sarkozy il se la raconte trop, quand il est venu dans mon quartier, il s’est fait victimiser, faut pas qu’il revienne sinon il va pas ressortir (rires) [...] Marine Le Pen laisse tomber y’a pas pire, c’est une raciste de chez raciste.

Q : Et tu préfères qui alors, tu voterais quoi si tu votais ?

Je pense la gauche, oui la gauche.

Q : Qui en fait ?

Je sais pas mais à gauche.

Q : Ah ok... et tu sais pourquoi à gauche ?

Ben je trouve qu’ils sont plus sympas à gauche c’est tout, et au moins ils sont pas racistes.

Sofiatou émet un jugement sur certains candidats en se déclarant favorable à la gauche (seul le nom de F. Hollande lui est revenu lors de l’entretien), mais sa préférence se construit d’abord de manière négative vis-à-vis de la droite et de l’extrême-droite. Son appréciation ne mobilise pas les programmes ou débats électoraux de la campagne, qu’elle ignore largement. Le mode de production de son opinion relève de l’expérience vécue (« quand il est venu dans mon quartier » au sujet de N. Sarkozy) et repose sur des critères essentiellement pratiques (et non intellectuels ou idéologiques) comme son estimation du « racisme » des candidats (à l’image de M. Le Pen). Si le racisme peut constituer un critère idéologique à l’appui du rapport au politique de certaines populations politisées, il constitue plutôt, pour les jeunes issus de l’immigration dont il est ici question, un élément pratique leur permettant d’exprimer leur ressenti sur certaines expériences de rejet qu’ils considèrent comme liées à leurs origines. Ses expériences passées de la discrimination n’y sont sans doute pas pour rien, elle explique ainsi :

Sofiatou : « Quand on n’est pas français-français[4] genre blanc tout ça, on est mal vu […] rien que comment les gens ils te regardent dans le train ça veut tout dire […] le racisme c’est le truc le plus important ».

 

Au-delà des variations individuelles liées aux propriétés sociales et au milieu d’origine des enquêtées, on peut s’interroger sur les « effets » éventuels de la campagne électorale sur ces jeunes de milieux populaires distants du politique. Au regard des premières données collectées, il semblerait que la campagne n’ait pas, ou que très peu, d’« effets » sur les préférences politiques et les pratiques électorales de ces jeunes filles de milieux populaires. Elles suivent en effet très faiblement l’actualité et encore moins les débats électoraux comme l’illustrent leurs pratiques des médias, qu’elles évoquent en entretien :

Q : Est-ce qu’il y a quelque chose qui t’as marqué dans l’actualité ces derniers jours [mi-février 2012] ?

Myriam : [silence] Rien.

Q : Et chez toi, ils parlent de l’actualité ? De ce qui se passe ?

Mais, en fait, quand je rentre, j’ai un rituel, enfin… j’ai un truc trop précis, genre je rentre, bon, là en ce moment, quand je rentre y’a une Famille en Or, après y’a Money Drop, et après, je zappe la 6, y’a vite fait le journal de 19h là…

Q : Le 19h45 ? Tu regardes ?

Non. Je vais sur mon PC [dans sa chambre], et dès qu’y’a Scènes de Ménages je reviens […]

Q : Et t’écoutes la Radio ?

Non.

Q : Et Internet ?

Tout le temps ! Facebook, Youtube… euh… si je fais des devoirs aussi, je cherche ce que j’ai besoin genre si j’ai un devoir en français ou que… direct recherche ! Si je comprends pas un mot… ou quoi… direct recherche […]

Q : Et les journaux ?

[silence] À part vite fait quand j’ai rien à faire, vraiment… rien, vraiment rien à faire, le 19h45.

Q : Les journaux papiers je voulais dire…

Non, franchement le matin, quand j’ai le 20 minutes, je vais directement Horoscope.

Q : Et après tu regardes le reste ?

Non, jamais.

Q : Même dans le train ?

Dans le train j’ai ma musique.

Les propos d’Ana et de Sofiatou, s’ils ne sont pas restitués ici, illustrent le même type d’exposition sélective aux médias et d’évitement des informations politiques. Ces jeunes privilégient le divertissement, leur suivi de l’actualité est quasi-inexistant, voire évité par désintérêt[5].

 

Pour Manon, pourtant attachée à l’obligation de voter et moins distante du politique que d’autres enquêtées, l’exposition à la campagne reste très faible, ce que confirme l’exemple suivant. L’entretien s’est déroulé au lendemain de l’annonce de la candidature officielle de N. Sarkozy. Cette annonce faisait la une de tous les journaux, y compris Direct Matin, qui est l’un des rares supports médiatiques qu’elle utilise (en plus des Guignols de l’info notamment). Elle déclare l’avoir lu dans le train de banlieue en venant au lycée le jour de l’entretien :

Q : « Tu sais qui sont les candidats ?

Manon : Non pas trop en fait, je regarde pas...

Q : Ouais mais t’en connais pas un quand même ?

Bah je sais pas si ils sont candidats, Le Pen je pense elle sera candidat, le FN ils sont toujours candidats toute façon [...]

Q : Et Sarkozy, il est candidat ou pas ?

Franchement je sais pas, s’il est candidat il a pas honte avec tout l’argent qu’il a claqué...

Q : Mais t’en a pas entendu parler ? Par exemple dans le journal ou autre ?

Non franchement non, je sais pas [elle a déclaré quelques minutes auparavant avoir lu l’horoscope le matin même dans Direct Matin qui titre sur la candidature de Sarkozy]…. Ah si en fait, il y a notre prof de français qui nous a dit qu’il allait peut-être se présenter, mais c’était il y a longtemps, genre juste après les vacances de Noël… donc je sais plus trop ce qu’il a dit. »

Outre la sélection qu’elle effectue à l’intérieur du journal qu’elle a eu entre les mains le matin même, cet extrait semble illustrer une prépondérance de la communication interpersonnelle (en l’espèce avec un enseignant) dans le rapport au politique et aux médias de ces jeunes, y compris lorsqu’ils utilisent une source médiatique traitant des mêmes objets comme dans le cas de Manon.

 

Ainsi, les perceptions de ces jeunes sur des sujets que nous qualifions de « politiques » (au sens de légitimes ou institués comme tels) ne passent pas par les médias, mais plutôt par le vécu, sur le mode d’un rapport pratique au monde qui n’a pas besoin d’être fondé sur des catégories ou des critères empruntés au champ politique. Interrogées sur ce type d’objets, ces jeunes filles répondent par exemple :

Q : « Et ce qu’ils [les médias] disent sur la crise ?

Myriam : Non mais, ça c’est… même pas besoin de le dire ça se sent que y’a pas d’argent… tu vois… si, si y’a rien c’est la galère ! C’est ça la crise ! […] Bon, moi, personnellement j’travaille pas, mais après quand je demande de l’argent à ma mère elle me dit qu’y’a pas d’argent.

[Plus tard dans la discussion :] Q : Et sur le racisme ?

Myriam : C’est surtout pour l’embauche ; je m’en rappelle un jour, j’suis partie déposer un CV à « [grand magasin de vêtements] » à la Défense, je crois j’avais 17 ans, ouais, l’année dernière et euh… donc, j’ai donné un CV à la dame, elle m’a dit OK et tout ; et y’a une autre vendeuse du magasin, elle est venue me voir et elle m’a dit : t’as pas un autre CV et lettre de motivation ? Je lui dis : si pourquoi ? Elle me dit euh : vaut mieux que tu me le donnes à moi parce que la vendeuse là-bas elle va le jeter c’est sûr, elle va même pas le voir… j’ai dit : Ah… Ok, et je lui ai redonné […] Surtout le problème c’est quand tu vas déposer ton CV, les gens ils te voient… moi, ça me dérange pas de mettre mon nom et prénom, « Myriam » ça fait… ça fait pas noir, ça fait pas blanc… »

 

Concernant l’insécurité, autre thème important de la campagne, Ana et Sofiatou ont aussi des points de vue très différents qui renvoient probablement à des propriétés sociales contrastées et à des appartenances à différentes fractions des milieux populaires. L’enquête en cours permettra peut-être de confirmer cette corrélation à partir d’autres cas relativement similaires.

Q : Et tu penses quoi du problème de l’insécurité ?

Sofiatou (vivant en cité, père ouvrier et mère sans emploi) : Le problème de quoi ?

Q : La sécurité quoi, le fait qu’il y ait des agressions, des vols, des rackets, etc.

Ah ça ... Non, mais ça c’est un problème de babtou [blanc] et de bourgeois qui se fait victimiser laisse tomber... Ils disent c’est la banlieue mais ils connaissent même pas. Moi j’habite en cité depuis que je suis née et il m’est jamais rien arrivé.

De son côté, Ana, fille d’un employé de bureau et d’une assistante maternelle propriétaire de leur pavillon dans une banlieue populaire, s’exprime ainsi :

Q : Tu penses quoi du problème de la sécurité ?

Ana : Là c’est un truc important, parce que y’a trop de gars qui foutent le bordel [...] Moi je suis pour qu’on les punisse plus, qu’on fasse respecter le droit et le tribunal tu vois parce que franchement y’a vraiment trop de racailles [...] Après faut pas tout confondre tous les jeunes qui habitent en banlieue et ceux qui foutent le bordel.

Q : Mais au niveau des candidats, du coup tu sais ce qu’ils proposent et qui tu préfères pour ça ?

Non franchement non. Mais on s’en fout en fait parce que c’est pas les hommes politiques qui vont changer quelque chose, c’est la police qui doit plus faire gaffe c’est tout.

L’enquêtée la plus favorable à une répression forte de l’insécurité et qui prend cet enjeu très au sérieux (Ana) se situe dans les strates supérieures des milieux populaires. Ses parents ont par exemple acheté leur pavillon dans une banlieue populaire, et elle n’évoque guère de difficultés économiques importantes. Issue d’une famille d’origine portugaise, elle considère aussi que « [son] intégration a été réussie, contrairement à d’autres » dont elle se distingue volontiers dans le souci d’affirmer sa supériorité sociale. Une telle tendance fait écho à d’autres études sur les relations entre groupes sociaux[6] et l’enquête permettra peut-être de l’étayer plus largement. Au-delà de cette question, il reste que, dans les deux cas mentionnés, les opinions émises s’appuient sur des expériences privatives qui ne sont pas politisées, au sens où on n’observe pas de catégories empruntées au champ politique, de montée en généralité ou d’adresse à destination des acteurs politiques. Les références partisanes ou idéologiques sont absentes de ces discours, à l’exception peut-être du mot « bourgeois » - désormais absent de la plupart des discours politiques - prononcé par Sofiatou dans le souci de désigner les « autres », « ceux qui ne sont pas de banlieue ».

 

Comme d’autres populations étudiées dans le cadre du projet SPEL et qui feront l’objet de présentations ultérieures, ces jeunes des milieux populaires présentent donc un rapport très distant au politique, peu ou pas construit. La politisation et la compétence politique, on le sait, sont inégalement réparties socialement et culturellement[7]. Pour discourir sur des sujets politiques ou sur les candidats à l’élection présidentielle, ces élèves de lycée professionnel font surtout appel à leurs expériences personnelles, expériences qui ne sont pas converties en point de vue proprement « politique » sur le politique[8]. Pour eux, la question des élections ne semble pas être une priorité, ni même une question importante dans leur vie quotidienne. Dès lors, au-delà de leurs singularités liées à leurs caractéristiques sociologiques respectives (qui renvoient notamment à la structuration interne des catégories populaires dans la période contemporaine[9]), l’hypothèse de faibles « effets » des médias et de la campagne électorale semble être confirmée pour cette population faiblement exposée aux informations politiques et distante de l’institution électorale. En période de campagne comme dans d’autres, le suivi de l’actualité comme l’attention portée à tout ce qui pourrait toucher à l’univers politique institué sont marginaux au sein des pratiques médiatiques de ces jeunes. Quant aux discussions interpersonnelles portant sur des sujets politiques, elles semblent relativement restreintes : peu fréquentes entre des jeunes pour qui la norme est de ne pas parler politique, ces discussions sont sporadiques avec certains enseignants au sein du lycée professionnel, et également rares dans la sphère familiale où les parents sont généralement distants du politique. Dans ce contexte, non seulement ces électeurs potentiels des catégories populaires ne suivent pas la campagne, mais les débats et controverses entre des candidats de droite comme de gauche – tous fort différents d’eux socialement – pourraient ne les affecter que de manière très marginale, voire pas du tout. Auprès de ces populations, la campagne se résumerait-elle alors à beaucoup de bruit pour rien ? Le suivi de ces jeunes de milieux populaires pendant la campagne et après les élections permettra sans doute d’apporter des éléments de réponse à cette question, seules des comparaisons diachroniques étant susceptibles de souligner ce que l’intensité de la conjoncture électorale peut (ou non) produire sur leur rapport au politique et sur leurs préférences électorales.

Lorenzo Barrault

Clémentine Berjaud

 

[1]              Par exemple Céline Braconnier, Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation en milieu populaire, Paris, Gallimard, 2007.

[2]              Voir par exemple Julie Sedel, « Les ambivalences de la représentation des « jeunes de banlieues » », in Michel Mathien (dir.), La représentation des jeunes dans les médias en Europe de 1968 à nos jours, Strasbourg, Bruylant, 2009, p. 267-282.

[3]              Ce texte n’est pas centré sur les éventuelles spécificités genrées des rapports au politique de ces enquêtées, car cette question passionnante nécessiterait d’inclure dans l’analyse de jeunes garçons, les caractéristiques des unes ne prenant sens que relationnellement au regard de celles des autres.

[4]              Sur l’importance du sentiment d’appartenance nationale en matière de rapport au politique : Évelyne Ribert, Liberté, égalité, carte d’identité : les jeunes issus de l’immigration et l’appartenance nationale, Paris, La Découverte, 2006, p. 214-217.

[5]              L’enquête semble ainsi corroborer les résultats mis en avant dès les années 1940 par les chercheurs de l’École de Columbia selon lequel les individus les moins intéressés par la politique sont aussi ceux qui s’informent le moins et dont les préférences sont peu sujettes à transformation par les médias et les campagnes électorales : Paul Lazarsfeld, Bernard Berelson, Hazel Gaudet, The People Choice, New York, Duell, Sloan et Pearce, 1944.

[6]              Voir par exemple Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Yasmine Siblot, La France des « petits-moyens ». Enquête sur la banlieue pavillonnaire, Paris, La Découverte, 2008.

[7]              Daniel Gaxie, Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Seuil, 1978.

[8]              On pourrait considérer que l’enquête adopte implicitement une définition « légitimiste » de ce qui est (ou non) politique, les frontières du politique étant poreuses et elles-mêmes le produit de rapport de forces politiques et sociaux. Il reste que, sur ce terrain comme dans d’autres, le sociologue est confronté à une réalité déjà nommée qu’il ne peut ignorer en calquant ses aspirations intellectualistes sur le monde social. Adopter une définition très extensive de ce que la politique veut dire expose d’ailleurs à l’écueil du relativisme, pouvant conduire à une dénégation des inégalités sociales en matière de politisation.

[9]              Voir notamment Olivier Schwartz, La notion de classes populaires, Habilitation à diriger des recherches, Université de Saint-Quentin-en-Yvelines, 1998.

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