Statistique et fabrique d’un discours d’Etat: les chômeurs «fraudeurs»

Le Parlement des Chiffres (partie IV). Dans cet article, Etienne Penissat, chargé de recherches au CNRS, membre du CERAPS  (Université Lille 2) s’intéresse à une catégorie souvent mobilisée lors de la campagne présidentielle, celle des chômeurs «fraudeurs», qui choisiraient délibérément de ne pas travailler.

Le Parlement des Chiffres (partie IV). Dans cet article, Etienne Penissat, chargé de recherches au CNRS, membre du CERAPS  (Université Lille 2) s’intéresse à une catégorie souvent mobilisée lors de la campagne présidentielle, celle des chômeurs «fraudeurs», qui choisiraient délibérément de ne pas travailler. Dévoiler les usages stratégiques du chiffre par les politiques (et notamment le Président-candidat) et les mécanismes de calcul des statistiques utilisées lors de la campagne permet de remettre en question certaines des figures convoquées comme arguments dans le débat public  pour justifier des choix collectifs. Cette approche ouvre des pistes pour redéfinir le problème du traitement public du chômage à l’aide de chiffres alternatifs.

 

Statistique et fabrique d’un discours d’Etat : les chômeurs « fraudeurs »

 

Nicolas Sarkozy : « Pendant les 4 années de crise, la France a augmenté de 400 000 le nombre de ses chômeurs.

Jean-Jacques Bourdin (journaliste de RMC) : Là les chiffres sont… (coupé par N. S)

N. S. : Non, non, les chiffres sont incontestables. 400 000 chômeurs en plus, 17% de plus.

J-J. B. : Attendez, catégorie A ou B ou C.

N. S. : C’est très simple : qui est chômeur ? Celui… (coupé par J-J. B)

J-J. B : Catégorie A… (coupé par N. S)

N. S. : Catégorie A, celui qui ne travaille pas… (coupé par J-J. B)

J-J. B. : Qui ne travaille absolument pas.

N. S. : Absolument pas. Si vous dites que ceux qui sont en activité partielle sont au chômage, le fait qu’ils sont en activité partielle c’est qu’ils sont en activité.

J-J. B. : Oui, mais quand on travaille 10 ou 20 heures par mois… (coupé par N. S)

N. S. : Non mais restons là-dessus, restons là-dessus… (coupé par J-J. B)

J-J. B. : Oui, mais Nicolas Sarkozy est-ce qu’on est dans la précarité quand on travaille 10 ou 20 heures par mois ?

N. S. : Avec le soutien à l’activité partielle, la personne qui est en activité partielle est rémunérée pour une activité de formation en complément. On est au chômage quand on n’exerce pas d’activité. 17% de chômage en plus. Savez-vous combien il y a eu de chômeurs en plus en Angleterre ? 60% sur la même période. En Espagne, 281%. Pendant 4 ans mon travail a consisté à quoi ? Protéger les Français du mieux possible. Bien sûr qu’il y a de la souffrance, mais vous convenez avec moi qu’il y a eu 4 ans de crise. (…)

J-J. B. : Je vous pose simplement la question pourquoi les files s’allongent devant les associations qui aident les plus démunis ? Pourquoi ?

N. S. : Alors disons les choses comme elles sont. Nous avons 2,8 millions de chômeurs.

J-J. B. : Oui.

N. S. : Et nous avons 500 000 offres d’emploi qui ne sont pas satisfaites.

J-J. B. : 500 000, certains disent 200 000, nous n’avons pas vraiment de chiffres officiels.

N. S. : Ces chiffres sont parfaitement officiels. Il y en a un autre qui est encore pire.

J-J. B. : Lequel ?

N. S. : 10% des chômeurs sont en formation.

J-J. B. : 10%.

N. S. : 10%. Je veux changer complètement le système de la formation professionnelle française qui représente aujourd’hui 35 milliards d’euros et qui est explosé entre les partenaires sociaux, le patronat, les régions et l’Etat. Ce sera la grande réforme de mon prochain quinquennat, si les Français m’accordent leur confiance.

J-J. B. : 10% effectivement des chômeurs sont en formation puisque vous voulez parler de formation, mais vous savez qu’il y a 20% des formations qui ne trouvent pas preneur parmi les chômeurs, il y a 20% de chômeurs qui ne trouvent pas preneur dans les formations. Vous savez que c’est un maquis la formation en France (…).

N. S. : C’est un maquis derrière lequel il y a le financement de beaucoup d’organisations socioprofessionnelles. C’est la raison pour laquelle je ferai trancher cela, s’il y a blocage, par référendum, par les Français eux-mêmes. (…) Donc, regardez le système : un droit à la formation pour chacun.  Premier point. L’obligation de prendre une formation, parce que ce n’est pas une solution de rester chez soi. Et, une fois que l’on a une formation qualifiante, une obligation de prendre l’emploi qui est disponible. (…) Un mot maintenant sur les prestations sociales : vous voyez bien qu’il y a des déficits, et je me suis engagé à ce que nous revenions à l’équilibre (…) Pour cela, faut lutter contre la fraude. Un certain nombre de dispositifs doivent aujourd’hui être mieux gérés. Je prends le RSA dont on parlait : 1 millions 800 000 foyers, 10 milliards d’euros. Tous les 18 mois, toute personne titulaire du RSA, on évaluera ses efforts. Et, s’il n’y a pas d’efforts de formation ou de réinsertion eh bien, le RSA il ne continuera pas. Deuxièmement, toute personne au RSA sera tenue, si elle n’est pas en formation ou n’a pas un emploi à temps partiel, de faire 7 heures de travail d’intérêt collectif ».

                                                                                                                                                                  8 mars 2012, RMC (extraits).

 

            Des chiffres pour raconter une histoire

 

            Cet extrait de l’interview de Nicolas Sarkozy, Président de la République et candidat déclaré à sa succession, lors d’une émission matinale très populaire de la radio RMC, illustre bien la place très importante accordée aux statistiques et aux chiffrages dans le discours des candidats à la présidentielle. Ils forment l’ossature et la trame du récit du candidat de l’UMP. Ils permettent de raconter une histoire favorable au candidat en suggérant que son gouvernement n’est pas responsable du chômage de masse et de la pauvreté. Brièvement, cette histoire ici : certes, il y a plus de chômeurs en France (« plus 17% ») depuis 2007, mais bien moins que dans d’autres pays européens (« 281% en Espagne »), ce qui atteste de l’efficacité de ma qualité de président « protecteur ». De plus, s’il y a beaucoup de chômeurs (« 2,8 millions ») ou de titulaires du RSA (« 1,8 millions de foyers »), c’est qu’une partie d’entre eux ne veut pas travailler (« 500 000 offres d’emploi non satisfaites ») ou se former (« 10% de chômeurs en formation ») et profite du système d’indemnisation et de prise en charge des chômeurs (« la fraude ») qui coûte cher (« 35 milliards d’euros » pour la formation ; « 10 milliards » pour le RSA) aux Français. Ils sont donc, pour une partie d’entre eux responsables de leur situation. En tant que Président-candidat, je ne peux laisser passer ces « abus » et c’est mon devoir d’aller contre les corps intermédiaires qui profitent eux aussi du système (« les organisations socioprofessionnelles ») en m’adressant directement aux français (« le référendum »). Il s’agira d’imposer la fermeté contre les fraudeurs et les profiteurs en les obligeants à travailler et à se former. 

Cette grille de lecture du chômage de masse et sa mise en scène médiatique ne sont pas nouvelles et le seul fait du Président-candidat. Des récits de ce type se sont imposés dans le discours de la droite depuis 1995 mais aussi dans celui d’une partie importante des élites bureaucratiques[1].

 

            Des chiffres choisis sur mesure

 

            La communication sur ces chiffres repose quant à elle sur des recettes classiques, que la plupart des responsables politiques mobilisent dans leur discours. Première recette : sélectionner, entre deux sources de données sur un même « problème », les chiffres qui « arrangent » le plus. En l’occurrence, le candidat choisi le surplus de chômeurs, par rapport à 2007, le moins important : 422 000 chômeurs en plus dans les données de l’INSEE contre 724 000 demandeurs d’emploi inscrits en catégorie A (n’exerçant aucune activité) en plus à Pôle Emploi (ex-ANPE). Seconde recette, mettre en avant des comparaisons avantageuses. Ici, le chômage a moins progressé en France qu’en Espagne ou en Grande-Bretagne. Evidemment d’autres comparaisons étaient possibles, comme par exemple avec l’Allemagne. Mais cette dernière comparaison, moins avantageuse, n’est pas citée. Troisième recette, l’autorité de l’« officiel » face à la contestation. Sur le mode de la polémique, le journaliste met en doute les chiffres du Président-candidat. Réponse ferme : les chiffres sont « indiscutables » parce qu’« officiels ». En s’abritant derrière le sceau de l’Etat, la discussion est écartée. Il faut insister sur ce point : les chiffres sont indiscutables ici non pas parce qu’ils sont « vrais » – le candidat ne se lance pas dans une démonstration sur la robustesse de ses calculs ou la qualité des enquêtes statistiques – mais parce que ce sont ceux de l’Etat. Le label de raison et de vérité transite par le cachet de l’Etat. Derrière « l’officiel », le Président-candidat s’approprie le bénéfice d’un capital symbolique : la légitimité et la reconnaissance des administrations, des agents et des statisticiens publics qui produisent ces chiffres.

 

            De la manipulation des chiffres à la manipulation symbolique du monde social

 

            À quoi servent les chiffres dans ce discours ? D’abord, ils permettent de décrire une situation, de qualifier le bilan du Président et celui des autres, de défendre des propositions, tout cela en s’appuyant sur le discours de la science et de la raison. Ensuite, c’est aussi par ce biais que le candidat peut parler de ceux, les chômeurs ou les titulaires du RSA, qu’il ne côtoie pas. Le langage statistique est son principal (voire unique) moyen pour deviser sur des chômeurs qu’il ne fréquente pas, mais, en revanche, sur lesquels il peut agir. Enfin, c’est aussi un moyen d’opérer ce que Pierre Bourdieu appelle une « manipulation symbolique du monde social ». Par le langage statistique, il suggère et fabrique des figures ou catégories typiques : « les chômeurs volontaires », les « fraudeurs », les « fainéants » et les « bons » chômeurs, ceux qui cherchent « vraiment » un travail. Dans cette interview, le Président-candidat va même jusqu’à redéfinir la catégorie de « chômeur », définition qui s’était imposée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le « chômeur » n’est donc plus celui qui n’a pas d’« emploi » –  c’est-à-dire un travail à temps plein en contrat à durée indéterminée (ou déterminé) – mais celui qui n’est pas en « activité », terme lâche, peu codifié et qui englobe des situations qui vont de « petits jobs » à des « travaux d’intérêt collectif » le plus souvent à temps partiel et qui ne permettent pas de survivre sans aides sociales. La frontière n’est donc plus ici entre chômeurs et salariés, mais entre ceux « qui restent chez eux » et ceux « qui ont une activité », entre les « fraudeurs » et les « honnêtes » chômeurs et salariés.

Les chiffres constituent donc ici la principale ressource du Président-candidat pour imposer sa vision du problème du chômage. La formule « 2,8 millions de chômeurs mais 500 000 offres d’emploi non satisfaites » construit une chaîne logique : il y a des chômeurs qui ne veulent pas prendre les emplois qui sont disponibles. Cette équation produit un effet de retournement : les chômeurs ne sont pas au chômage parce qu’il n’y pas d’emplois – par exemple du fait de la crise et de la faible croissance économique – mais parce qu’ils ne veulent pas travailler. Elle ouvre sur le discours de la dénonciation de la « culture de l’assistanat », des « abus » et de la « fraude ».

            Depuis quand ce chiffre des « offres d’emploi non satisfaites » est-il diffusé dans les médias ? Une recension de la presse écrite indique qu’il s’est d’abord diffusé au début des années 2000 par la voix du Medef : en pleine renégociation sur l’indemnisation des chômeurs, les responsables patronaux dénoncent le système de prise en charge des chômeurs qui « n’inciterait » pas les chômeurs à chercher et reprendre un emploi. La preuve par les chiffres : 800 000 offres d’emploi seraient alors non pourvues. Le patronat propose donc un accompagnement plus coercitif des chômeurs qui se traduirait notamment par des sanctions (diminution puis suppression des indemnités) systématiques contre ceux qui ne recherchent pas « activement » un emploi. Puis, cette catégorie statistique est reprise par François Fillon lorsqu’il devient ministre des Affaires Sociales entre 2002 et 2004. Le chiffre sert alors à légitimer le renforcement du suivi et du contrôle par l’ANPE – à partir de 2005, les chômeurs sont convoqués tous les mois – mais aussi le développement des opérateurs privés de placements qui concurrencent l’ANPE. Enfin, le chiffrage est remobilisé par Nicolas Sarkozy après son élection, en 2008 : il s’agit d’une part de justifier le durcissement des politiques d’accueil des étrangers – les emplois vacants doivent aller aux Français – et, d’autre part, de promouvoir de nouvelles réformes des politiques de gestion du chômage en imposant des sanctions aux chômeurs qui refuseraient plus de deux offres d’emplois « raisonnables ».

            Comment le chiffre des « offres d’emplois non satisfaites » est-il fabriqué ? Notons d’abord que si ce chiffre est bien produit par une administration d’Etat – Pôle Emploi – en revanche, il ne fait pas l’objet d’une « publication officielle » ni de Pôle Emploi ni des administrations de la statistique publique comme l’INSEE ou la DARES (service statistique du ministère du Travail). Ceci s’explique par le fait que les statisticiens de ces institutions ont jusqu’ici considéré qu’il était peu fiable. Il y a deux manières de le calculer[2]. Première possibilité, compter les offres d’emplois enregistrées par Pôle Emploi et « disponibles » à un instant t. Comme toutes les offres d’emploi ne transitent pas par Pôle Emploi, ce nombre d’offres disponibles est multiplié par un coefficient (la « part de marché » de Pôle Emploi dans le placement) soit environ 2,1. On obtiendrait environ 430 000 offres non pourvues en 2011. Seconde solution, on calcule la différence entre les offres d’emplois recueillies et les offres d’emplois dites « satisfaites », celles où l’employeur a pourvu l’offre et l’a signalé à Pôle Emploi. Ici encore, on obtient environ 440 000 offres d’emploi non satisfaites. Dans les deux cas, on est proche du chiffre cité par Nicolas Sarkozy.

           Si le chiffre est approximativement « bon », l’équation « une offre d’emploi non satisfaite est égale à un emploi laissé vacant » est en revanche plus que fragile. Premièrement, il n’y a pas toujours une offre pour un emploi, mais parfois deux offres. Le même emploi peut ainsi faire l’objet d’une offre sous forme de CDD et d’un contrat d’intérim. Deuxièmement, une offre ne veut pas toujours dire un emploi à pourvoir : beaucoup d’entreprises, notamment dans les secteurs avec un fort turn-over, déposent des offres pour se constituer un portefeuille de candidatures et de CV. Troisièmement, une « offre d’emploi non satisfaite » ne signifie pas nécessairement que l’emploi n’a pas été pourvu. « La satisfaction » de l’offre repose sur une déclaration volontaire de l’employeur. Mais il peut avoir pourvu l’emploi par d’autres canaux que Pôle Emploi (bouche à oreille et réseaux informels, petite annonce dans la presse, etc.) sans que cette dernière ne le sache. De même, l’entreprise peut simplement renoncer à sa procédure de recrutement sans retirer l’offre (le contrôle de Pôle Emploi est faible). Bref, l’« offre d’emploi non satisfaite » n’est que rarement synonyme d’« emploi » qui n’a pas trouvé preneur.

            Au final, la chaîne logique « offres d’emploi non satisfaites = emplois vacants = chômeurs qui ne veulent pas travailler » relève surtout de la manipulation statistique. Le chiffre permet en effet de donner corps à la figure du « chômeur volontaire » pourtant quasi inexistante dans la réalité[3].

 

            Retour sur les conditions de fabrique des chiffres d’Etat


            Qu’est-ce qui rend possible la diffusion de cette catégorisation des chômeurs ? Si ce discours et l’expertise statistique sur laquelle il prétend s’appuyer ont fait l’objet d’une critique de la part des associations de chômeurs, des statisticiens publics voire de certains journalistes spécialisés sur ces questions, en revanche, aucun haut fonctionnaire ou dirigeant gouvernemental ne les a contestés.

            Regardons alors du côté des coulisses de l’Etat, là où se fabrique le chiffre[4]. Rappelons que l’Etat a, en la matière, un monopole sur les catégorisations et classements « officiels ». Ce sont les hauts fonctionnaires des ministères – et notamment ceux issus du corps des administrateurs de l’INSEE – qui labellisent les catégories statistiques. Ils choisissent de donner de l’importance à certaines séries statistiques – en les publiant et en les communiquant au gouvernement et à la presse – par rapport à d’autres. Ils font aussi le choix de « durcir » une statistique en en rappelant (ou non) sa fiabilité (marges d’erreur, conditions de productions). Ils produisent ainsi, plus ou moins, des vérités d’Etat. La fabrication des chiffres n’est pas le produit d’un processus démocratique mais le fruit d’une décision où les hauts fonctionnaires sont en position de force. La polémique initiée lors de la campagne 2007 par le collectif les Autres Chiffres du Chômage (ACDC)[5] fait ressortir cette asymétrie dans la capacité à imposer des catégories statistiques, souvent synonymes de catégorie d’action publique. Ce collectif avait milité pour la construction d’un indicateur de précarité en montrant que le taux de chômage produit par l’INSEE ou le nombre de demandeurs d’emploi de l’ANPE ne rendaient plus compte de l’ensemble des problèmes qui affectent le marché du travail. En s’appuyant sur un concept proposé par le Bureau International du Travail (BIT), « l’emploi inadéquat », il avait ainsi chiffré l’importance des phénomènes de précarité en France (4 salariés sur 10)[6]. Malgré de multiples interventions publiques et sa participation à un groupe de travail du Conseil National de l’Information Statistique (CNIS), il n’a jamais pu obtenir que l’INSEE et la DARES fabriquent et publient cet indicateur. Cet exemple montre que le pouvoir symbolique de l’Etat résulte, certes dans sa capacité à faire connaître certains problèmes, mais aussi (voire surtout) à rendre invisible d’autres « visions des divisions ».

             Monopole de la catégorisation, les services de l’Etat ont aussi le monopole de la diffusion des chiffres « officiels ». Comment s’opère la division du travail de commentaire sur les chiffres ? Si les services de l’Etat publient les statistiques – par le biais de documents et d’un calendrier très codifiés –, en revanche, les responsables gouvernementaux s’octroient un monopole du commentaire sur le commentaire des statisticiens. Autrement dit, ce sont eux qui communiquent auprès de la presse. Rares sont les expressions des statisticiens publics dans les médias. Les responsables gouvernementaux peuvent alors tout à fait, comme le Président-candidat ici, jouer sur le sens et l’interprétation des données. Ce partage des rôles ne va pas sans tension lorsque les agents de l’Etat considèrent que le gouvernement « instrumentalise » les chiffres. En 2007, les statisticiens du ministère du Travail s’étaient mobilisés (manifestations, grève) contre le gouvernement, accusé de communiquer sur la baisse du chômage alors que la fragilité des données avait été signalée et démontrée par eux-mêmes. Leur autonomie et leur indépendance vis-à-vis du pouvoir politique est donc un enjeu d’autant plus crucial qu’il est une condition de la reconnaissance des chiffres qu’ils produisent et donc de leur légitimité. Dans le même temps, ces différents services – et spécialement les hauts fonctionnaires qui sont à leur tête – sont engagés dans des luttes pour renforcer leur position (augmentation des crédits et des moyens, extension de leur domaine d’intervention, etc.).

            La politisation des chiffres, à savoir leur reprise dans le débat public par les responsables gouvernementaux, peut devenir un atout dans cette compétition. Ceci se matérialise par des échanges de bons procédés entre les hauts fonctionnaires de ces administrations et le gouvernement. Par exemple, depuis le milieu des années 2000, les hauts fonctionnaires du ministère du Travail et de Pôle Emploi laissent le gouvernement communiquer sur les chiffres du chômage alors même que ceux-ci ne sont pas encore publiés. On appelle cela dans le jargon administratif des « ruptures d’embargo ». Ils permettent aux ministres d’anticiper la sortie officielle des chiffres et donc de maîtriser leur mise en récit avant que les journalistes puissent eux-mêmes bénéficier de l’information. Un exemple : le 26 mars dernier, le président-candidat révèle, sur France Info, les chiffres des demandeurs d’emploi avant leur publication officielle par le ministère du Travail (DARES). Il communique alors sur « une amélioration de la situation avec une baisse tendancielle de l’augmentation du nombre de chômeurs », embarquant avec lui les commentaires journalistiques sur « la sortie de crise », bien que le chiffre du chômage continue d’augmenter.

            Ce sont aussi les logiques de rapports entre hauts fonctionnaires et responsables gouvernementaux qui expliquent que malgré les recommandations des statisticiens publics, les hauts fonctionnaires du ministère du Travail et de Pôle Emploi continuent de communiquer principalement sur les « demandeurs d’emploi inscrits en catégorie A » et non sur l’ensemble des catégories de demandeurs d’emploi ou se refusent à dénoncer l’usage des statistiques concernant les offres d’emploi non satisfaites. Autrement dit, les statistiques officielles ne sont pas seulement soumises à des enjeux de communication politique, elles sont aussi une affaire d’Etat. Dans le cas du chômage, la baisse du chiffre du chômage devient même régulièrement un enjeu plus fort que la résorption du problème lui-même. Ainsi, ce que les statisticiens ou les agents de l’ANPE appellent le « nettoyage des listes » de demandeurs d’emploi par le biais de l’intensification des contrôles et des radiations (souvent temporaires) est aussi un moyen de « lisser la courbe du chômage ».

 

            Reformuler le problème du chômage ou comment les sans emplois sont devenus des « chômeurs volontaires »

 

            Capables de politiser les chiffres, les hauts fonctionnaires participent aussi à formuler les grilles de lecture des problèmes sociaux. Avant le Président, le récit sur la figure des « chômeurs volontaires » a été produit par une série d’experts et de hauts fonctionnaires.  Jusqu’au début des années 1990, le chômage de masse reste principalement expliqué par une faible croissance économique. Il faut donc corriger cela par une politique de créations d’emplois publics ou d’emplois privés subventionnés voire de partage du travail (les 35h). Mais, petit à petit, se substitue une autre explication, promue par le patronat et le ministère des Finances : le marché du travail serait trop « rigide » en France et les chômeurs trop peu incités à reprendre un emploi. La solution au chômage doit alors résider d’une part dans la fléxibilisation du marché du travail (remise en cause du SMIC et exonération de cotisations sociales ; assouplissement des règles de licenciement) et d’autre part dans un effort pour faciliter la rencontre (le matching) entre l’offre et la demande de travail. Ces préconisations s’appuient notamment sur la mise en avant d’un volume important d’emplois vacants, d’offres d’emploi non satisfaites ou de « tensions » et de problèmes de recrutement sur le marché du travail – constats pas toujours robustes comme nous l’avons indiqué. Ces rapports officiels[7] mettent l’accent sur la nécessité d’accroître la mobilité et le turn-over des chômeurs sur le marché du travail. Ils justifient des mesures pour accroître l’incitation au travail par un « accompagnement personnalisé », qui signifie entre autres une augmentation des contrôles sur les demandeurs d’emploi. Ceci se traduit d’ailleurs, à partir de 2005, par une forte augmentation des flux d’entrées et de sorties à l’ANPE[8]. Ces « sorties » sont de plus en plus souvent causées par des « absences au contrôle » (fin d’inscription pour non actualisation) ou des « radiations administratives » : de 35% des motifs de sortie des listes de Pôle Emploi en 2000 à 52% en 2011.

            La conversion des sommets de l’Etat à une approche néo-libérale du problème du chômage – l’Etat n’encourage pas le bon fonctionnement du marché du travail en ne produisant pas les conditions de l’adéquation entre « offre » et « demande » de travail – correspond aussi à une transformation des personnels à la tête des administrations en charge des politiques d’emploi. Alors que le recrutement des hauts fonctionnaires en charge des politiques d’emploi, notamment au ministère du Travail ou à l’ANPE, puisait dans un vivier de hauts fonctionnaires venus du catholicisme social et de la deuxième gauche ou s’appuyait sur des économistes keynésiens et hétérodoxes, à la fin des années 1990, ce sont des hauts fonctionnaires venus du ministère des Finances, passés par le FMI ou l’OCDE, et des économistes libéraux qui s’y imposent. Ces experts, sans nécessairement parler de « fraudes », mobilisent les concepts de l’économie classique – le chômeur comme acteur économiquement rationnel (l’homo oeconomicus) – pour diffuser la figure du « chômeur volontaire » c’est-à-dire du chômeur qui n’est pas « incité » à travailler. Cette reformulation du « problème » du chômage trouve sa traduction statistique dans la mise en avant des statistiques des emplois non pourvus et symétriquement dans la redéfinition de la catégorie statistique du chômage. En effet, en 2007, l’INSEE a modifié son interprétation de la définition du chômage au sens du BIT[9]. Alors que jusque là, l’Institut défendait le principe que les demandeurs d’emploi inscrits à Pôle Emploi devaient être considérés comme « recherchant » un emploi et donc comme des « chômeurs », ce critère est remplacé par un autre : l’obligation d’avoir déclaré des actes de recherche d’emploi comme la réponse à des petites annonces ou l’envoi de CV. Se trouvent désormais exclues de la catégorie de chômeur environ 200 000 personnes, diminuant d’un peu moins d’un point le taux de chômage. La nouvelle définition insiste donc sur les démarches de recherche d’emploi et tend à faire disparaître des comptages ceux qui, pour de nombreuses raisons, ne se montreraient pas « actifs » dans leur recherche d’emploi.

             Le récit charrié par le Président-candidat est déjà solidifié dans les discours bureaucratiques. Il est mis en forme par les chiffres « officiels » qui lui donnent une existence.  Il n’a plus alors qu’à retraduire la vulgate économique – le chômeur pas « incité » à travailler – dans un discours moral et politique : le chômeur « fraudeur ».

                                                                                                                                                                                            Etienne Penissat

 


[1] Voir Vincent Dubois, « La promotion du contrôle : retour sur la construction politique de la fraude sociale comme problème public » in Bodin, Surveiller, ficher, punir, La Dispute, à paraître. Consultable : http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/66/06/74/PDF/Dubois_surveiller.pdf

[2] Pour le détail, on renverra à la note du collectif ACDC : http://acdc2007.free.fr/76011.pdf

[3] Quand on les interroge, seuls 2% des chômeurs déclarent ne pas vouloir travailler à l’avenir, essentiellement pour des raisons de santé. DARES, « La question financière : une préoccupation importante des actifs sans être perçue comme le principal frein au retour à l’emploi », Premières Informations – Premières Synthèses, n°24.1, juin 2008.

[4] Pour une étude approfondie de la fabrication des chiffres du travail et de l’emploi, Etienne Penissat, L’Etat des chiffres. Sociologie du service statistique et des statisticiens du ministère du Travail et de l’Emploi (1945-2008), Thèse pour le doctorat de sociologie, EHESS, ss. dir. de Michel Offerlé, 2009.

[5] Collectif composé de syndicats d’agents de l’ANPE, de syndicats de statisticiens publics et d’association de chômeurs.

[6] http://acdc2007.free.fr/acdc4.pdf

[7] Par exemple Jean Pisani-Ferry (dir.), Le plein emploi, rapport du Conseil d’Analyse Economique, 2000.

[8] http://acdc2007.free.fr/acdc8.pdf. Notons que le gouvernement ne communique jamais sur ces statistiques de flux. Pourtant, elles sont importantes pour comprendre le fonctionnement du marché du travail. En effet, les flux d’entrées et de sorties des listes de Pôle Emploi sont supérieures aux variations mensuelles du stock de demandeurs d’emploi inscrits, chiffre commenté par les représentants gouvernementaux et la presse.

[9] Pour être considéré comme « chômeur » au sens du Bureau International du Travail (BIT) : il faut être « sans emploi », « disponible » et à la « recherche d’un emploi ».

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