Billet de blog 23 févr. 2012

A quoi servent les meetings dans une campagne électorale?

Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Lille 3, membre de l’Institut Universitaire de France, chercheuse au CeRIES, Paula Cossart est notamment l’auteure du Meeting politique. De la délibération à la manifestation. 1868-1939 (Rennes, PUR, 2010).

Collectif Spel
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Lille 3, membre de l’Institut Universitaire de France, chercheuse au CeRIES, Paula Cossart est notamment l’auteure du Meeting politique. De la délibération à la manifestation. 1868-1939 (Rennes, PUR, 2010).

Depuis le début de la campagne présidentielle, la presse a plusieurs fois souligné l’importance du rôle des meetings. Les premiers tenus par les candidats ont été décrits comme des occasions de « [réussir] son décollage » (sur le meeting de Jean-Luc Mélenchon, Libération, 30  juin 2011), de « [trouver] l’élan indispensable » (sur celui de François Hollande, Le Monde, 23 janvier dernier), d’« entrer de façon fracassante dans la campagne » (à propos du meeting de Nicolas Sarkozy, Le Figaro, 16 février). Ainsi relayés et dramatisés par les médias, les meetings sont un lieu classique de déclaration de candidature et d’impulsion dans la course à l’élection. Il n’est pourtant pas rare qu’on en dénonce la désuétude, comme lors de la précédente campagne présidentielle. Alors que débutait la « précampagne », La Croix, par exemple, titre le 25 septembre 2005 : « Les meetings politiques n’ont plus la cote ». Pour preuve, l’auteur de l’article cite les propos de Ségolène Royal, affirmant qu’il faudra « moins de meetings où on arrive, on est sur la tribune, on délivre un discours, on se fait applaudir. Il y a quelques cornes de brume : on replie les tréteaux et on recommence dans la ville voisine. Ça viendra le moment venu, mais je pense qu’une campagne ne se conduit aujourd'hui plus du tout comme ça ». Les chercheurs continuent de s’interroger sur le rôle des grands meetings électoraux – une enquête du groupe SPEL est ainsi lancée pour les observer[1]. « Les meetings ne font pas l’élection »[2] : ce constat établi par Hélène Combes à partir d’une observation au Mexique, doit-il être appliqué au cas français ? Si oui, alors à quoi servent-ils donc, et à quoi ont-ils servi par le passé ? Replacer les meetings dans leur épaisseur historique, retracer leurs évolutions, regarder en France et ailleurs, permet de rompre avec les évidences quant à leurs finalités, et de voir que celles-ci sont liées à des systèmes politiques et médiatiques particuliers.

D’un lieu d’éducation par le débat à une démonstration de force

« Pour parler aux vieux militants PCF, aux déçus du PS comme aux simples "gens" qui viennent le voir par curiosité, le candidat du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon a revisité le genre classique du meeting avec l’ambition d’en faire "un moment d’éducation populaire" », lit-on le 10 février dans une dépêche AFP. La conception du meeting comme lieu d’éducation du peuple n’est pas neuve. Pour les socialistes par exemple, la tenue de réunions a longtemps eu une dimension éducative : en témoignent les tournées des délégués à la propagande au début du 20e siècle[3]. Quelques décennies auparavant, quand la 3e République se met en place et accorde aux citoyens la liberté de se réunir pour parler de politique, par la loi du 30 juin 1881 encore en vigueur aujourd’hui, c’est aussi avec un attendu pédagogique : cette fois, celui de transformer l’individu en citoyen. Les Républicains promeuvent la liberté de s’assembler avec l’espoir que l’individu y soit amené à se détacher de ses appartenances sociales et à adopter les règles d’une nouvelle civilité républicaine, en pratiquant l’échange d’idées – en cela, la réunion serait complémentaire d’autres espaces tels que le bureau de vote[4]. Le meeting permettrait surtout de remplacer l’action des foules par l’expression des opinions dans une salle[5]. Conception de la réunion comme forme d’exutoire, que résume bien le journal républicain Le Siècle le 25 novembre 1884, après une réunion suivie de désordres sur la voie publique : « On les laissera tout dire dans leurs réunions, mais on ne les laissera rien faire dans la rue ». Pour les Républicains au pouvoir, il s’agit de promouvoir la formation d’une opinion publique pacifiée, rassemblée autour du bien commun, opinion résultant de débats contradictoires. L’objectif est donc d’éviter l’action dans la rue, mais aussi l’entrée en concurrence avec les pouvoirs publics de groupes défendant des intérêts particuliers. Tout en donnant une place importante à la parole du peuple, cette valorisation du débat public vise aussi à disqualifier certaines opinions dénoncées comme extrêmes (celles de ceux que l’on qualifie de « révolutionnaires », socialistes, anarchistes, ou lorsque la République s’installe, celles des partisans d’un retour à la monarchie), ceci au nom de la raison et de l’existence d’un consensus prétendument dépolitisé qu’on ne pourrait atteindre qu’en montrant le caractère insensé de ces opinions. Les individus appelés à prendre part aux réunions seraient des sortes de citoyens-modèles : faisant usage de leur raison, ils rejetteraient les idées extrêmes, mais aussi les passions entendues comme émotions incontrôlées[6].

La forme la plus légitime et répandue de meeting dans le dernier tiers du 19e siècle est la réunion publique contradictoire, où des candidats d’opinions différentes viennent confronter leurs discours face à un public divisé et vif. Ceux qui s’y dérobent sont souvent dénoncés comme des lâches. Elle est présentée comme une caractéristique de la vie politique française, les acteurs de l’époque affirmant qu’elle ne se retrouve ni en Grande-Bretagne, ni aux États-Unis. De fait, dès le milieu du 19e siècle, les campagnes électorales américaines sont marquées par l’organisation de grands meetings partisans, pour lesquels on fait venir de loin des soutiens pour grossir le public, auxquelson incite aussi à venir par des éléments non-politiques (concerts, barbecues, boissons, ascensions de montgolfières, etc.), et après la tenue desquels les journaux partisans se disputent quant aux chiffres de présents à leurs meetings et à ceux de leurs adversaires[7]. Comparant les partis à des armées rivales, Richard Jensen parle, à propos du 19e siècle américain, de « meetings monstres »[8]. On note aussi que les meetings s’y tiennent en plein air, bien davantage qu’en France. À propos de la Grande-Bretagne, Jon Lawrence a montré que jusqu’en 1872 (adoption du Ballot Act instituant le vote à bulletin secret), les assemblées électorales, où l’on vote à mains levées, sont un lieu de contradiction. Les candidats rivaux y présentent leurs programmes devant un public souvent irrévérencieux, se font interpeller et chahuter. Ces réunions laissent progressivement la place aux meetings organisés pour un candidat, mais ici encore, généralement à l’extérieur et donc susceptibles d’être perturbés[9]. En France, si les bagarres s’y produisant ont fait naître des critiques à son égard, la réunion contradictoire n’en constitue pas moins la forme de meeting la plus proche de l’idéal républicain, d’un lieu où les individus s’assemblent pour débattre et faire l’apprentissage de la citoyenneté.

Elle a toutefois fait place à des meetings où la tribune est d’une seule couleur politique. La période du boulangisme à la fin des années 1880, puis surtout dans les années 1890 celle de l’Affaire Dreyfus, voient se multiplier des exhibitions unilatérales visant àpeser sur l’opinion et les pouvoirs publics, à impressionner à l’extérieur plus qu’à convaincre les participants présents dans la salle. Le phénomène est surtout amplifié par la loi de 1901 sur les associations et l’organisation consécutive des partis. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, il est clair que la réunion politique ne sera pas ce forum citoyen où les individus se rendent pour échanger leurs idées et forger une opinion publique rassemblée. Significativement, les réunions contradictoires, qui correspondaient le mieux à cet idéal même si les débats étaient loin d’y être dépassionnés, se raréfient au profit de meetings d’un seul parti. L’observation des meetings socialistes, communistes et d’extrême-droite dans l’entre-deux-guerres révèle ainsi qu’ils sont organisés et commentés comme des démonstrations de force : force prouvée par le nombre de personnes assemblées et par la présence de signes de leur adhésion, la manifestation de leur enthousiasme. Les commentateurs font systématiquement ressortir la communion de la foule dans l’émotion. Les meetings sont alors l’expression d’une forme particulière d’exercice de la politique, celle du parti qui doit prouver sa force sociale. Si le mot meeting était bien sûr déjà utilisé auparavant, c’est à la fin du siècle, quand la réunion devient essentiellement démonstration de force, que son emploi se systématise. Dans les dictionnaires, il est progressivement adopté comme synonyme de réunion politique,en se dissociant de son origine anglaise.

Cette mutation s’accompagne d’un changement des lieux de rassemblement. Sous le 2nd  Empire et la 3e République, on se réunit souvent dans des salles de bal, de cafés-concerts, de marchands de vin, dans les théâtres ou les cirques. Ce sont des lieux qui posent divers problèmes : leur location coûte cher ; leur architecture n’est pas toujours propice aux réunions (mauvaise acoustique – à une époque où le micro n’est pas là pour amplifier la voix – salles petites, obstacles empêchant de voir la tribune, etc.) ; enfin, leurs propriétaires peuvent refuser de les louer selon leurs opinions, devant la crainte de dégâts matériels, ou parce qu’ils subissent une pression de l’administration. À la fin du 2d Empire, les candidats de la gauche se retrouvent alors parfois à tenir des réunions dans des lieux insolites : une écurie, un hangar, les catacombes[10]. Une évolution quant à la nature des salles est perceptible dans l’entre-deux-guerres, les meetings envahissant les stades, gymnases, ou autres grands espaces propices au caractère massif qu’ils ont pris (gymnase Japy, Vel d’Hiv’, salle Wagram, Mutualité, etc.). Il existe aussi parfois une charge symbolique des salles, qui ne sont pas interchangeables. Certaines, par les meetings mythiques qu’elles ont accueillis, leur sont restées associées ; mémoire des lieux parfois exploitée par les orateurs en ce qu’elle peut produire de résonances dans le public. Le 26 août 1938, le PCF organise ainsi un meeting salle Wagram pour la défense des « 40 heures » obtenues deux ans auparavant, anniversaire d’autant plus fort que c’est dans cette salle qu’un meeting avait été tenu en juin 1936 pour fêter la conquête de ces lois sociales (parallèle souligné par le journaliste relatant le meeting dans L’Humanité). Le marquage symbolique des salles tient aussi bien sûr à ce que certaines sont situées dans des villes ou quartiers plus populaires que d’autres, dans des zones urbaines ou rurales. Aujourd’hui encore, le choix des lieux n’est pas anodin, mais lié au message que les équipes de campagne veulent faire passer, comme ce fut le cas cette année pour le premier meeting de campagne d’Eva Joly, à Roubaix. Après avoir ouvert son discours en Ch’ti pour tourner en dérision ceux qui se moquent de son accent, la candidate s’est dite « heureuse (…) d’avoir choisi la terre de Roubaix pour présenter [son] programme présidentiel ». Elle évoque sa rencontre avec les anciens du peignage de la Tossée et les salariés roubaisiens de Camaïeu, en demandant : « Qui, mieux que les gens d’ici seront sensibles à ce que nous proposons ? »

Médiatisation des meetings et motivations des participants

Depuis qu’il est devenu démonstration de force, le meeting a toujours eu une part de spectaculaire. La théâtralisation se manifeste dans la mise en valeur de l’orateur-vedette, l’agencement de l’espace, la disposition calculée des participants, la décoration des salles, marquée notamment par un usage des symboles attachés au partis, le recours aux chants partisans entonnés en chœur, l’insertion de petites scènes de théâtre ou de projections cinématographiques. Avec l’avènement de la télévision,  la dimension spectaculaire et festive du meeting ne s’est pas radicalement accentuée ; c’est surtout sa forme qui a changé. Le lien entre le meeting et le média télévisuel explique d’abord une mutation du style rhétorique des discours, déjà amorcée par la généralisation de l’usage des microphones et haut-parleurs dans les années 1930. La télévision a contribué à rendre désuète ce que Jean-Jacques Courtine décrit comme « une éducation rhétorique de la puissance vocale qui apparentait le meeting à un opéra parlé » : l’éloquence publique a changé. Le ton de la voix s’est adouci par rapport aux temps où le micro n’existait pas, où le public pouvait facilement interrompre, voire empêcher un discours et où une voix puissante constituait un atout essentiel pour un candidat. Les démesures dans le geste, aussi, se sont gommées du fait de la présence de caméras et d’écrans géants. On a affaire aujourd’hui à une « proximité lointaine » du regard porté sur l’orateur, une partie du public étant à distance, derrière son écran[11]. Yves Pourcher a bien montré que la médiatisation de la vie politique a transformé la nature du meeting, largement conçu dans la perspective de la retransmission télévisée de courts extraits. Pour lui, « le meeting n’existe plus (…) que pour cette diffusion télévisée »[12]. Cette affirmation se trouve partiellement vérifiée par la présence massive de caméras dans les salles, les participants se plaignant d’ailleurs régulièrement qu’elles empêchent de voir la tribune. Le public du meeting est donc double : celui des personnes présentes et celui touché par les médias, dualité qui a été pointée du doigt comme un facteur possible de dépolitisation des discours. Pour Marlène Coulomb-Gully, la télévision peut avoir pour effet d’amener les grands candidats à ne pas afficher « des symboles trop clivants » : pour les partis de gouvernement, dans un système majoritaire, il faudrait déplaire au moins d’électeurs possible pour être élu ; or le public de la télévision est diversifié. « En obligeant à s’adresser à un public de téléspectateurs beaucoup plus indéterminé que celui des simples militants, la retransmission télévisée d’un meeting (…) incite le candidat à arrondir son discours »[13].

Rencontre-t-on facilement dans les meetings contemporains ces « simples gens » conduits par leur curiosité, qu’évoque le journaliste de l’AFP déjà cité ? « Va-t-on encore aux meetings ? On les regarde à la télévision », affirmait Jacques Gerstlé, rappelant que « dans l’esprit du public, très souvent la politique n’a pas d’autre existence que médiatique »[14]. Paul Bacot définissait alors la réunion électorale comme un « rassemblement de personnes venues écouter un ou plusieurs candidats durant une campagne électorale. On parle aussi de meeting électoral. Sert moins à convaincre qu’à entretenir le moral du candidat et de ses électeurs, ainsi socialisés »[15]. Cette définition que propose le politiste aurait surpris ceux qui à la fin du 19e siècle défendent les mérites des meetings pour la République. Ils placent la réunion électorale au centre de l’entreprise de construction d’une participation sur laquelle le régime va s’appuyer et affirment son efficacité comme outil d’une conquête des suffrages ne se fondant plus sur des liens personnels entre électeurs et candidats mais sur l’accord de leurs idées : les réunions contradictoires sont faites pour informer les citoyens et leur permettre de se forger une opinion. Mais elles ont alors aussi un autre rôle : celui de sélection des candidats. L’enjeu pour eux est de conquérir des votes pour le scrutin, mais aussi d’obtenir un soutien immédiat à leur candidature, par les applaudissements ou par le vote d’un ordre du jour de confiance. Un candidat ne parvenant à être soutenu dans aucune réunion se désiste parfois en faveur d’une personne de même couleur politique ayant eu plus de succès, et ceux qui persistent à se présenter alors que les réunions témoigneraient du fait qu’ils ne sont pas populaires, se le voient reprocher, notamment dans les assemblées suivant le premier tour de scrutin. On a affaire à des sortes de primaires avant l’heure, et sous une forme délibérative.

Mieux définir la nature et les motivations des participants aux meetings des campagnes présidentielle et législative est un des objectifs de l’enquête SPEL. Les recherches antérieures laissent entendre que le public est largement composé de militants. Une enquête dirigée par Daniel Gaxie et Patrick Lehingue au début des années 1980 sur les élections municipales montrait que « la présence à une réunion conforte une orientation politique préexistante et ne joue qu’un rôle infime d’information et de conviction pour les électeurs encore hésitants », et que « le meeting réunit des électeurs habitués à ce type de manifestations (…), qui ne s’y déplacent que pour écouter les orateurs dont ils sont politiquement proches »[16]. Les meetings des présidentielles attirent sans doute plus de curieux et/ou indécis. Reste que le fait de se rendre à un meeting ne fait partie que de l’activité politique d’une minorité. En 1989, pour les élections européennes, qui attirent certes moins l’attention que les présidentielles, seuls 3 % des électeurs déclarent avoir assisté à une réunion : autant que de personnes déclarant alors pour la même enquête adhérer à un parti[17]. Si les publics de certains meetings contemporains, notamment pour les présidentielles, restent massifs (autour de 20 000 participants au meeting du PS au Bourget le 22 janvier, de 10 000 à celui du Front de Gauche à Villeurbanne le 7 février…), on se rassemble bien moins fréquemment qu’au 19e siècle. Les réunions étaient alors si nombreuses et si peuplées que pour qualifier cette période, Michelle Perrot parle d’une « ivresse de la réunion publique », qu’elle met en parallèle avec la « lassitude [que ces assemblées] rencontrent aujourd’hui »[18]. Les meetings étaient incomparablement plus nombreux, et bien plus grande était la taille des publics qui en peuplaient, de façon régulière, les salles : une époque où, à Paris, pendant une campagne, il arrivait que la moitié des électeurs aille à une réunion. « Selon la police, 170 000 Parisiens (sur quelques 350 000 électeurs inscrits) se seraient rendus dans [les] "métingues" durant la période électorale d’août 1893 »[19]. Effet d’une perte d’intérêt pour la politique ? Effet aussi, évidemment, du développement d’autres moyens de s’informer (si la presse existe déjà au 19e siècle, il n’en va pas de même de la radio, la télévision, Internet). Effet probable, enfin, de l’existence d’autres lieux et modes de divertissement. Dans le dernier tiers du 19e siècle, aller à un meeting est une façon assez banale de passer sa soirée, boire, discuter, et assister à des événements dont l’ordonnancement n’est pas aussi rodé qu’il l’est aujourd’hui.

Il ne s’agit pas de prétendre ici que les meetings ne servent plus à rien. Au-delà de leur utilité pour entretenir l’espérance des militants, leur procurer le plaisir d’être ensemble et encourager le candidat, lui donner le courage nécessaire à une campagne, ils permettent aussi aux participants de manifester leur soutien au public élargi touché par les médias. Les organisateurs doivent pour cela se préoccuper des deux ingrédients qui faisaient déjà un meeting réussi dans l’entre-deux-guerres : le nombre, ou plus exactement l’ajustement de la salle au nombre (mieux vaut une salle de taille moyenne pleine à craquer qu’une grande salle à moitié vide) et la mise en avant de la liesse. Déterminer si l’émotion des participants est réelle relève d’une opération très délicate[20]. Mais il faut en tous cas que l’adhésion se montre, orientée vers l’orateur-vedette, ici le candidat, dont l’entrée est soignée, dont le discours doit être ponctué de réactions appropriées de la salle et vivement applaudi à son terme. Avec le soutien médiatique, les meetings restent aujourd’hui une vitrine pour l’image du parti et du candidat. L’écho médiatique est un élément décisif du succès du dispositif meeting. Il faut donc savoir attirer les médias et se garantir le traitement le plus favorable possible. Mais ce constat met au jour un problème important : celui du lien entre la couverture médiatique des réunions et les moyens financiers inégaux dont disposent les partis. L’AFP ne peut suivre tous les meetings et opère donc une sélection.« Avant même de parler, (…) les orateurs n’ont donc pas tous les mêmes chances de voir leurs propos repris par l’AFP (et le cas échéant commenté dans d’autres médias) »[21]. Or, organiser un grand meeting coûte cher (location de la salle, décoration, frais d’annonce, moyens humains d’organisation, déplacement des militants, etc.). « Pour la plupart des candidats, les meetings représentent le premier poste budgétaire d'une campagne »[22].

Au-delà des meetings dont on parle à la télévision, il existe d’autres formes de réunions électorales de taille plus restreinte, fonctionnant sur le registre de la proximité. Par exemple, lors de la campagne de l’UMP pour les municipales de 2008 dans le 16e arrondissement de Paris, ont été tenus des cafés politiques, des réunions d’écoles (préau ou cantine), ou encore des réunions d’appartement, étudiées par Jérôme Heurtaux[23]. Ces dernières sont souvent organisées en soirée chez un colistier ou un de ses proches : le ou les leaders de la liste prononcent des discours, répondent à des questions et la soirée se poursuit de façon informelle par un buffet ou un cocktail : « il s’agit de réunir des proches, socialement et politiquement, dans un cadre privé et volontairement restreint », ces rassemblements relevant plus de la sociabilité que d’un souci de convaincre[24]. Leur usage n’est pas nouveau : les réunions privées étaient déjà au 19e siècle un outil classique de campagne pour certains groupes politiques – souvent ceux ne disposant pas d’une force militante suffisante pour se risquer dans les grands meetings publics. Ici, en tous cas, « si les militants font campagne c’est moins par espoir de rétributions spécifiques, que par routine ou/et superstition, pour jouer leur rôle dans l’équipe et pour (bien) faire leur métier, pour se retrouver entre soi, et peut-être aussi, encore et surtout pour se faire plaisir »[25]. En contraste avec les grands meetings médiatisés existent donc de plus petites réunions électorales, témoignant de la vogue plus générale du thème de la proximité, qui « parée de toutes les vertus, [est] quasiment devenue synonyme de légitimité dans le langage courant politique ou médiatique »[26]. Observant la campagne municipale de 2001, Nathalie Ethuin et Magali Nonjon ont montré l’importance des réunions de quartier tenues par la liste de Martine Aubry à Lille, placées sous le sceau du dialogue, de « l’écoute des habitants », « [évitant] le formalisme des meetings politiques traditionnels ». Pour les auteures, on ne peut pas parler de meeting à propos de ces réunions, le terme restant souvent réservé aux grandes réunions électorales. La liste de Martine Aubry aurait précisément voulu se distinguer des meetings politiques traditionnels[27]. Mais ceux-ci sont bien sûr davantage la donne lors des présidentielles.

Avec la quasi-disparition des réunions contradictoires comme moyen de faire campagne, au profit de meetings partisans, puis avec la place croissante prise par les médias de masse, la télévision en particulier, la forme des meetings a changé ; mais reste bien la croyance des candidats en leur efficacité. La compréhension de ce qui se joue dans les meetings gagnerait enfin à une meilleure connaissance de la forme qu’ils prennent, et ont pris, hors de nos frontières, au-delà des cas britannique et américain rapidement évoqués ici. Bien des études sont disponibles sur les pratiques dans d’autres continents, qui les décrivent parfois comme des espaces où l’on cherche bel et bien à convaincre les participants. On en donnera ici deux exemples. À propos de la campagne pour les présidentielles de 1996 au Bénin, Cédric Mayrargue a décrit l’importance des meetings attirant des foules dans une atmosphère festive, et affirme que les acteurs politiques croient en leur efficacité comme moyen de mobilisation[28]. Moacir Palmeira et Beatriz Heredia ont étudié les meetings électoraux dans des villes de province au Brésil au début des années 1990, analysant les moyens par lesquels les organisateurs en font une manifestation de leur force et identité. Comme en France, ils ont une dimension festive : on y fait par exemple venir des artistes susceptibles d’attirer un public plus nombreux. Mais l’insistance sur sa théâtralisation n’empêche pas les auteurs de laisser entendre que les organisateurs voient dans le meeting un lieu de persuasion de la foule présente. De fait, parmi les participants beaucoup se rendraient à des meetings de divers candidats qu’ils viennent donc jauger, sur lesquels ils viennent se former une opinion[29]. Que l’on s’y rende pour être ou non persuadé, par curiosité, ou pour se retrouver entre convaincus, les meetings politiques continuent donc d’être un lieu central de l’activité politique.

Paula Cossart

[1] Des groupes de recherche, associant enseignants-chercheurs et étudiants, sont constitués dans plusieurs régions pour suivre les meetings des candidats à partir d’une grille d’observation commune et parfois d’un questionnaire distribué aux participants.

[2] Combes Hélène, « Meetings de fin de campagne au Mexique et ethnographie des milieux partisans », Politix, 2009.

[3] Candar Gilles, Prochasson Christophe, « Le socialisme à la conquête des terroirs », Le Mouvement Social, 1992.

[4] Déloye Yves, Ihl Olivier, « Deux figures singulières de l’universel : la république et le sacré », in Sadoun Marc (dir.), La Démocratie en France, vol. 1 : Idéologies, Gallimard, 2000.

[5] Reynié Dominique, Le Triomphe de l’opinion publique. L’espace public français du 16e au 20e siècle, O. Jacob, 1998

[6] Cossart Paula, Le Meeting politique. De la délibération à la manifestation (1868-1939), PUR, 2010.

[7] Altschuler Glenn C., Blumin Stuart M., « Limits of Political Engagement in Antebellum America: A New Look at the Golden Age of Participatory Democracy », The Journal of American History, 1997.

[8] Jensen Richard, « Armies, Admen and Crusaders: Types of Presidential Election Campaigns », The History Teacher, 1969.

[9] Lawrence Jon, Electing our Masters. The Hustings in British Politics from Hogarth to Blair, Oxford UP, 2009.

[10] Dalotel Alain, Faure Alain, Freiermuth Jean-Claude, Aux origines de la Commune. Le mouvement des réunions publiques à Paris. 1868-1870, Maspero, 1980.

[11] Courtine Jean-Jacques, « Les glissements du spectacle politique », Esprit, 1990.

[12] Pourcher Yves, « "Un homme une rose à la main". Meetings en Languedoc de 1985 à 1989 », Terrain, 1990.

[13] Coulomb-Gully Marlène, La Démocratie mise en scènes. Télévision et élections, CNRS éditions, 2001.

[14] « La frontière entre l'information et la communication est désormais très floue », entretien avec Jacques Gerstlé, http://www.weblettres.net/ar/articles/6_58_167_interview_889.htm

[15] Bacot Paul, Dictionnaire du vote. Élections et délibérations, PU de Lyon, 1994.

[16] Gaxie Daniel, Lehingue Patrick, Enjeux municipaux. La constitution des enjeux politiques dans une élection municipale, PUF, CURAPP, 1984.

[17] Mayeur Nonna, Perrineau Pascal, Les Comportements politiques, Armand Colin, 1992. On considère aujourd’hui à environ 450 000 le nombre d’adhérents (tous partis confondus) : 1 % de la population adulte. 

[18] Perrot Michelle, Les Ouvriers en grève. France, 1871-1890, Mouton, 1974.

[19] Offerlé Michel, Un homme, une voix ? Histoire du suffrage universel, Gallimard, 1993.

[20] Mariot Nicolas, « Les formes élémentaires de l’effervescence collective, ou l’état d’esprit prêté aux foules », Revue française de science politique, 2001.

[21] Lagneau Éric, « Dépêches de campagne : ce que l’AFP fait pendant (/à) une élection », Le Temps des médias, 2006.

[22]http://www.journaldunet.com/economie/enquete/cout-campagne-electorale-presidentielle/1-organisation-meetings.shtml

[23] Agrikoliansky Éric, Heurtaux Jerôme, Le Grignou Brigitte (dir.), Paris en campagne. Les élections municipales de mars 2008 dans deux arrondissements parisiens, Éditions du Croquant, 2011.

[24] Ibid., p. 124.

[25]Ibid.

[26] Lefebvre Rémi, « Quand légitimité rime avec proximité », Mouvements, 2004.

[27] Ethuin Nathalie, Nonjon Magali, « Quartiers de campagne. Ethnographie des réunions publiques de la liste Martine Aubry à Lille », in Lagroye Jacques, Lehingue Patrick, Sawicki Frédéric (dir.), Mobilisations électorales. Le cas des élections municipales de 2001, PUF, 2005.

[28] Mayrargue Cédric, «  Les langages politiques en campagne électorale. Représentations et comportements des candidats à une élection présidentielle au Bénin », in Patrick Quantin (dir.), Voter en Afrique. Comparaisons et différenciations, L’Harmattan, 2004.

[29] Palmeira Moacir, Heredia Beatriz, « Le temps de la politique », Études rurales, 1993.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
L’impunité et la lâcheté des puissants
Après la révélation des accusations contre l’ancien ministre, le parquet de Paris a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire. Au-delà de son devenir judiciaire, cette affaire nous interpelle sur l’insuffisance de la lutte contre les violences sexuelles et sur l’impunité des sphères de pouvoir.
par Lénaïg Bredoux
Journal — International
Le nouveau variant Omicron, identifié en Afrique australe, déjà repéré en Europe
La communauté scientifique est en alerte depuis l’identification d’un nouveau variant au Botswana. Les premiers séquençages en Afrique du Sud font craindre une propagation à grande vitesse. L’Organisation mondiale de la santé vient de le classer parmi les variants préoccupants et l’a baptisé Omicron.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — International
UE : Paris et Rome s’accordent à moindres frais pour tenter de peser dans l’après-Merkel
Emmanuel Macron et Mario Draghi ont conclu un traité pour tourner la page des années de tensions entre la France et l’Italie. Une façon aussi, pour le président de la République, de se rapprocher d’un homme bien plus influent que lui sur la scène européenne.
par Ludovic Lamant et Ellen Salvi
Journal — France
Dans la Manche, les traversées de tous les dangers
Le naufrage meurtrier survenu le 24 novembre, qui a coûté la vie à 27 personnes, rappelle les risques que les personnes exilées sont prêtes à prendre pour rejoindre les côtes anglaises. En mer, les sauveteurs tentent, eux, d’éviter le plus de drames possible.
par Sheerazad Chekaik-Chaila

La sélection du Club

Billet de blog
L'Europe-forteresse creuse sa tombe dans le faux abri de ses fantasmes d'invasion
L'épisode dramatique à la frontière Pologne/Biélorussie confirme une fois de plus la fausse sécurité d'une Europe-forteresse qui se croit en sécurité en payant pour refouler et bloquer migrants et réfugiés, ignorant ses fondements, ses valeurs, son histoire. La contre-offensive massive à rebours des renoncements successifs matraqués en certitudes au coin du bon sens est une nécessité vitale.
par Georges-André
Billet de blog
Tragédie de Calais : retrouvons d’urgence notre humanité
Au moins 27 personnes sont mortes noyées au large de Calais ce mercredi 25 novembre. Ce nouveau drame vient alourdir le bilan des morts à cette frontière où, depuis une trentaine d’années, plus de 300 personnes ont perdu la vie, soit en essayant de la franchir soit en raison de leurs conditions de (sur)vie sur le littoral Nord.
par La Cimade
Billet de blog
À l'indignation, monsieur Darmanin, a succédé la rage
Au lendemain du drame qui a coûté la vie à 27 personnes dans la Manche, Michaël Neuman, directeur d'études au Centre de réflexion sur l'action et les savoir humanitaires de la fondation MSF, dénonce les responsabilités de l'État français et du ministre de l'Intérieur.
par Médecins sans frontières
Billet de blog
Migrants : du naufrage aux larmes de crocodile
Qu’elles sèchent vite, les larmes de crocodile ! De plus en plus vite, car il y en a de moins en moins, de larmes. Même de crocodile. Et surtout pour les réfugiés. Vous vous rappelez la photo du petit corps d’Aylan, 3 ans, rejeté sur une plage de Bodrum en 2015 ? Nous oublierons tout aussi vite le naufrage qui a tué 27 migrants dans La Manche, mercredi. Place au Black Friday !
par Cuenod