Eva Joly et la fabrique politico-journalistique du « présidentiable »

A.T.E.R au Département de Science Politique de Paris I- CESSP, Vanessa Jérome revient sur les effets du cadrage médiatique négatif de la candidature d'Eva Joly.

A.T.E.R au Département de Science Politique de Paris I- CESSP, Vanessa Jérome revient sur les effets du cadrage médiatique négatif de la candidature d'Eva Joly.

 

Le 12 juillet 2011, Eva Joly remportait, avec 57% des voix, le deuxième tour de la primaire d’Europe écologie – Les Verts (EELV)[1]. Victorieuse, elle promettait aux écologistes rassemblés « un score à deux chiffres » à l’élection présidentielle, leur permettant de s’imposer réellement comme la deuxième force politique de gauche, derrière le Parti socialiste. Cécile Duflot, secrétaire nationale, assurait à la candidate, démocratiquement élue, son entier soutien ainsi que celui du parti. Depuis, les médias n’ont cessé de relayer les différentes attaques dont Eva Joly est l’objet, de la part de ses concurrents politiques, mais également de ses « amis » écologistes, ainsi que les multiples heurs et malheurs liés à ses prises de position dans la campagne. Selon eux, Eva Joly serait désormais une candidate isolée, peu soutenue par son parti, et mal aimée des français. « Au plus bas dans les sondages », (elle n’est créditée que de 2 à 3% des intentions de vote en fonction des enquêtes), sa candidature « ne décolle[rait] pas », justifiant qu’on l’interroge régulièrement sur l’opportunité de la maintenir.

 

Penser que les commentaires actuels sont un retournement dans le traitement médiatique de la candidature d’Eva Joly serait oublier que les journalistes n’ont jamais été unanimes à son propos. Ces commentaires reprennent en effet ceux qui avaient été fait tout au long de la primaire sur sa personnalité, son parcours et son entrée en écologie politique. Formulés à partir d’une sélection de faits biographiques ou de traits de caractère, ils donnaient lieu à des appréciations fort contradictoires. La nouveauté, si nouveauté il y a, semble plutôt résider dans la force supérieure des cadrages[2] négatifs de sa candidature, cadrages qui s’autorisent largement de la publication de sondages défavorables et d’indices de popularité en baisse, y compris auprès des sympathisant-e-s écologistes.

 

Si les politistes ne peuvent pas prendre pour acquis les thèses du « tout pouvoir » des médias[3] et de la véracité des sondages d’opinion[4], ils peuvent s’interroger sur les effets que la croyance dans ces thèses peut produire. La candidature d’Eva Joly est ainsi l’occasion d’analyser la co-construction[5] des candidatures présidentielles et les effets de leur traitement médiatique.

 

Les Verts, la présidentielle et le présidentiable

 

Les Verts entretiennent depuis toujours une relation ambiguë à l’élection présidentielle, à laquelle ils participent, tout en en contestant le fond et la forme. Si elle est pour eux, comme pour tous les « petits partis », l’occasion de se faire (re)connaître et de publiciser leurs propositions auprès du plus grand nombre, elle symbolise à leurs yeux l’exemple le plus caricatural des dérives de la Vème République (personnalisation, soumission et focalisation des luttes partisanes sur une seule élection prééminente, inégalités dues aux ressources financières, focalisation des médias sur quelques candidat-e-s…). Refusant la vision mythique - voir mystique - qui fait de l’élection présidentielle « la rencontre d’un homme et d’une nation », ils contestent les représentations partagées par les médias et les professionnels de la politique qui structurent le rôle[6] présidentiel et définissent du même coup l’image du « présidentiable » légitime. Leurs faibles scores (entre 1,32% et 5,25%) disent les difficultés objectives qu’ils rencontrent dans cette élection. Dans ce cadre, l’enjeu pour eux consiste essentiellement dans la réalisation d’un score leur permettant d’imposer à leurs partenaires le rapport de force le plus favorable. Les journalistes n’accordent à ces candidatures « de témoignage » qu’une légitimité restreinte, et ne les envisagent qu’en fonction du rôle qu’elles jouent effectivement dans les négociations politiques et électorales du moment. Ce type de traitement médiatique est par ailleurs favorisé par l’impact des logiques purement commerciales[7] et capitalistes[8] qui structurent désormais le champ journalistique et engagent les journalistes à stratégiser leur lecture du jeu politique[9].

 

Eva Joly : d’une candidature à l’autre

 

Au sortir des élections européennes et régionales, les EELV ont décidé de jouer sur tous les tableaux : avoir un-e candidat-e, conclure un accord avec le Parti socialiste sur la base du rapport de force hérité des derniers (bons) scores électoraux, et être représentés par une « personnalité » qui répondrait aux critères d’investiture écologiste – l’éthique et la compétence[10] -, tout en y adjoignant quelques éléments de popularité. Le choix en faveur d’Eva Joly reste délicat à interpréter, puisque plus des deux tiers des électeurs de la primaire étaient de nouveaux coopérateurs et/ou adhérent-e-s dont on ne sait quasiment rien. Elle montre, a minima, que c’est Eva Joly qui avait le mieux réussi à s’approprier et à utiliser de manière pertinente les critères de légitimité partisane. Notamment soutenue par les minoritaires du parti et quelques nouveaux – et jeunes - élu-e-s EELV, elle avait su convaincre alors que de nombreux cadres et dirigeant-e-s du parti, à commencer par Cécile Duflot, soutenaient à son détriment, Nicolas Hulot. Mais désormais, le cadre et les règles de la compétition ont changé. Peu importe qu’elle ait été perçue – à tort ou à raison – comme la « nouvelle égérie écolo »[11] ou la « vertitude incarnée »[12] si elle n’arrive pas à s’imposer comme une « présidentiable crédible » au-delà du cercle des militant-e-s et sympathisant-e-s écologistes. Peu importe également, qu’elle rappelle – à juste titre – que les sondages ne font pas l’élection, puisque l’effet démobilisateur lié à la croyance qu’ils la font est déjà palpable. Et peu importe également la présence – tardive – de figures médiatiques de l’écologie politique à ses côtés, puisqu’elle n’est interprétée par les journalistes que comme une tentative un peu désespérée, non pas de sauver sa candidature, mais de sauver, en évitant un score trop faible, l’accord avec le Parti socialiste, qui semble déjà revenir sur ses promesses dans quelques circonscriptions législatives.

 

Nouvelle en politique, mais également en écologie et dans le parti, Eva Joly ne semble pas maîtresse de sa candidature. Entourée par quelques fidèles, elle sur-joue souvent les conseils différenciés et parfois contradictoires d’une équipe de campagne dont les membres ne poursuivent pas tous les mêmes objectifs. Personnellement déterminée à tenir le rôle « jusqu’au bout », elle essaie de minimiser les effets négatifs qu’ont sur sa candidature, les décisions stratégiques des dirigeant-e-s de son parti. Confrontée aux mêmes difficultés que celles que rencontrent toujours les représentant-e-s des « petits partis », surtout si ce sont des femmes et des profanes en politique[13], Eva Joly cumule les handicaps. Elle tente malgré tout de faire deux campagnes présidentielles en une : une campagne de terrain pour convaincre les militant-e-s et sympathisant-e-s qu’elle est effectivement – et malgré tout - « le bon choix » en vertu des critères écologistes (alors que Nicolas Hulot réapparait et que Daniel Cohn-Bendit multiplie les irruptions dans la campagne, notamment pour réaffirmer son opposition première à une candidature écologiste ou laisser entendre qu’il vaudrait mieux se rallier à François Hollande dès le premier tour), et une campagne pour les médias et les électeurs, qu’elle doit convaincre sur le mode de la « crédibilité du présidentiable ». Investie par et dans le rôle de candidate écologiste à l’élection présidentielle, elle tente d’imposer une image cohérente d’elle-même. Mais quelle unité y a-t-il entre d’une part, l’Eva Joly de la primaire et du début de la campagne, celle de « l’écologie de combat » et du « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? » en Une des Inrokuptibles, et d’autre part, celle du « Aimez-moi » et des photos de famille récemment parues dans Paris Match ? Quoi de commun entre l’Eva Joly décoiffée à lunettes et rouge à lèvres rouges des campagnes électorales précédentes et de l’automne dernier, et l’Eva Joly du brushing et du maquillage pastel des dernières interviews ? Quel lien y-a-t-il entre la femme fière de ses origines sociales, de son accent et de son âge, autant que de son manque de professionnalisme politique, et celle qui se présente - notamment dans sa biographie[14] -, comme fine connaisseuse du « dessous des cartes » et des manières des grands de ce monde, vantant son amour de la France et son intégration réussie, ses capacités d’apprentissage et d’adaptation à de nouveaux mondes et codes sociaux ? Et que dire de son aptitude à s’approprier les fondamentaux écologistes quand sa biographie mentionne essentiellement, au titre des références politiques, des socialistes ? Souhaitant « dire qui elle est » pour lutter contre « la femme de papier » que les médias ont construit, Eva Joly tente tout à la fois de maintenir l’image qui lui a fait gagner la primaire et de se plier aux règles du marketing politique dont les écologistes semblent se préoccuper désormais. De ce fait, elle fait des usages pour le moins ambigus de son corps, de son genre, de sa classe et de sa « race »[15]. Eva Joly prend ainsi le risque d’apparaître comme une candidate déterminée et appliquée mais « paradoxale », et de décevoir doublement les écologistes, en ne leur offrant ni le score à deux chiffres promis, ni l’occasion de légitimer, dans le champ politique, leur vision originale du « présidentiable » et de l’élection présidentielle.

 

Vanessa Jérome

 

 

[1] Pour l’analyse de la primaire d’EELV, je me permets de renvoyer à Vanessa Jérome, « Mécanismes d’investiture et principes de légitimité chez Europe écologie – Les Verts (EELV) : du partisan au médiatique ? », Communication au Congrès de l’AFSP, Strasbourg 2011.

[2] Jean-Gabriel Contamin, « Analyse des cadres », in Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Cécile Péchu (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, pp.38-46.

[3] Cyril Lemieux, Un président élu par les médias ? Regard sociologique sur la présidentielle de 2007, Paris, Presses des Mines, 2010 ; Erik Neveu, Sociologie du journalisme, Paris, La Découverte, (2001), 2009.

[4] Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », in Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984, pp.222-235.

[5] Erik Neveu, « Des questions jamais entendues. Crise et renouvellements du journalisme politique à la télévision », Politix, vol.10, n°37, 1997, pp.25-56.

[6] « On ne subit pas son rôle. Entretien avec Jacques Lagroye », Politix, vol.10, n°38, 1997, pp.7-17.

[7] Erik Neveu, Sociologie du journalisme, Paris, La Découverte, (2001), 2009.

[8] Ivan Chupin, Nicolas Hubé et Nicolas Kaciaf, Histoire politique et économique des médias en France, Paris, La Découverte, 2009.

[9] Rémi Lefebvre, « Leçon 45. Médias et politique. Les transformations du journalisme », in Rémi Lefebvre, Leçons d’introduction à la Science politique, Paris, Ellipses, 2010, pp.237-240.

[10] Bruno Villaba et Yves Boucher, « Le militant, la compétence et l'éthique : les conditions de l'investiture chez les Verts », Politix, n°9, 1990, pp. 37-43.

[11] Sylvie Zappi, « Eva Joly, la nouvelle égérie écolo », Le Monde magazine du 14 août 2010.

[12] Lilian Alemagna, « Eva Joly est devenu la vertitude incarnée », Libération du 30 juin 2011.

[13] Delphine Dulong, Sandrine Lévêque, « Une ressource contingente. Les conditions de reconversion du genre en ressource politique », Politix, vol. 15, n° 60, 2002, p.81-111.

[14] Eva Joly, Sans tricher, Paris, Arènes, 2012.

[15] Catherine Achin et Elsa Dorlin, « Nicolas Sarkozy ou la masculinité mascarade du Président », in Le corps présidentiable, Raisons politiques, n°31, août 2008, pp. 19-46 ; Catherine Achin et Elsa Dorlin, « J’ai changé, toi non plus », Mouvements, 5 avril 2007, consultable sur http://www.mouvements.info/J-ai-change-toi-non- plus.html; Eric Fassin, « Des identités politiques », in Le corps présidentiable, Raisons politiques, n°31, août 2008, pp.65-80.

 

 

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