Honneur à ceux qui savent nous faire rêver

Christian Lejalé, écrivain, romancier, rend hommage aux footballeurs brésiliens, défaits par la sélection allemande en quart de finale. « Pour moi, comme pour des millions de ceux qui sont avant tout amoureux du beau geste, et malgré le score final, les Brésiliens ont triomphé, car eux seuls resteront dans nos cœurs. »

Christian Lejalé, écrivain, romancier, rend hommage aux footballeurs brésiliens, défaits par la sélection allemande en quart de finale. « Pour moi, comme pour des millions de ceux qui sont avant tout amoureux du beau geste, et malgré le score final, les Brésiliens ont triomphé, car eux seuls resteront dans nos cœurs. »



Ce que des millions de gens dans le monde ont vu sur leur écran de télévision le mardi 8 juillet 2014 entre 22 h et 22 h 30, en regardant le match de foot Brésil-Allemagne, c’est le triomphe du matérialisme sur la poésie, la domination du calcul sur l’éclair de génie, c’est-à-dire une victoire en trompe-l’œil. Qu’on ne me parle ni de déroute, ni d’humiliation, ni de fiasco ! Qu’on ne brandisse devant moi aucun de ces mots guerriers dont raffolent ceux qui voudraient faire de l’estadio Mineirao de Belo Horizonte un Waterloo en puissance, dont les générations futures devraient rebattre sans fin le cuisant souvenir. Les générations à venir auront d’autres et plus sérieux soucis et la pelouse d’un stade n’est pas un champ de bataille. Les deux équipes qui s’y affrontent ne sont pas non plus des régiments ennemis. Ce que les joueurs doivent avant tout nous offrir, c’est cette part d’enfance qu’il y a dans le jeu, c’est cette innocence, cet abandon, ce supplément d’âme qui savent si bien faire chavirer nos cœurs palpitants. Et est-on vraiment sûr qu’à cette aune les Allemands ont gagné ?

Pour moi, comme pour des millions de ceux qui sont avant tout amoureux du beau geste, et malgré le score final, les Brésiliens ont triomphé, car eux seuls resteront dans nos cœurs. Ils n’ont pas le moins du monde à s’excuser et nous n’avons pas à les accabler. Depuis le 12 juillet dernier, et comme dans toutes les éditions de la coupe du monde, les joueurs brésiliens et le peuple qui les soutient ont su nous faire rêver, et c’est le plus beau des cadeaux qu’un peuple peut faire aux autres. Je ne suis pas un expert. Je ne regarde le foot que tous les quatre ans et tous les quatre ans mon cœur vibre pour ces artistes en jaune et vert qui jonglent si bien avec le ballon rond, quand le spectacle ordinaire des stades atteint grâce à eux les splendeurs de la chorégraphie. Qu’ils gagnent ou qu’ils perdent m’importe peu pourvu qu’ils ne renoncent en rien à leur manière si particulière de nous enchanter. La fragilité des Brésiliens, c’est leur force.

Si j’avais été à la place de Joachim Löw dans les vestiaires de l’équipe d’Allemagne à la mi-temps, alors que la Nationalmannschaft menait déjà 5-0, j’aurais dit à mes joueurs: « N’accablez ni les footballeurs, ni le peuple brésilien, ils ne le méritent pas. Ce que vous avez en face de vous aujourd’hui ce sont des artistes qui doutent et qui en ont perdu leurs moyens. Ils n’en sont pas moins grands pour autant et il vous faut les respecter. » Joachim Löw n’a manifestement pas tenu ce discours à ces footballeurs allemands qui ont marqué deux autres buts, qui ne témoignent pas en faveur de leur grandeur et de cette magnanimité dont doivent faire preuve ceux à qui la chance sourit de façon éhontée.

Ce qui s’est passé sur la pelouse de l’estadio Mineirao de Belo Horizonte, ce n’est pas un drame, c’est l’expression de ce que l’être humain a de plus touchant : ce désarroi qui parfois l’étreint et le paralyse et que ne connaissent pas les machines. Pendant plusieurs années, pour les besoins du roman que je viens d’achever, je me suis plongé dans l’histoire du Brésil, j’y suis allé, j’ai été confronté à la violence, mais aussi à la splendeur qui est née de la rencontre entre l’Occident et ce pays démesurément grand auquel le bois de braise (pau brasil) a donné son nom. Ce que j’ai vu sur la pelouse de l’estadio Mineirao, c’est comme l’onde de choc de cette histoire tourmentée qu’il nous faut savoir apaiser.

Pendant la seconde mi-temps du match, j’ai pensé à Antônio de Castro Alves, qui est né à Bahia en 1847 et qui est l’un des enfants éblouissants de ce pays qui compte autant de poètes que de footballeurs. Antônio de Castro Alves n’a vécu que vingt-quatre ans, deux ans de plus que l’âge qu’a Neymar. Sa poésie est libre, enthousiaste, toujours au service de la liberté et de l’humanité. Il a écrit l’un des plus beaux poèmes de la langue portugaise, et peut-être même de toutes les langues. Ce poème a pour titre Tragédie en mer, il dit : « Albatros ! Albatros ! Aigle de l’océan, toi qui dors dans le cœur transparent des nuages, secoue tes plumes, Léviathan de l’espace ! Albatros ! Albatros ! donne-moi tes ailes !... » et devant mon écran de télévision, dérouté comme nombre d’entre nous, je ne pouvais m’empêcher d’espérer que l’albatros donne des ailes à ces anges désorientés.

L’albatros est resté insensible à mes prières car les défaites des Brésiliens sont à l’image de leurs nombreuses victoires : sans demi-mesure. Leurs joueurs sont comme ces êtres trop sensibles qui ne connaissent que les gouffres les plus profonds ou les hauteurs les plus exaltantes. Mais, contrairement à ce que l’on dit ou écrit partout, le temps effacera bien vite cette fausse souillure sur leur maillot. Ne soyez pas triste monsieur Scolari, toute défaite est une victoire en puissance pour qui sait en tirer les leçons. Dans quatre ans, les joueurs du Brésil reviendront, juvéniles de nouveau, le rire sur leur visage, l’enthousiasme au cœur, et ils feront jongler les ballons comme on le fait de mots d’amour quand on s’adresse à ceux qu’on aime. Et nous vibrerons encore à les regarder si bien s’amuser, et nous serons nombreux à murmurer : Honneur à ceux qui savent nous faire rêver !

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