Football, langue et littérature

Denis Saint-Amand, chargé de recherches du FNRS et maître de conférences à l’Université de Liège, mais aussi gardien de but au FC Jupille, nous a adressé ce texte sur les liens du football et de la littérature.

Denis Saint-Amand, chargé de recherches du FNRS et maître de conférences à l’Université de Liège, mais aussi gardien de but au FC Jupille, nous a adressé ce texte sur les liens du football et de la littérature.



Le football est un jeu, c’est-à-dire une activité autonome et récréative dotée de règles et de codes propres. Que la valeur récréative inhérente au jeu soit souvent dépassée est un fait : cantonner le football à un loisir, c’est oublier qu’il est l’un des éléments prépondérants de l’activité humaine, véritable baromètre des émotions susceptible d’infléchir la prospérité d’une zone géographique.

En Belgique, si les politiques et les médias se rangent volontiers derrière le Standard de Liège, c’est en bonne partie parce que ce club est l’une des raisons majeures de se réjouir dans une région économiquement en crise et que ses succès provoquent des effets sédatifs et analgésiques similaires à ceux de l’opium ― la comparaison, on l’aura compris, est d’autant plus permise qu’il y a souvent, dans le rapport entretenu avec le club supporté, une forme de religiosité.

Pour autant, si l’importance du football implique une prise en considération sociologique large, ce qui a lieu sur un terrain pendant 90 minutes est bel et bien de l’ordre du jeu, à entendre aussi au sens théâtral du terme, comme le rappellent tant les recours des commentateurs à une terminologie spécifique (« vingt-deux acteurs », « représentation », « drame », « dénouement tragique », etc.) que les poses hyperboliques de certains joueurs (la position de Cristiano Ronaldo avant de frapper un coup franc, les prières des joueurs brésiliens avant le coup d’envoi ou les célébrations toujours plus inventives après un but – surtout en Islande). Un jeu, c’est à la fois des règles, des astuces pour les contourner, des stratégies et des coups du sort, mais c’est aussi un langage.

L’un des enjeux de la littérature, de façon générale, est le rapport particulier au langage : il s’agit de le capter, de le travailler, de le saisir au mieux pour permettre de rendre compte de l’expression d’un groupe social (de L’Assommoir de Zola aux Chroniques du Plateau Mont-Royal de Michel Tremblay) ou d’en éprouver les limites et le réinventer (de Rimbaud à Anthony Burgess). Les textes littéraires qui prennent le football n’y échappent pas, ils doivent composer avec cette donnée essentielle. Et la plupart du temps, ça coince.

Comme pour beaucoup de gamins, c’est une coupe du monde qui est à l’origine de mon intérêt pour le football : je suis tombé amoureux du sport en 1994 et, après avoir appris par cœur le numéro spécial World Cup de Foot Magazine (en étant fasciné par le fait que Josip Weber avait marqué 6 buts en 2 sélections), je me suis tourné vers la série Éric Castel de Raymond Reding, dont j’ai dévoré les différents tomes. Au moment de m’affilier dans mon premier club, la même année, je me suis toutefois rendu compte que la façon dont on parlait le football sur le terrain n’était pas la même que celle adoptée par les héros de mes BD. Encore faut-il distinguer plusieurs langages du football : celui du vestiaire est multiple (l’entraîneur ne parle pas de la même façon en donnant la composition de l’équipe, durant la mi-temps ou au moment du débriefing d’après-match) et il n’a rien à voir avec celui du terrain, qui tend logiquement à se modifier en fonction du cours du jeu. Sur la pelouse, le langage du foot est fait d’interjections, d’injures, de messages codés et de raccourcis compréhensibles uniquement par les initiés : la rapidité des échanges, simultanés à l’action, impose que l’on s’exprime par bribes, qu’on développe une forme de sociolecte, qu’on soit compris des siens en évitant idéalement de l’être des adversaires. Ce qui se dit (et, souvent, se gueule) sur un terrain, c’est : « un mètre », « deux », « regarde », « seul », « deuxième », « allume », « laisse », « reeeef’ » et quelques insultes.

Sur ce plan linguistique, le roman d’Antoine Bello, Mateo, qui vient d’être republié en Folio, m’a frappé, comme d’autres textes liés à l’univers footballistique avant lui, par son décalage. L’intrigue, il faut le concéder, prête à sourire : le récit est centré sur la trajectoire miraculeuse d’un jeune prodige du ballon rond, Mateo Lemoine, qui résiste aux sirènes de Manchester, du Real et du Bayern pour remporter le championnat universitaire avec une équipe de bras cassés dont il parvient à élever le niveau grâce à son impeccable vision du jeu et à son éloquence. Certains passages mis en place par Bello visent juste. L’auteur, assurément, connaît bien le football et son narrateur rend compte de certaines logiques du milieu footballistique avec élégance et précision :

"Mateo s’enorgueillissait de son self-control. En dix ans de compétition, il n’avait jamais été expulsé du terrain, alors que sa supériorité technique le désignait naturellement aux brutalités de ses adversaires. Combien de fois s’était-il écroulé, séché par un défenseur pris de vitesse ? Combien de tacles par- derrière évités de justesse, qui eussent pu lui casser la jambe ? Combien d’insultes, de railleries, de provocations conçues pour le faire sortir de ses gonds ? Combien d’erreurs d’arbitrage, de hors-jeu imaginaires, qui le spoliaient d’un but quand ce n’était pas de la victoire ? Comme tous les attaquants qui se sont retrouvés un jour le nez dans le gazon, il était sujet à ces brusques giclées d’adrénaline qui submergent sans crier gare le système nerveux. Il lui était arrivé de se relever d’un bond, de toiser son adversaire d’un air mauvais, de serrer les poings, de ruminer une riposte cinglante. Toujours il avait réussi à se dominer, à prendre la mesure de sa colère et à refuser qu’elle dicte sa réaction. Mieux, il se nourrissait du feu qu’il avait ravalé, s’enivrant de sa volonté implacable qu’il tenait pour la marque des vrais grands. Le spectacle de l’injustice et de la mesquinerie décuplait ses forces. Malheur à celui qui l’avait envoyé au sol. Il payait cher son imprudence, le carton jaune dont il avait écopé lui paraissant au final une punition bien douce en comparaison des avanies – crochets, roulettes et autres petits ponts – que lui faisait subir Mateo pendant le reste du match". (p. 67-68)

Mais quand les protagonistes sont amenés à s’exprimer, quand vient le discours direct libre, l’effet de réel vole en éclats. Mateo, ses coéquipiers et son coach manient soudain la langue française avec un classicisme qui ferait pâlir Tintin : « – ça alors [...], je n’aurais jamais cru que j’avais ce coup en moi », exulte un ami du héros qui, après un entraînement intensif, découvre qu’il est désormais capable de brosser un coup franc du pied gauche (p. 104).

Dans le même temps, parce que le foot, tout le monde le sait, est un sport populaire, les personnages multiplient par compensation les marqueurs d’argot artificiels et surannés. Quand l’entraîneur offre un débriefing privilégié à son talentueux meneur de jeu, il corrige une explication du joueur de la façon suivante : « – Manque de bol, c’est vite dit. Alex plonge toujours au premier poteau. Non, le vrai problème, c’est que Saïd part à l’assaut de l’Everest sans sherpas. Thomas tire la langue 20 mètres derrière, Lionel suit l’action depuis son aile comme s’il était à Guignol et toi, tu peignes la girafe dans le rond central. Ce n’est pas ça l’attaque ! » (p. 125). Je crois que même un Mourinho ou un Van Gaal ne survivrait pas à un tel laïus sans se retrouver avec son propre caleçon sur la tête.

Le football n’a rien à voir avec la préciosité : la classe de Vincent Kompany, la puissance de Gareth Bale, la vista d’Iniesta et l’élégance de Dennis Bergkamp (on me pardonnera le léger anachronisme) ne s’encombrent pas d’affèteries. Et si Zlatan Ibrahimovic marque aussi les esprits hors du terrain, par ses déclarations, c’est toujours dans le prolongement du personnage qu’il s’est construit sur le terrain, et en maniant un art de la pointe qui correspond à l’acuité de son sens du but. En rendre compte en littérature est envisageable sans s’encombrer de la langue des acteurs : dans La Mélancolie de Zidane (Minuit, 2006), Jean-Philippe Toussaint n’essaie pas d’imaginer la passe d’armes entre le capitaine français et Materazzi, il prend de la distance pour suggérer, en actualisant le paradoxe de Zénon, que le coup de tête célèbre n’a jamais touché sa cible. Laurent Mauvignier, lui, affirme ne pas chercher à coller à la réalité : offrant, avec Dans la foule (Minuit, 2006), une vision personnelle du drame du Heysel, il ne tient pas à ce que l’expression de ses personnages soit exactement celle des supporters présents ce soir-là. Si, toutefois, on veut se donner les moyens d’écrire un roman footballistique hyperréaliste, il faudra approcher au plus près la langue du jeu.

Le problème s’est posé pour des réalités bien différentes : Zola, je l’ai mentionné, a travaillé d’arrache-pied pour que L’Assommoir, Nana et Germinal disent au mieux les conditions d’un peuple dont la langue est aussi une trace de l’aliénation. Autre exemple : en inventant, sans vraiment s’en rendre compte, le monologue intérieur, Édouard Dujardin s’est présenté comme le chef de file d’une tradition d’auteurs qui, de James Joyce à Tony Duvert en passant par Beckett, ont essayé de capter et retranscrire au plus près les (dés)articulations de la pensée en mouvement, forcément brisée, fragmentaire et parfois illogique que leurs prédécesseurs avaient rendue de façon un peu trop organisée. Dans le cas du football, il faudrait pour bien faire recourir aux mécanismes d’association du monologue intérieur, à la terminologie, à l’argot, à l’inside joke. Bref, c’est coûteux. On pourrait commencer par confier la réécriture de Mateo aux géniaux Boloss des Belles-Lettres. Ça vaudrait la peine d’essayer. Juste pour ne plus avoir envie de gifler Enrique quand il vient confier à Mateo :

« ― Je t’ai regardé pendant le match et je pense que tu pourrais mieux couvrir ton ballon. Au Pérou, où j’ai grandi, on jouait dans la rue. C’était la foire d’empoigne, tu avais toujours deux ou trois gars dans les pattes qui cherchaient à te piquer la balle. »

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