Ce que les Européens ne savent pas – et ce qu'ils ne veulent pas savoir

Les migrants, que nous disent-ils ? S’ils ont pris la route, ce n’est pas parce qu’ils avaient peur de mourir, c’est parce qu’ils craignaient de ne pas vivre. Ils seront sans doute les plus nombreux à se diriger vers l’Europe ces prochaines décennies, tant sont durables les causes de leur exil.

Nombre de femmes fuient le mariage forcé, l’union imposée par leur famille avec un inconnu beaucoup plus âgé qu’elles. D’autres se révoltent contre la condition de servante qui leur est réservée, tandis qu’elles rêvent de scolarité et nourrissent des ambitions. Les hommes sont à peine mieux lotis. Eux aussi subissent la loi du groupe, celle de leurs aînés, auxquels ils doivent obéissance, comme celle de leurs proches, avec lesquels ils sont tenus de partager la moindre réussite. Il faut les entendre les uns après les autres raconter leur histoire dans le détail pour saisir le degré de frustration qu’un tel carcan peut générer chez des jeunes de quinze, vingt ou vingt-cinq ans suffisamment au courant de la marche du monde pour savoir qu’une vie différente, ailleurs, est possible.

Quand ils tentent de s’en sortir en gagnant un pays voisin, ils en font presque systématiquement les frais. A la solitude s’ajoute le déracinement, la confrontation avec des langues inconnues, la disparition de réseaux de solidarité, l’aggravation de la condition d’étranger.

L’argent détermine la route. Ceux qui en possèdent prennent des bus longue distance pour rejoindre le plus rapidement possible les villes de Gao ou d’Agadez, aux confins du Sahara. Ceux qui n’en ont pas pratiquent des petits boulots ou s’endettent pour atteindre en quelques mois, parfois en plusieurs années, les mêmes destinations. Leur passage nourrit une armée de chauffeurs et de rabatteurs, ainsi qu’une myriade de « corps habillés », les porteurs d’uniformes, policiers, militaires et douaniers, qui les rançonnent au gré des barrages. Gare à ceux qui tentent de résister ! Les récits de tabassage et même de torture à l’électricité sont trop nombreux pour pouvoir être mis en doute. Rien de personnel, juste du business. La routine.

Le pire est à venir cependant, en tout cas le long de la principale voie de migration, celle qui traverse la Libye. Du Sahara à la Méditerranée, Nigérians, Gambiens et autres Sénégalais y sont dans l’obligation de recourir à des réseaux de passeurs. Et ces derniers le leur font payer extrêmement cher. A la cruauté du désert, dont le cœur se traverse en quatre jours quand tout va bien, s’ajoute celle des hommes, plus redoutable encore. Entre les mains de leurs guides, puis d’obscurs miliciens, les voyageurs subissent tous les sévices possibles et imaginables : torture, viol, incarcération, travail forcé.

Les migrants qui ont conservé quelques sous sont entièrement délestés dès leur arrivée dans les oasis du sud de la Libye. Les autres sont dépouillés de ce qu’ils n’ont pas. Enfermés dans des prisons clandestines, ils sont sommés de téléphoner à leurs familles pour demander de l’argent et, au cas où leurs interlocuteurs hésiteraient à obtempérer, torturés pendant l’appel. Les ravisseurs répètent les mêmes supplices des jours ou des semaines durant jusqu’à l’obtention de la rançon ou un changement de stratégie. De toute façon, ils disposent d’autres moyens d’exploiter leurs prisonniers, en les contraignant par exemple à réaliser des travaux pénibles, régulièrement non payés, dans les champs et les chantiers de la région. S’ils finissent par les libérer et par les convoyer vers le nord du pays, ce n’est pas qu’ils leur veuillent du bien. C’est qu’ils les ont essorés et souhaitent les remplacer par de nouveaux arrivants.

L’étape suivante, à Tripoli et dans ses alentours, n’est pas fondamentalement différente. Les rescapés des oasis y sont à nouveau soumis aux pires exactions, incarcération arbitraire, travail forcé, viol, torture, meurtre, des crimes largement documentés cette fois par des organisations internationales comme l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ou Médecins sans frontières (MSF). Un tel climat a pour effet que les migrants acquièrent en Libye de nouvelles raisons de poursuivre leur périple : ils fuient dorénavant une violence déchaînée dans l’espoir de sauver leur peau.

L’arrivée en Europe se joue à quitte ou double. Les hommes et les femmes qui remplissent les canots pneumatiques sur les plages libyennes comprennent au premier coup d’œil que leur vie ne tient plus qu’à un fil. Ces embarcations, pompeusement appelées zodiacs, n’ont pas été conçues pour prendre la mer. Et nombre d’entre elles prennent l’eau dès la phase d’embarcation. Les passeurs ne les utilisent pas pour acheminer leurs clients vers l’Europe mais pour s’en débarrasser, en leur soutirant une dernière fois de l’argent. Peu leur importent visiblement les milliers de décès décomptés en Méditerranée centrale par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) : les bateaux employés se sont avérés toujours plus fragiles au cours des ans.

Si nos enfants ou nos petits-enfants s’étonnent un jour de l’indifférence glacée avec laquelle l’Europe considère actuellement les plus misérables de ses prétendants, en les privant notamment de secours en mer et en les condamnant ainsi à mort par milliers, notre génération ne pourra pas dire qu’elle n’avait pas les moyens de connaître la détresse de ces gens.

«Les naufragés - L’odyssée des migrants africains», Etienne Dubuis, Karthala, collection terrains du siècle, 2018. 

Extraits de https://blogs.mediapart.fr/karthala-editions/blog/181218/des-migrants-traites-comme-des-fantomes



Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.