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Billet de blog 19 déc. 2019

« Ultras », le mot et son histoire

Différents « incidents » ont secoué le monde des tribunes françaises au cours des dernières semaines. Le plus récent est l'utilisation conséquente de fumigènes et même de feux d'artifice dans le Kop Nord de Saint-Etienne lors du match opposant les Verts au PSG. Les réactions montrent une méconnaissance autour du mot « ultra ». Mais que signifie vraiment ce terme ? Et quelle est son histoire ?

Lucas Alves Murillo
Collaborateur de RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Spécialiste de l'histoire du sport, des mondes arabes et de l'Espagne contemporaine.
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Article initialement publié sur Le Corner

Le match de ce dimanche 15 décembre 2019 restera longtemps dans les mémoires. Non pas pour son résultat sportif (promenade de santé du champion en titre, le PSG) mais pour tout ce qui se passa dans les tribunes du « Chaudron » qu'est Geoffroy-Guichard. Lors de ce match, l'Avant-Garde des Magic Fans (l'un des deux grands groupes ultras de l'ASSE avec les Green Angels) fêtait ses 20 ans. Nombreux sont les tifos, plus magnifiques les uns que les autres, qui furent déployés. Il furent accompagnés de chorégraphies diverses durant toute la rencontre.

Mais ce qui fit le plus parler sont les fumigènes largement utilisés au cours de la partie et le feu d'artifice qui accompagna le but de Kylian Mbappe. Les réactions, bien souvent scandalisées, témoignèrent d'un manque de savoir criant autour des ultras, eux, qui font pourtant partie du paysage footballistique depuis plus d'un demi-siècle.

Preuve de ce décalage entre le monde ultra et le football en général, l'intervention d'Olivier Rouyer (ancien joueur de football international français dans les années 1970 et 1980) dans l'émission L'Equipe du Soir (le 16 décembre) à propos des fumigènes ; « À part en Serbie et en Croatie (…) en Angleterre je n’en vois pas, en Allemagne je n’en vois pas, dans les pays du Nord je n’en vois pas ». Des paroles amusantes quand on connait un minimum la place qu'occupent les fumigènes et les ultras chaque week-end dans les stades allemands et scandinaves. Au-delà de la plaisanterie, il est important de rappeler certaines choses sur un mouvement qui est né entre la fin des années 1960 et le début des années 1970 dans les stades italiens.

Le berceau transalpin

Le terme ultra provient du latin et signifie celui qui « va plus loin que ». Le supporter ultra est justement celui qui va plus loin que le supporter classique dans le soutien qu'il apporte à son équipe favorite. Le supporter ultra cherche à pousser son équipe de manière fanatique et organisée. Une organisation, par le biais d'associations, qui se démarque du club et cultive son indépendance décisionnelle et financière.

L'historien Sébastien Louis rapporte que le mot ultra est dans les années 1960 « déjà utilisé par la presse italienne pour désigner des supporters excessifs » (1). Le mouvement va naît dans un contexte particulier et violent pour la péninsule. En effet, les années 1960 et 1970 sont celles que nous connaissons aujourd'hui sous la dénomination d' « années de plomb ». Une période de tension politique extrême débouchant sur des affrontements de rue et des actes de terrorisme.

Le contexte politique se ressent dans le choix des noms de groupes, comme par exemple Commandos. Le nom d'un groupe doit impressionner, l'une des premières entités ultras de l'histoire se nomme d'ailleurs Fossa dei Leoni (« La fosse aux lions »), un groupe supportant l'A.C Milan. Ces entités ultras sont l'oeuvre de bandes juvéniles souhaitant s'affranchir des carcans sociaux et familiaux. Ils apportent alors une nouvelle culture qui va dépasser celle des tifosi classiques. Si les drapeaux sont déjà très présents dans les tribunes italiennes, ces nouveaux groupes pérennisent l'utilisation des tambours et amènent de nouvelles pratiques comme le fumigène (autant présent dans les manifestations politiques dans les rues) et le tifo (ou scénographie car le mot tifo est inexact mais est entré dans le langage pour désigner cette animation). Ce dernier est une très grande toile reprenant un dessin confectionné par les membres des groupes et affiché généralement lors de l'entrée des joueurs.

Le virage (derrière les buts ou les places sont les moins chères) devient le lieu à défendre. Il devient le lieu sacré, le lieu de rendez-vous et d'expression du groupe ultra. Enfin, la bâche portant le nom du groupe devient le sceau de son identité, elle s'accroche aux grillages à domicile comme à l'extérieur. La bâche est au groupe ultra ce que le drapeau est à une nation. Peu à peu le mouvement se répand à travers toute la péninsule mais aussi à l'extérieur de ses frontières. Notamment en France, avec la création du Commando Ultra en 1984 supportant l'Olympique de Marseille. Par la suite les groupes se multiplient, on peut citer les Boulogne Boys en 1985 à Paris ou encore les Ultramarines à Bordeaux en 1987.

L'ancrage territorial

Les supporters ultras ne représentent pas seulement un club, mais aussi le territoire dans lequel ceux-ci s'insèrent. Il peut s'agir d'une ville dans son entièreté mais aussi d'un quartier en particulier. En Espagne les Bukaneros, groupe supportant le Rayo Vallecano, se veut être le représentant d'un club et d'un quartier populaire de Madrid (Vallecas), marqués à gauche.

Cet ancrage territorial poussent les groupes ultras à agir socialement et culturellement. Socialement par le biais d'actions concrètes comme des collectes pour le Secours Populaire de tel ou tel département (plusieurs groupes organisent chaque année des collectes pour une antenne locale). Culturellement comme les Indians, groupe ultra supportant le Toulouse Football Club, qui organisa des cours d'occitan (2). Les ultras sont des acteurs non pas seulement d'un club, mais aussi d'une identité, variant selon les contextes et les lieux.

Ils sont de véritables acteurs sociaux et parfois, politiques. Lors du Printemps arabe ou actuellement en Algérie, les supporters de football, à tendance ultra ou non, participèrent ou participent activement aux soulèvements. Dans les pays autoritaires, le stade et le groupe ultra est un des seuls moyens pour les jeunes de se rassembler et de se politiser. Mais aussi pour s'exprimer au travers de banderoles.

Les banderoles sont un classique du monde des tribunes, bien souvent elles servent à narguer un groupe rival ou à moquer les déboires du club contre lequel joue le sien. Si certaines banderoles sont violentes, cette violence verbale est parfois aussi accompagnée par la violence physique. Il peut en effet arriver aux ultras de se montrer brutaux en certaines occasions, mais comme le rappelle le sociologue Nicolas Hourcade ; « contrairement aux hooligans, ils ne cherchent pas la violence à tout prix » (3). Cette frénésie peut s'expliquer aussi par l'entièreté de l'histoire du football, depuis sa naissance et jusqu'à aujourd'hui. La violence peut aussi se poser comme un moyen de pression sur les décisions d'un club ou d'instances. Cependant, en France, le plus grand objet de discorde demeure sans aucun doute le fumigène. Preuve en est, les polémiques entourant les groupes stéphanois.

Aujourd'hui, les ultras, pour reprendre les mots de l'ouvrage de Sébastien Louis, sont de véritables protagonistes du football, du moins actuel. Leur culture s'est largement répandue dans l'imaginaire sociétale. Le tifo et les fumigènes sont des choses que l'on peut retrouver dans la bouche de personnes éloignées de la thématique des stades. Les clubs et les diffuseurs ont intégré cette dimension puisqu'ils sont aujourd'hui, parfois, les initiateurs à leur utilisation. Preuve que le spectacle et le soutien qu'apportent les groupes ultras sont parfaitement intégrés par une grande partie du public et des acteurs du monde du football.


(1) :  Sébastien Louis, Ultras, les autres protagonistes du football, Mare & Martin, 2017

(2) : Benoit Taix, Bastien Poupat & Adrien Verrecchia, Ultra, mode de vie, La Grinta Editions, 2017

(3) : Nicolas Hourcade, « Les groupes de supporters ultras », Agora débats / jeunesses, Sports et identités, 2004

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