Les règles de l'engagement

Un tennis de cinéma, nº1 : La Marche de Tokyo de Kenji Mizoguchi

La Marche de Tokyo : les partenaires prennent Michiyo en photo. La Marche de Tokyo : les partenaires prennent Michiyo en photo.

La Marche de Tokyo : le médaillon. La Marche de Tokyo : le médaillon.

Tokyo, au début du vingtième siècle. Sur les hauteurs, quelques jeunes jouent  au tennis, une partie de double mixte, folâtrent. Une balle mal contrôlée vole par dessus le grillage et tombe en contrebas, dans une allée des quartiers pauvres. Une jeune fille, Michiyo, y vit avec son oncle et sa tante et passe par là. Un des deux joueurs l’appelle et lui désigne la balle—pourrait-elle la leur renvoyer ? Une nouvelle partie s’engage avec le grillage pour filet. Le jeu s’étend maintenant au-delà du court. Michiyo doit s’y reprendre à plusieurs reprises, sans succès. L’obstacle est trop haut, le terrain en surplomb.

Qu’à cela ne tienne ! Entre temps, l’un des partenaires a noté que Michiyo est si jolie et s’empare de son appareil photo pour conserver une trace d’elle, en plein lancer. À défaut de balle, ce sera un instantané, bientôt offert en médaillon par celui qui l’a pris à son camarade, transi lui aussi par cette vision. Michiyo pour toujours au service, le regard tourné vers ses interlocuteurs, inconsciente encore de ce qu’elle suscite : beau cadeau empoisonné que cette image d’un élan toujours ébauché, jamais éprouvé—par la connaissance de l’autre, le quotidien partagé, les complications matérielles, le temps qui passe… La vie comme une partie de tennis où chaque engagement, « Tenez ! », « Tenez ! », « Tenez ! », « Tenez ! », peut abolir les précédents et remettre les pendules à zéro, presque jusqu’au bout. Image de l’aimée, paume ouverte à jamais, s’apprêtant à relancer. Oui, mais…

Ce rêve est fou, et même insensé : le mouvement de la jeune fille, arraché à ce moment par l’appareil photo, a un autre objet. Surtout, les barrières sociales ne sont qu’un faux-semblant : les sentiments s’égarent et éludent des interdits plus fondamentaux. Tout ne peut pas s’échanger et Michiyo appellera d'autres amours. Yoshiki, le premier destinataire du médaillon, devra renoncer et embarquer pour un long voyage, laissant son ami Yuchiki au bonheur de devenir le partenaire de Michiyo. En lui confiant la photographie, devenue memento.

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La Marche de Tokyo est une production Nikkatsu de 1929. La version restaurée par la Cinémathèque française en 1999 est une version courte du film, destinée à l’usage familial, mais elle reste incomplète. Elle est disponible en DVD dans le numéro 5 de  la revue Cinéma (printemps 2003). Cinéma n'est hélas plus publiée depuis quelques années mais les anciens numéros se trouvent chez les bouquinistes, spécialisés ou non. Cette version du film est également disponible sur internet.

Remerciements amicaux à Andrea Paganini et à Muriel Montini.

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