L’ocre qui rôde

« Pour devenir ramasseur de balles à Roland-Garros, il faut être de nationalité française, âgé de 12 à 16 ans, être licencié à la Fédération française de tennis, mesurer moins d'1 mètre et 75 centimètres (pour ne pas cacher les affiches de sponsors) et ne pas porter de lunettes ni de lentilles.»

« Pour devenir ramasseur de balles à Roland-Garros, il faut être de nationalité française, âgé de 12 à 16 ans, être licencié à la Fédération française de tennis, mesurer moins d'1 mètre et 75 centimètres (pour ne pas cacher les affiches de sponsors) et ne pas porter de lunettes ni de lentilles.»

Wikipédia, « Ramasseurs de balles de Roland-Garros », fr.wikipedia.org, entrée disponible en ligne le 3 août 2011.

 

Pour tout ce qui concerne les phénomènes d'identification, de « fan de », de supporteurs sportifs, je reste à vieille école : sauf à y voir des étapes dans la construction de la personnalité, c'est-à-dire des périodes destinées à prendre fin - avec l'adolescence, par exemple - je ne peux concevoir, chez un individu, d'autonomie de la conscience et de sens critique qui voisineraient en bons termes avec une adhésion inconditionnelle à une figure ou à un collectif. Et donc, d'un détachement du regard qui s'accommoderait de l'adulation. C'est en ce sens que le film de Laurent Goldring, Terre battue, touche. Présenté en juin pour deux séances au Festival Côté court à Pantin (la fameuse Seine-St-Denis où Roland-Garros ne voulait pour rien au monde déménager), ce travail de 17 minutes tient ensemble imagination et document, passé et présent dans le montage d'un hors-champ sonore (les hourras, les applaudissements, les vociférations - « finis-le ! », dit une spectatrice) et d'un cadre resserré sur le petit personnel des courts, débâcheurs, juges de ligne, mais surtout ramasseurs de balle (avec cette caméra qu'on a laissé dériver, fait zoomer, pour aller vers l'enregistrement de ce qui se passe mais qu'on ne voyait pas, jusque là). Terre battue présente donc simultanément ce qui perdure voire s'intensifie aujourd'hui (les followed et leurs followings) et ce qui en constitue une échappée - si du moins, comme je l'ai fait, l'on temporalise le hors-champ et le son comme ce qu'un jour, un supporteur ou une supportrice acharnés ont pu, peuvent, pourront laisser derrière eux pour goûter le délicieux tourment de devenir soi-même.

 

Ce geste, de spectateur distrait puis attentif - et à sa suite, celui de montage sériel - tire aussi sa force de la simplicité et de l'évidence qu'il y a à tourner, à détourner la tête, quand tant conspire à faire converger les regards. Le dispositif spatial du court, mais aussi la télévision, s'y prêtent. Depuis quelques années, les retransmissions de matches s'accompagnent d'une présence accrue des caméras aux marges du terrain voire en coulisses : il ne suffit plus de suivre le score, de vouloir la victoire de tel ou tel, il faut aussi guetter la réaction de sa copine (puis la revoir deux fois au ralenti), connaître l'état de ses ischio-jambiers grâce au kinésithérapeute prêt à intervenir, la voir enfiler ses chaussettes avant l'entrée sur le court et lire les titres qu'il écoute sur son baladeur numérique en se faisant masser. Dans le même temps, comme si chacun voulait trahir à quel point le tennis en soi ne l'intéresse pas, de nouveaux mouvements de caméra, voire de nouveaux points de vue ont été mis au point : je pense notamment à celle qui se balade sur un filin en surplomb du court central et vient finir sur le joueur au service après un mouvement de rotation qui semble parachever une ivresse. Cette double omniscience, monumentale et intime, ne change pas grand chose à la donne : le téléspectateur conserve une sensation de maîtrise spatiale sur les « événements » et fuirait toute entorse à cette règle (poster par exemple une caméra sur le court, qui permettrait d'apprécier la trajectoire des balles et les efforts physiques déployés, mais rendrait impossible de suivre un point avec clarté, par exemple). C'est aussi cette débauche de moyens, cette frénésie de montrer plus, mais en creusant toujours un peu le même sillon, que Terre battue tourne, à son corps défendant sans doute, en dérision - inventant, au milieu des tribunes, un Roland-Garros off, non accrédité, pauvre en moyens, mais qui au final importe.

 

Travail en vidéo effectué au fil de plusieurs matches lors de l'édition 2010 du tournoi, Terre battue n'est ni une analyse de mécanismes économiques, ni la mise à nu de rapports de classe, même si on peut les y lire (le débâchage qui ouvre le film). Il s'agit plutôt, par l'isolation visuelle de gestes et de mouvements soudain arrachés à leur fonction (et sans éléments de contexte qui expliqueraient le pourquoi du comment), de rendre visible un assujettissement du corps - pré-adolescent ou adolescent -, contraint de se plier à un travail, à un rituel, à des règles, à une machinerie abstraite (ce dernier aspect a d'ailleurs fait rire les spectateurs, dans un premier temps, lors de la première séance à Pantin). Que tout cela se grippe, qu'une fourmi sorte du rang par un acte de rébellion ou une erreur, et le système dans son ensemble se rappelle à l'attention des observateurs. En ce sens, l'anticipation malheureuse d'un ramasseur de balles lors de l'édition 2011 est comme le complément opportun au travail de Laurent Goldring : se rendre visible pendant un point et au centre de l'espace où il se déroule, c'est soudain accéder à une individuation par la faute, acquérir un visage et assumer une subjectivité publique. Le petit ramasseur de balles, certes, n'a sans doute pas été retenu pour la finale, mais il a par sa bourde introduit au cœur de la représentation télévisuelle, en négatif, ce à quoi elle ne s'intéresse jamais. Cet incident, et Terre battue, chacun dans les espaces où ils se déploient, engagent à s'interroger sur la place que l'on occupe en allant voir ou en regardant du tennis, à faire la part de ce qu'il conviendrait de lâcher et de ce à quoi il vaudrait la peine se consacrer.

[à suivre]

 

Voir aussi: "Room Has A View at Roland Garros", New York Times, 31 mai 2011.

 

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