"Tous les gestes sont tellement semblables chez un même joueur et d’un joueur à l’autre, tout le temps, qu’il faut qu’ils soient absolument dans la perfection de leur perfection pour être regardables."

Ce second volet nous emmène dans une série d’analogies : il en irait de la ville d’aujourd’hui comme des lieux individuels qui la constituent et comme des individus qui les traversent ou les peuplent. Urbanisme, bâtiments, corps : chacun, pour Laurent Goldring, se détruit à mesure qu’il s'érige en image —et non pas, la distinction est importante, à mesure que, travaillant sa propre matière, il travaille forcément aussi les images que celle-ci pourra susciter. D’où certains paradoxes, sur lesquels ouvre la réflexion de l’artiste sans qu'il s'y réfère explicitement.

D’abord, le stade Roland-Garros n’est visible qu’en dehors du tournoi : pendant la quinzaine en question, la publicité et les déchets de l’événement de masse viennent en effet tout recouvrir. Pour des raisons pas vraiment élucidées, le capitalisme en goguette à la porte d’Auteuil a imposé son exhibitionnisme (sans beaucoup de résistances, semble-t-il), tandis que l’on serait bien en peine de déceler un logo ou une marque sur les images télévisées de Wimbledon, hors les fabricants de balles et d’instruments horlogers et statistiques dont la place sur le terrain est directement liée au jeu. Le projet d’extension du stade, qui vise notamment à augmenter le nombre d’entrées, ne devrait pas affecter cette logique en profondeur.

Ensuite, on peut lire en filigrane dans les propos de Goldring sur la gestuelle des joueurs et le langage des corps sur le court une intuition partagée par les observateurs du tennis eux-mêmes : la compétition est antithétique au beau jeu et à la perfection dans son accomplissement. Pour jouer au mieux, il faut savoir oublier l’enjeu, le score et l’adversaire, ce dont peu de joueurs sont capables. Au niveau mondial, ce critère amène d’ailleurs à reconsidérer les joueurs selon de nouvelles catégories : ceux qui épisodiquement s’amusent sur le court ou, mieux encore, goûtent cette “situation” dans ses multiples paramètres, le match n’étant qu’une dimension parmi d’autres (Federer, et peut-être Tsonga) ; ceux qui tirent leur goût du jeu de leur ferveur et de leur engagement physique dans la compétition, au prix d’une usure prématurée de leurs organismes (Nadal, Djokovic —ce dernier s’abstenant désormais de gluten et ayant fait au moins une séance de récupération dans un caisson à oxygène !) ; et ceux qui jouent au tennis comme on va au turbin, en essayant d’en tirer satisfaction de temps à autre, mais dont la frustration ou la déception sont les plus sûrs compagnons (Murray en serait l’exemple emblématique, tant il extériorise sa rage de devoir être là sans pouvoir faire mieux ou autrement).

Enfin, ce qui fait l’essentiel d’une compétition de tennis —les temps morts, la répétition et la reprise, les fautes directes (souvent plus nombreuses, et c’est normal, que les points gagnants)— n’est pas compatible avec son succès public, en termes de spectacle. Il faut donc imposer l’idée que même ces creux, ces errements sont significatifs et méritent l’attention du spectateur, et les intégrer dans un récit et un discours compréhensibles de tous (mais forcément assez éloignés de la complexité —ou de la modestie— de ce qui se passe). Et comme leur nombre est finalement assez restreint, la hantise de l’ennui et du désintérêt finit par y ramener —mais cette fois par les voies du récit et du discours.

La place des ramasseurs de balle, évoquée au terme de ce deuxième volet de l’entretien, n’échappe pas elle-même à cette série de paradoxes : enchaînés au présent de leur condition (ce sont des valets dans la hiérarchie sociale du court, menacés d’exclusion s’ils ne remplissent pas correctement leur office, n’effectuent pas impeccablement les gestes qui leur ont été inculqués), par nécessité contraints à une attention de tous les instants, ils ne peuvent pas se laisser aller à goûter ces instants dans la proximité des idoles sans risquer l’erreur ou la bourde. La seule compensation en est la remise à plus tard d’un très incertain destin rêvé, lorsque l’on serait champion, championne, et que l’on pourrait dialoguer avec ces figures pour le moment très proches et très distantes. S’effacer maintenant pour s’abîmer dans les images d’un temps différé.

Laurent Goldring:
« Et donc ma première idée a été : si je veux voir au lieu de prévoir, il faut que j'accepte de tout tout faire rentrer dans le cadre, y compris les travaux, les nuisances visuelles qui prolifèrent, les sacs poubelle en forme de préservatifs géants vert dégueulis, etc.
Je me suis rapidement rendu compte que, pour fabriquer cette image de la ville qui se donne à voir, les modalités de cette fabrication sont contradictoires avec cette image même. On est sans cesse en train de fabriquer des espaces parfaitement lisses, parfaitement clean, mais pour les fabriquer, ils sont constamment en travaux, ils sont constamment saturés d’espaces publicitaires pour pouvoir financer ces travaux, ils sont constamment détruits par le processus même qui les construit. On retrouve la même logique que pour l’humanisation / déshumanisation des corps.
La seconde question a été : comment faire surgir cette dimension de contradiction? comment obtenir une image dialectique?
Et puis troisième question : comment intégrer ces corps et ces visages à ces paysages, alors que je ne pouvais plus donner d'indications?
Là aussi, il a fallu en passer par une généalogie...

Il a fallu en repasser par les débats sur les débuts de la modernité, sur les débuts de la peinture moderne. Les peintres ont été confrontés au moment où tout est devenu marchandise et donc où tout objet devient sa propre image - la rationalisation, la technologisation, la marchandisation, tout ça, c’est une seule et même chose. Et à partir de ce moment-là, pour les peintres, qu’est-ce que ça veut dire de représenter quelque chose qui est déjà sa propre image ? Et aujourd’hui, avec l’urbanisme d’un côté, les recherches de biotechnologie de l’autre, et l’hégémonie du contrôle de tous les côtés, on en arrive à une sorte de design des corps et des comportements qui fait qu’on se retrouve avec le même problème pour la représentation du corps humain que celui qui a existé pour la représentation des objets. C’était ça qu’il s’agissait de filmer. Le sport semblait un terrain de rencontre de ces différents formatages, et Roland-Garros est venu tout à fait par hasard.

C’est censé être un lieu luxueux qui dissimule mal une architecture de béton brut très dégradée et une laideur de banlieue pauvre. C’est le béton nu partout, la fausse pelouse en plastique vert, beaucoup de publicité, la cohue, un type de cohue très étrange, à la fois en vacances et en plein boulot, le tout dans des sièges en plastique thermo-moulé. A l’image, tout se fissure, il ne reste plus que la lourdeur des signes du luxe comme sur l’envers d’un plateau télé.
Et puis, au niveau des corps des joueurs, du jeu, il y a quelque chose d’assez semblable à l’architecture : beaucoup de joueurs ont par exemple un rituel après chaque balle, avant de se repositionner pour le service, comme s’ils voulaient fuir le terrain, comme s’ils avaient horreur d’être sur le court, comme s’ils étaient atterrés par leur comportement de gagnant, comme s’ils étaient rattrapés entre chaque balle par l’impossibilité de tenir leur rôle de tueur. Borges a très bien décrit cette consternation des vainqueurs.

 

Et quand ils sont repris par le jeu, tous les gestes sont tellement semblables chez un même joueur et d’un joueur à l’autre, tout le temps, qu’il faut qu’ils soient absolument dans la perfection de leur perfection pour être regardables. Or cette perfection de la perfection, il n’y en a que quelques-uns qui arrivent à y être, tous les autres sont absolument grotesques par rapport à cette norme. Et même ces quelques-uns n’y sont pas toujours. Donc les retransmissions habituelles de matchs ne doivent montrer que cette perfection, et doivent refouler tout ce qui vient rendre cette perfection irregardable. Comme si pour supporter les visages, supporter les affects qui peuvent se lire sur les visages, il fallait accepter de les lire dans la logique de la compétition, ce qui est d’ailleurs énoncé de façon très crue : pour gagner, il faut avoir envie de tuer.

Je m’étais posé la question du vocabulaire à employer en me demandant comment décrire Terre battue, comment décrire le rapport entre ces champions vers lesquels tout converge et qui sont, très bizarrement, censés être seuls sur le terrain, alors qu’un champion c’est toute une armada : le masseur, le docteur, le nutritionniste, le dopeur… L’agent, le papa, la maman, etc, etc. C’est comme une voiture de Formule 1. Cette prétention à la solitude dans un domaine à ce point collectif… Toutes ces apories, tout à coup, devenaient extraordinairement visibles avec les petits ramasseurs de balles, ces futurs petits champions dont c’est censé être le plus beau jour de leur vie parce qu’enfin ils accèdent au Graal. C’était un des titres possibles pour Terre Battue : “Le plus beau jour de ma vie”. Parce que c’est comme ça que c’est exprimé d’habitude.

Je suppose que c’est vécu aussi comme une sorte de préparation aux championnats futurs, c’est-à-dire qu’être capable d’avaler la formation de petit ramasseur de balles, et être capable de s’enquiller des heures et des heures sous le soleil, c’est se préparer à devenir un champion capable lui aussi de faire ce genre de choses. Avec les joueurs, il y a aussi cette perdition qui devient lisible.

Je ne suis pas un fan de tennis, donc je n’ai pas vraiment de critères de comparaison. Est-ce qu’il se passe quelque chose, bon… Mais dans mon souvenir j’ai l’impression que c’est un discours récurrent, c’est-à-dire qu’avec les premiers joueurs de tennis dont j’ai entendu parler, des gens comme Borg ou Lendl, il y avait déjà cette idée qu’ils étaient devenus des machines de fond de court, des espèces de brutes qui s’envoyaient des boulets de canon, et que ça avait perdu toute subtilité… C’est peut être juste la dénégation répétée que le sport, quand on se met à le regarder, ne ressemble pas à l’idéal qu’il voudrait présenter… Et ce qui m’a le plus frappé dans les corps des petits ramasseurs —et dans les corps des joueurs aussi— c’est à quel point ce sont des corps contraints, pas des corps libres. Le sport est censé être bénéfique pour le corps, censé libérer le corps, lui donner de l’ampleur, mais là on a quelque chose de figé par le stress. Et c’est ce téléscopage qui était intéressant : oui, on réussit la performance, mais au prix d’une vraie destruction. Et dans mon film, c’est très très lisible, et c’est pour cela qu’il a commencé à circuler, avant d’autres de mes films sur d’autres sujets. »

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