Le roi sans siège

 

 

[fiction documentée]

Nous venions de terminer un jeu assez long, avec plusieurs avantages, plusieurs égalités. J’étais au service, et il avait fini par me le prendre, confirmant son break. Nous regagnions nos sièges, tête basse comme souvent lors des moments d’intensité dans les matches serrés. Mais quand j’atteignis le mien, je me rendis compte que Rafa s’y était déjà assis et s’essuyait le visage avec sa serviette. Quand il me vit debout devant lui, il parut surpris, presque gêné, comme si je ne respectais pas la règle implicite voulant qu’on ne cherche pas à communiquer avec son adversaire au changement de côté. Puis, comme je ne parlais toujours pas (sentant le droit de mon côté, j’attendais le moment imminent où il allait réaliser sa méprise, rougir comme de coutume, et se déplacer), Rafa changea d’expression et, je le sentis, crut que je venais, blessé, lui signifier que j’abandonnai la partie. Il se leva et me demanda, dans un anglais maladroit, comme il savait si bien le faire : « What’s up man ? Everything ok with you ? » Je lui répondis – je commençais alors à m’impatienter un peu, car le temps de repos s’écoulait, et avec lui lemoment de réflexion dont j’avais tant besoin à ce stade de la partie – « Rafa, you made a mistake. This is my seat. »

 

Mais tandis que je prononçais ces mots, mes yeux se posèrent sur le siège en question et ce que je constatai invalida immédiatement ce que j’étais à cet instant même en train d’expliquer à mon adversaire. De fait, le sac de Rafa, ses proverbiales bouteilles alignées au pied de son siège, une de ses raquettes posée contre l’un des montants, tout était bien là qui indiquait qu’il ne venait pas de s’y installer mais n’avait fait que revenir à la place qu’il devait occuper depuis le début de la partie. Les yeux dans le vague, je me rappelle avoir été vexé par ma propre méprise, d’autant que Rafa, si féroce dans les échanges sur le court, arborait là un visage des plus doux et des plus déconcertant de compréhension, alors même que lui aussi était en train de voir son temps de repos s’évanouir dans ce dialogue vain. Vexé aussi parce que ce type de bévue ne m’arrivait jamais : je ne suis pas du genre à oublier le score en cours de match, à servir ou à me préparer à servir du mauvais côté du court, encore moins à me tromper sur un des rares éléments immuables dans un match de tennis, le côté de la chaise d’arbitre où nous nous voyons assigner un siège. Regardant de nouveau Rafa, faisant face à ses yeux interrogateurs, je lui marmonnai, « Never mind, Rafa, my mistake, man. Sorry. » Je levai le regard vers l’arbitre, qui n’avait rien dit et avait dû observer l’incident d’un œil, s’étonnant peut-être qu’un joueur de mon calibre se trompe sur une chose si simple.

 

Pourtant, je n’étais pas au bout de mes peines, de mon vertige. Tout juste avais-je passé le pied de cette chaise d’arbitre, la tête baissée pour tenter, dans la poignée de secondes qui nous restaient maintenant, de retrouver ma concentration et mon calme, que je m’arrêtai de nouveau net, au moment de m’asseoir. De ce côté que je croyais être celui de Rafa, mais auquel j’avais été rappelé par les circonstances, où ma mémoire détrompée m’avait fait revenir… Rafa était encore là. À ma vue, son visage prit cette fois une expression de dépit, qui d’une seconde à l’autre pouvait – je le sentais, je connaissais ses mimiques, ses expressions mieux encore que les miennes – tourner à l’irritation. Pas à la colère heureusement, car nous nous connaissions trop bien et nous respections trop pour qu’il s’autorise un tel débordement – mais en réalisant que le respect qu’il avait pour moi luttait désormais dans l’expression de son visage avec cette sourde exaspération, je fus encore plus déstabilisé. « What is this ?», dis-je sans réfléchir, « What’s going on ? ». « I ask you the same question », répondit-il, dans une voix désormais empreinte de consternation et – cela me toucha et me fit mal – de ce que j’interprétai comme un commencement de pitié.

 

Pis, des sifflets se faisaient maintenant entendre dans le public : jusque là, ces milliers d’observateurs s’étaient sans doute manifestés ça et là mais, tout à mon affaire, je ne m’en étais pas vraiment rendu compte. D’ordinaire, les spectateurs prenaient fait et cause pour moi, sans même se demander de quoi il retournait lorsque j’approchais l’arbitre pour m’adresser à lui, ou pointais vaguement du bras ce que j’estimais poser problème de l’autre côté du filet. Là j’étais apparemment le perturbateur, celui qui inventait le prétexte grossier d’un siège indûment occupé pour distraire son adversaire pendant le temps de repos à un moment-clé du match. L’arbitre, un sourire ambigu à la bouche, annonça « Time ». Sans argumenter plus loin avec Rafa, faisant un « non » désabusé de la tête pour donner le change – et sauver la face, je dois bien vous l’avouer – je me dirigeai vers l’autre côté du court – correctement, cette fois. Pour la première fois de ma carrière, je ne m’étais pas reposé à un changement de côté. Pas assis.

 

Je ne le fis pas davantage aux suivants : l’incident se reproduisit à chaque changement ultérieur, Rafa toujours là, l’air gêné, quelque côté que je choisisse, et finissant par m’ignorer pour ne pas se laisser affecter par un comportement si incongru chez moi. Démuni, sans place où retrouver mes esprits, banni même de cet espace de changement de côté où toute présence de ma part risquait d’être mal interprétée, je ne pus que faire les cent pas du côté où je devais jouer les deux jeux suivants, dans le murmure insistant d’une foule incrédule et dans la conscience vague d’un adversaire qui n’osait plus me regarder. Je suis ce jour-là devenu un joueur sans repères, comme errant, fou du repos, du répit qui s'étaient soudain dérobés à lui.

 

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