"Il y avait une chose que je voulais filmer, c’était ce va-et-vient des têtes qui regardent de droite à gauche, et en filmant j’ai découvert que ça n’a pas lieu."

Voici le troisième et dernier volet de notre entretien avec Laurent Goldring, autour de son vidéogramme Terre battue. Les illustrations photographiques sont des captures d'image de ce travail et les droits en sont détenus par son auteur.

— Vous êtes allé à Roland-Garros en tant que spectateur parmi d’autres spectateurs. Y êtes-vous allé avec une série d’intentions, même vagues, même générales sur ce que vous vouliez faire dans votre utilisation de la caméra? Etes-vous êtes parti avec un plan d’attaque ?

Pour une fois oui, alors que normalement, non. Normalement, le principe de base, c’est : je suis toujours avec ma caméra, et je filme. Là, pour Roland-Garros, exceptionnellement j’avais effectivement un plan. Un plan de performance à faire dans Roland-Garros même, et donc j’y suis allé pour faire du repérage et pour voir comment faire cette performance. J’ai essayé de voir si la performance était possible et je n’ai absolument rien vu de ce qui se passait à Roland-Garros. Mais à un moment, je me suis mis à regarder. Avec Xavier Le Roy qui devait participer à la performance, on s’est mis à regarder, et là on a commencé à voir. On a commencé à voir, entre autres, ces petits ramasseurs de balles. Ce qui était intéressant, c’est à quel point ils sont tout le temps visibles sur le court ou même à l’écran, tout le temps visibles, et à quel point personne ne les voit. Et une fois qu’on a commencé à les voir, là c’est devenu intéressant, on a complètement oublié le match, on a aussi oublié la performance, qui va se faire quand même un jour ou l’autre...


— De manière sauvage et non autorisée, ou de manière concertée avec la Fédération ?

Non non, pas avec la Fédération… Je n’ai jamais filmé nulle part avec une autorisation… Et quand on y pense de toute façon, c’est impossible de filmer avec une autorisation, parce que quand on est sur un lieu de travail et qu’on filme avec une autorisation, ça veut dire qu’on a l’autorisation des employeurs de filmer les employés, et que les employés le savent. Et en fait, quand on regarde un peu le cinéma documentaire au sens très large, on voit bien que dès qu’il y a autorisation, ça devient très très très difficile.
Il y en a quelques-uns qui arrivent à s’en sortir, comme Wiseman dont le style consiste à se mettre du côté du pouvoir et à faire délirer le pouvoir. Le pouvoir commence à hystériser devant la caméra, et s’ils peuvent faire ça devant la caméra on sent qu’ils peuvent faire pareil quand il n’y a pas la caméra. Ça marche très bien dans Titicut Follies, ça marche très bien dans The Store, mais il y a d’autres films où l’institution résiste parce qu’elle s’y connait en mise en scène, dans Ballet par exemple, et là, ça ne marche pas et le film s’effondre. Aujourd’hui, le monde du travail et du contrôle s’y connait de mieux en mieux, question mise en scène.
Et symétriquement aujourd’hui, pour produire un documentaire, il faut fournir un scénario. Un scénario, c’est-à-dire : on raconte ce qu’il va y avoir dans le documentaire. Ça dit tout sur le degré de pré-visibilité exigé et accepté… Ce qui est hautement significatif, c’est que dans l’art contemporain, ce fonctionnement, qu’on appelle projet, est en train de devenir la norme.
Donc non bien sûr, ni autorisation, ni plan préalable, ni décider à priori ce qui va être intéressant. Ce qui va être intéressant, c’est ce quiva naître à l’image en regardant.

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© Laurent Goldring

— Dans Terre battue, vous dites avoir filmé les joueurs « pendant que vous y étiez », ce qui fait qu’on les voit de manière très fugace, ils ne sont pas l’objet du film, c’est au montage que vous avez opéré une sélection. On voit principalement les ramasseurs de balles, même s’il y a aussi les gens qui débâchent les courts et les juges de ligne, mais de manière plus limitée… Et vous parlez des ramasseurs de balle dans la lignée des joueurs qu’ils servent. Or, même s’il y a des exemples assez connus comme Roger Federer, ramasseur de balles et puis ensuite, ce que l’on sait, il y a une sorte de dispositif sur un court de tennis qui peut rendre difficile d’imaginer que les ramasseurs de balle soient jamais autre chose que le rôle de valets qu’ils jouent dans le présent du match. Il est donc intéressant que vous les voyiez dans la ligne qui va les amener, pour certains d’entre eux, vers le centre du dispositif où se trouvent les joueurs qu’ils servent à ce moment-là.

Je vois presque les joueurs comme ayant un statut identique à celui des petits ramasseurs de balles, donc, j’imagine sans problème que certains petits ramasseurs de balles puissent accéder au statut de joueur.
C’est vraiment une image et une image subjective qui se fabrique, et c’est très très important d’en savoir le moins possible. J’ai filmé en essayant d’ignorer le nom des joueurs que je filmais. Je n’ai rien vu, rien lu sur Roland-Garros durant tout ce moment-là, ni jamais en fait.

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© Laurent Goldring


J’avais été extraordinairement frappé le jour de la mort de Lady Di par un reportage nocturne qui retraçait toute sa vie et que j’ai regardé chez des amis. Et ce qui était désopilant, c’est que le ton était tout à fait discordant par rapport à la situation. C’était manifestement un reportage qu’ils avaient dans leurs tiroirs et qu’ils n’avaient pas pris le temps de visionner. On l’a regardé jusqu’au bout en imaginant la direction d’Antenne 2 devant le poste, s’arrachant les cheveux à toute connerie un peu caustique, et s’attendant au pire, mais il n’y a pas eu d’incident diplomatique.
À la fin, il m’est apparu quelque chose qui a été extrêmement important pour la suite de mon travail, c’est que si on m’avait posé la question, j’aurais vraiment sincèrement répondu que je ne savais rien sur Lady Di. Mais ayant regardé ce reportage jusqu’au bout, je me suis tout à coup rendu compte que je n’avais rien appris, que je savais déjà tout sur elle, sans avoir jamais rien lu ni vu. Et ça, ça a été très traumatisant, parce que je savais sans savoir que je savais: gros titres entr’aperçus, bribes d’infos à la radio dans les lieux publics, ça avait réussi à perfuser. J’ai appris depuis, en filmant, que toute scène urbaine a son commentaire écrit ou diffusé en simultané. Et je pense qu’aujourd’hui la curiosité tous azimuts, l’ouverture, le fait de se tenir au courant, vouloir être à la page, vouloir être à la mode, ce sont des pulsions d’esclave, des pulsions extrêmement dangereuses.
Non, il ne faut pas savoir, non il ne faut pas se renseigner, oui il faut absolument filtrer tout ce qui parvient comme information, sinon on est saturé, c’est comme ça que les publicitaires s’expriment : on veut saturer le champ de l’attention, et l’attention est un concept de publicitaire. C’est pour ça que quand Le Lay a sorti son temps de cerveau disponible, tout le monde s’est offusqué, parce que ça ne se dit pas, alors que c’est le B.A.BA de l’économie de l’audiovisuel, de ce que les professionnels appellent infotainment.
J’ai abordé Roland-Garros dans cette perspective, j’ai appliqué toutes mes techniques de non-savoir.
Alors, est-ce que les petits ramasseurs de balles deviennent des champions ou pas? Mais je pense que ceux qui sont là, oui dans l’ensemble ils font partie de la Fédération.

— Ce que vous, vous obtenez par le refus de savoir, le refus de donner de l’attention et de vous informer, je l’obtiens par l’ennui. Ne pouvant (ni ne souhaitant d’ailleurs) ignorer le tennis, c’est en restant une heure, ou deux heures devant un match et en commençant à m’ennuyer que j’en arrive à voir des choses que je ne vois pas forcément d’habitude.

Je veux revenir sur deux choses pour conclure. La première, c’est ce que vous avez dit au début : le “devenir humain”. La connotation de cette expression est plutôt négative avec vous. En tout cas, il y a la répression de tout ce qui pourrait s’apparenter à l’animal. Mais en même temps, les ramasseurs de balles dans votre film - mais peut-être que allez-vous me contredire - vont à rebours de ce devenir humain normé et exigé parce que eux vont du côté de la machine, finalement.

Soit du côté de la machine, soit du côté de l’animal, car il y a le côté très animal aussi de la bête traquée. Mais c’est exactement ça le processus, c’est-à-dire quand le devenir humain est poussé de plus en plus loin, il y a un moment où ça se retourne et où ca fait remonter tout ce qui est comprimé, tout ce qui est refoulé et qui explose. Regardez les ravages chez les joueurs, ces tics censés personnaliser chaque joueur… Parce qu’il y a un moment où humanisation et déshumanisation, c’est complètement semblable : le retour de ce qu’il y a de non-humain, c’est aussi le retour de l’humain. Une dimension humaine surgit tout à coup, et pour les joueurs, la seule expression d’humanité qui leur reste, c’est ce déferlement beckettien de tics, c’est quand même terrible car ils sont caractérisés par cela : celui qui se met une claque, celui qui se ramasse la balle, le coup de raquette compulsif sur le bord de la chaussure… Chacun a son cri de frappe qui le différencie, mais c’est justement le fait de crier qui le rend impossible à distinguer des autres.

Et par ailleurs, au niveau des spectateurs, ce qui est aussi extraordinairement visible, c’est d’une part l’ennui et d’autre part leur grand désintérêt. Il y avait une chose que je voulais filmer, c’était ce va-et-vient des têtes qui regardent de droite à gauche, et en filmant j’ai découvert que ça n’a pas lieu. Grosso modo, dès qu’il y a moins de trois échanges, ce qui est quand même une grande majorité des balles, personne ne regarde. Personne ne se rend même compte que le service a été joué, et c’est uniquement quand il y a ces balles qui s’installent que les gens commencent péniblement, au quatrième, cinquième échange, à se caler sur le rythme, et à regarder un tout petit peu. Mais sinon, les visages partent absolument dans tous les sens, il y a ceux qui regardent les résultats, il y a ceux qui regardent leur copain, il y a ceux qui parlent ensemble, il y a ceux qui… C’est extraordinaire, l’inattention du public. J’ai appris depuis que c’est globalement un public invité par les entreprises, qui n’a aucune raison d’être là et qui découvre à quel point c’est ennuyeux.

— C’est aussi peut-être pour cela que, sur certains tournois du Grand Chelem, comme l’US Open, depuis deux ou trois ans, il y a des écrans qui sont là pour détourner et capter l’attention dès que quelque chose ne se passe plus, et qui soulagent aussi les joueurs de devoir jouer ce rôle et d’être le centre d’attention. Et maintenant, à l’US Open, au moment de pause, de repos, où les joueurs s’assoient, de la musique passe qui remplit là encore le vide qui menace de s’installer.

Est-ce que vous allez faire un autre volet, est-ce qu’il y a une suite prévue sur les joueurs, peut-être ?

Oui, il y a une suite prévue. J’essaie en ce moment de monter un long métrage avec les différents aspects, et avec les joueurs…

— En conservant ce qui fait le matériau de Terre battue ?

Oh oui, oui, il n’y a pas de raison.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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