À la rencontre des enfants terribles de l'IRA

Depuis deux ans, les groupes paramilitaires indépendantistes redoublent de violence en Irlande du Nord. Fusillades, voitures piégées, ces factions dissidentes de l'IRA (Irish Republican Army) refusent les accords de paix signés en 1998 et sont prêts à tout pour libérer la région de «l'occupation britannique ». Reportage lors d'un rassemblement à Derry, bastion de l'un de ces groupes, la Real IRA.

Depuis deux ans, les groupes paramilitaires indépendantistes redoublent de violence en Irlande du Nord. Fusillades, voitures piégées, ces factions dissidentes de l'IRA (Irish Republican Army) refusent les accords de paix signés en 1998 et sont prêts à tout pour libérer la région de «l'occupation britannique ». Reportage lors d'un rassemblement à Derry, bastion de l'un de ces groupes, la Real IRA.


Les militants de la RIRA défilent masqués à Derry. (photo M.W.) Les militants de la RIRA défilent masqués à Derry. (photo M.W.)

 

Sur un toit, ce slogan : « L'IRA-Véritable fait la loi ». Plus loin, un autre graffiti : « À mort les protestants ». Bienvenue à Derry, capitale historique du républicanisme Nord-irlandais. Sur les murs du quartier mythique de Bogside, de gigantesques fresques racontent les 30 ans de guerre qui ont opposé unionistes et indépendantistes. Tags et affiches, eux, montrent que le conflit continue aujourd'hui, malgré les accords de paix.

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Non loin de Bogside, sur les hauteurs de la ville, le cimetière de Creggan. Dernière demeure de nombreux républicains du printemps 1916, pères de la lutte pour l'indépendance irlandaise. 250 personnes sont venues aujourd'hui pour honorer leur mémoire. Une commémoration organisée par le Mouvement pour la souveraineté des 32 comtés (32CSM), un groupe de républicains dissidents opposé aux accords de paix passés entre l'IRA (Irish Republican Army) et le gouvernement nord-irlandais.

Leur but : libérer l'Irlande du Nord de « l'occupation britannique ». Leur stratégie : apporter un soutien inconditionnel à la lutte armée menée par les groupes paramilitaires.


Pour la police, aucun doute. Le 32CSM est la branche politique de l'une de ces factions, la Real IRA (IRA Véritable), considérée comme l'organisation dissidente la plus violente d'Irlande du Nord. Des terroristes devenus célèbres en 1998 après l'attentat d'Omagh, vingt-neuf morts, le plus sanglant de l'histoire du pays. À leur actif, une centaine d'attentats -ou tentatives d'attentats- dont dix-neuf l'année dernière.

« Si les flics se pointent, ça va partir en émeute. »

Sur le rond-point qui surplombe le cimetière, une dizaine d'adolescents cagoulés manipulent des cocktails molotovs. Les jeunes de la Bogside Republican Youth. « Comme ça on est sûr que les flics ne viendront pas. Ils savent que s'ils se pointent, ça va partir en émeute », explique Paul, 21 ans, membre du 32CSM depuis trois ans. Lui et ses amis, originaires de Dublin, ont fait trois heures de bus pour être ici aujourd'hui.

 

Des adolescents cagoulés manipulent des cocktails molotov pour dissuader la police. (photo M.W.) Des adolescents cagoulés manipulent des cocktails molotov pour dissuader la police. (photo M.W.)

 

Selon eux, la violence est plus que légitime, elle est nécessaire : « Tout part en vrille en Irlande. Il n'y a que les bourgeois qui profitent du système. Le seul moyen de changer les choses, c'est le radicalisme. C'est pour ça qu'on soutient l'armée du peuple irlandais dans sa lutte contre les traîtres ».

« On soutient l'armée du peuple irlandais dans sa lutte contre les traîtres. »

Une lutte particulièrement violente depuis deux ans. Le mois dernier, un jeune officier du Police Sevice of Northen Ireland (PSNI), la police d'Irlande du Nord, a été assassiné à une cinquantaine de kilomètres de Derry. Une semaine plus tard, une bombe de 230 kilos était désamorcée à Newry, entre Belfast et Dublin. Au nord comme au sud, les services de police sont sur les dents. Les attaques se multiplient et les factions rebelles sont de mieux en mieux organisées. Surtout, elles attirent beaucoup de jeunes, comme Nathan, 18 ans.


Aujourd'hui, un hélicoptère du PSNI surveille justement la foule. Qui s'agite tout d'un coup. Au bout de la rue, sept hommes encagoulés viennent d'apparaître. Un bataillon de la Real IRA. Plus précisément, des recrues de la jeune faction Óglaigh na hÉireann (ONH), qui, depuis deux ans, surclasse ses aînées question violence. Accompagnés par la fanfare et les acclamations de la foule, les miliciens passent les portes du cimetière, au pas cadencé.


La troupe s'arrête devant une pierre commémorative. L'un des cagoulés s'approche du micro. Son discours est sans concession :

En guise de conclusion, quelques mots à l'attention d'Elisabeth II, qui doit venir en mai en Irlande. « La Reine d'Angleterre est recherchée pour crimes de guerre et n'est pas la bienvenue sur le sol irlandais. Nous ferons de notre mieux pour nous assurer qu'elle et ses laquais comprennent le message. »

« Le combat doit continuer jusqu'à ce que l'Irlande soit libérée. »

La femme qui lui sert de pupitre ? Marian Price, secrétaire générale du 32CSM et figure emblématique du républicanisme dissident. Cette quinquagénaire propre sur elle a passé sept ans en prison pour avoir participé aux attentats de Londres en 1973. Bilan : 200 blessés. Elle ne regrette rien, au contraire. « Le Sinn Fein [ancienne branche politique de l'IRA signataire des accords de paix, ndlr] a trahi ses idéaux, nous non. Le combat doit continuer jusqu'à ce que l'Irlande soit libérée. Le jeune officier tué récemment savait ce qu'il faisait en endossant cet uniforme. La mort d'un jeune homme, c'est triste, mais ça fait partie de la lutte. Ce n'est pas le premier, et ce ne sera pas le dernier. » Pour elle, les vrais responsables de sa mort ne sont pas les membres de l'IRA, mais ceux qui ont signé les accords de paix. Un argument douteux mais pleinement assumé.


Fin du discours, ultime ovation. La fanfare joue l'hymne républicain, dans un silence absolu. Les soldats encagoulés saluent une dernière fois le drapeau, puis rompent les rangs. Une armée de parapluies les escorte pour les dissimuler pendant qu'ils se changent à l'arrière d'un camion. Les curieux deviennent indésirables : « Dégage toi avec ta caméra, je vais pas te le dire deux fois ».

Petit à petit, le cimetière se vide. Restent les drapeaux du 32CSM, quelques gerbes de fleurs. Et l'hélicoptère du PSNI, qui tourne dans le ciel.

 

 

Texte, photos et vidéos par Martin Weill.

 

Reportages et décryptages des extrêmes sous toutes leurs formes en Europe. A lire sur Trans-Europe-Extrêmes, le site des étudiants de la 86e promotion de l'ESJ Lille.

 

 

 

 

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