Permanences et ruptures après l'abolition du travail forcé en Afrique

La loi Houphoüet-Boigny, signé le 11 avril 1946, apparaît dans les esprits comme une rupture légale fondamentale qui voit le travail forcé disparaître dans les colonies françaises en Afrique. Néanmoins, bien que cette loi marque une rupture majeure dans la politique coloniale, elle apparaît cependant paradoxale car elle abolit des pratiques qui ne sont plus censées exister...

La loi Houphoüet-Boigny, signé le 11 avril 1946, apparaît dans les esprits comme une rupture légale fondamentale qui voit le travail forcé disparaître dans les colonies françaises en Afrique. Néanmoins, bien que cette loi marque une rupture majeure dans la politique coloniale, elle apparaît cependant paradoxale car elle abolit des pratiques qui ne sont plus censées exister depuis la ratification par la France en 1937 de la Convention du Bureau International du Travail (BIT) sur le travail forcé de 1930 même si il est vrai que la France a suspendu cette Convention en 1939 dans le cadre de dispositions relatives à la préparation de la guerre.

De plus, bien que concise et directe, cette loi ne propose ni définition claire du travail forcé, ni sanction envisagée en cas de non respect de la loi. Ces manquements donnent alors la possibilité à l'autorité coloniale de continuer à utiliser la coercition dans le recrutement de la main-d'oeuvre.

L'un des exemples les plus symptomatique de cette époque est la deuxième portion du contingent. Dans chaque colonie, le recrutement militaire annuel distingue la première portion de militaire d'une seconde portion du contingent, recrutée pour travailler sur les chantiers de travaux publics de l'AOF. Par exemple, au Soudan Français (actuel Mali), des milliers de « tirailleurs-la-pelle » – pour reprendre une expression chère à Léopold Sédar Senghor ‑ travaillèrent de manière forcé à la construction d'un projet d'irrigation faramineux : l'Office du Niger. L'Office du Niger était un projet d'irrigation lancé dans les années 1920 dans la vallée du fleuve Niger, dans le but d'attirer les paysans africains des régions avoisinantes dans la zone afin de cultiver de manière intensive coton, riz et autres cultures maraîchères

La seconde portion jouit par ailleurs d'un statut à la fois militaire et civil qui créé un certain flou juridique. Cette ambiguité statutaire a été habilement utilisée par le régime colonial pour contourner la loi de 1946 et recruter jusqu'au début des années 1950, essentiellement au Sénégal, des milliers de travailleurs forcés pour la construction de l'aéroport ou du port de Dakar.

D'autre part, les débats sur le Code du travail d'Outre-mer, qui se tiennent entre 1946 et 1952, révèlent la permanence des mentalités chez une majorité de coloniaux qui persistent à penser que seule la coercition dans la mobilisation de la main-d'œuvre est à même de garantir la bonne marche économique des colonies.Certains amendements sont, par exemple, proposés – bien que rejetés par la suite – afin de réintroduire des formes de travail forcé telles que la réquisition pour les entreprises privés ou la main-d'oeuvre pénale. Les députés justifient leurs positions en dénonçant la supposée « indolence » et « paresse » des populations africaines. Ces stéréotypes racistes ont la peau dure puisqu'ils avaient été la base de légitimation du travail forcé au début de la conquête coloniale pour la « mise en valeur » des colonies.

Au cours des années 1950, le travail forcé ou obligatoire s'efface progressivement des discours au profit d'une rhétorique appelant à la participation volontaire et bénévole des populations pour le développement des colonies à travers la mise en place du Fonds d'Investissement pour le Développement Economique et Social (FIDES) et du Fonds d'Equipement Rural et de Développement Economique et Social (FERDES). Ce type de procédé discursif relève plutôt du fantasme que d'une réalité concrète. En effet, comment est-il possible d'imaginer que des populations, contraintes pendant des années à travailler de manière forcé par un pouvoir étranger, décident dans un mouvement collectif et spontané, de participer volontairement à une version remaniée de la « mise en valeur », nouvellement labellisée « développement économique et social des colonies » ? Au Sénégal par exemple, il n'est pas rare de trouver des formes de « bénévolat obligatoire », c'est à dire des centaines d'individus recrutés de manière forcée par les administrateurs coloniaux ou les chefs de village pour rénover une route ou construire une école. Sur le papier les populations sont bénévoles au titre des projets FIDES ou FERDES, dans les faits elles sont contraintes à travailler sous peine de sanctions. 

Après l'indépendance du Sénégal le 4 avril 1960, le régime de Senghor, inspiré par la voie socialiste et la planification du développement, tend à impulser de nouvelles relations entre l'État et les populations dans un esprit de rupture nette avec la période coloniale. Cependant à y regarder de plus près, on peut souligner une certaine continuité avec la période coloniale dans les répertoires discursifs utilisés par les élites sénégalaises pour mobiliser les populations pour le chantier national.

Dans la rhétorique de l'époque, les élites postcoloniales sénégalaises appellent à la mise au travail des forces vives de la nation et stigmatisent dans le même temps l'inactivité et l'oisiveté, considérées comme frein à la construction nationale. Pour les pouvoirs publics, la survie sans travail est suspecte. Les années 1960 au Sénégal sont marquées par la répression de ce que le régime qualifie de « fléaux sociaux », catégorie déjà utilisée par l'administration coloniale pour décrire toutes les populations suspectes aux yeux du pouvoir (vagabonds, jeunes inactifs, fous, prostituées, lépreux, etc.). Le discours des autorités sénégalaises produit un effet d'inclusion/exclusion en érigeant le travail comme valeur morale mais aussi comme « baromètre » où se mesure le degré de participation à la construction nationale et l'adhésion au projet politique. Ce discours inclut toutes les personnes prêtes à s'investir pour le développement du pays mais exclut dans le même temps, en mettant « hors la loi » ou en dehors de la norme « travail », toutes les populations jugées inactives ou marginales.

La France s'est appuyée sur l'argument moral de la « mission civilisatrice » pour justifier la conquête coloniale et le travail forcé les territoires africains. Sans pour autant rentrer dans le mimétisme simpliste, au regard des discours mis en place par certains jeunes Etats après les indépendances pour contrôler politiquement, économiquement et socialement les populations, les élites postcoloniales se veulent elles aussi en quelque sorte civilisatrice, non plus au nom de la sacro-sainte « mise en valeur » des colonies mais au nom de la construction nationale.

 

Romain Tiquet, chercheur en Histoire. Université de Genève.

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