À Mayotte, des mineurs isolés dans la politique du chiffre

« Elle est apparue dans l’encadrement de la porte, au centre de rétention. Une gamine de sept ans, avec son balluchon. On aurait dit Cosette. Sept ans et perdue, seule! Ses parents avaient été expulsés l’un après l’autre, l’homme qui s’occupait d’elle depuis venait d’être arrêté. Le gendarme m’a demandé ce qu’on en faisait… » raconte encore choquée, Flore Adrien, militante de La Cimade à Mayotte, entre 2006 et 2011. Comme cette fillette, ils seraient des milliers, jusqu’à 6 000 pour certains, 2 922 selon une récente étude du sociologue David Guyot, 555 seulement pour la préfecture. Des milliers d’enfants livrés à eux même suite à l’expulsion de leurs parents qui les confient à de la famille ou des voisins, espérant pouvoir revenir rapidement en kwassa-kwassa[1]. Cependant, avec le durcissement de la politique migratoire française, la traversée est de plus en plus risquée.

Coupés de leur famille, parfois déscolarisés et devant seuls subvenir à leurs besoins, des centaines d’enfants tentent de survivre dans des conditions indignes d’un département français. Des enfants qui devront encore se battre avec l’administration pour pouvoir rester en France après leur majorité. «  C’était un naufrage en 2010, se rappelle encore Flore Adrien, une femme y avait péri, elle avait été expulsée en 24h quelques jours auparavant de Mayotte où elle avait vécu toute sa vie, et où elle avait six enfants, donc cinq nés à Mayotte. Ils ont été pris en charge par leur tante. On a dû batailler un an pour que l’aîné obtienne la nationalité. Aujourd’hui trois seulement sont devenus Français, les autres sont toujours sans papiers… »

 

L’administration accuse régulièrement d’irresponsabilité les parents qui « abandonnent » leurs enfants sur l’île. Pourtant, si des enfants sont laissés seuls à leur sort, c’est bien parce que la préfecture opère des expulsions massives et expéditives, sans prendre le temps d’examiner les situations de chacun. « C’est un rouleau compresseur, soupire Flore Adrien, l’administration organise la séparation méthodique des familles. Des enfants nés à Mayotte sont expulsés sans leurs parents, rattachés arbitrairement à d’autres adultes, des mères et pères d’enfants français sont expulsés aussi sans leurs enfants...certains sont français mais ils n’ont pas les papiers pour le prouver… ».

 

Face à cette situation, la préfecture se propose uniquement de convaincre les mères d’être expulsées avec leurs enfants. L’autre tactique consiste à arrêter les enfants puis à les rattacher à n’importe quel autre adulte arrêté au même moment pour pouvoir les expulser. Ainsi, lors de son bilan, le préfet Hubert Derache se félicitait d’avoir expulsé 6000 mineurs avec leurs mères en 2010, contre 3000 en 2009. Or la majorité de ces enfants sont nés et ont grandi à Mayotte. Ni eux, ni leurs parents n’auraient dû être expulsés, mais la course effrénée au chiffre semble tout justifier.

 

Et les enfants restés seuls ne peuvent espérer quasiment aucune protection. Le conseil général de Mayotte ne consacrerait que 2% de son budget à l’Aide Sociale à l’Enfance. « Cela représente une enveloppe d'à peu près 8 millions d'euros, soit pratiquement dix fois moins que l'argent alloué par chaque conseil général de métropole aux mineurs isolés ou en danger », selon l’observatoire des mineurs isolés. Sans compter, que ces centaines d’enfants laissés seuls sont pratiquement invisibles, parfois plus ou moins pris en charge par la communauté.

« On a crée une génération d’enfants en rupture avec leur propre famille, conclut Flore Adrien, une jeunesse sans repère. C’est une véritable poudrière ».

 

55% de la population de Mayotte a moins de 20 ans.

 


[1] Nom donné aux barques fragiles sur lesquelles traversent les migrants

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