II. L'Inquiétude du Giggling Google Geek

II. L’inquiétude du Giggling Google Geek    « Castigat ridendo geekes. » L’idéal d’une créativité ludique geek, d’une touche de fantaisie un tantinet lourdaude venant chatouiller l’esprit de sérieux pour stimuler l’innovation, trouve dans l’iconographie google un équilibre exquis. On le retrouve par exemple dans la négligence avec laquelle, dans une chambre d'étudiant reconstituée, Larry et Sergey laissent traîner autour de l’ordinateur-totem un bordel savamment orchestré pour la photographie : une corbeille renversée, des restes de pizza, une vieille console de jeu (manquent la peluche, le dvd gore et la revue érotique)… Évidemment, dans cette mise en scène, il y a les signes traditionnels du rêve américain : deux étudiants, « partis de rien », négligeant toute reconnaissance académique (ils ont tous deux laissé tomber leur doctorat en cours de route, à la Stanford University), ont fait leurs premiers pas vers la fortune dans l’inconfort d’une étroite chambre universitaire – une variante du mythe du « geekintosh grunge garage ».

II. L’inquiétude du Giggling Google Geek

 

 

 

 

« Castigat ridendo geekes. »


L’idéal d’une créativité ludique geek, d’une touche de fantaisie un tantinet lourdaude venant chatouiller l’esprit de sérieux pour stimuler l’innovation, trouve dans l’iconographie google un équilibre exquis. On le retrouve par exemple dans la négligence avec laquelle, dans une chambre d'étudiant reconstituée, Larry et Sergey laissent traîner autour de l’ordinateur-totem un bordel savamment orchestré pour la photographie : une corbeille renversée, des restes de pizza, une vieille console de jeu (manquent la peluche, le dvd gore et la revue érotique)… Évidemment, dans cette mise en scène, il y a les signes traditionnels du rêve américain : deux étudiants, « partis de rien », négligeant toute reconnaissance académique (ils ont tous deux laissé tomber leur doctorat en cours de route, à la Stanford University), ont fait leurs premiers pas vers la fortune dans l’inconfort d’une étroite chambre universitaire – une variante du mythe du « geekintosh grunge garage ». La photographie ne dit pas d’où est venu l’argent qui leur a permis de monter Google, et voudrait faire passer deux nouveaux Empereurs Geeks (cf. l'article inaugural de cette édition, la Parabole du Geek Emperor) sans scrupules pour de sympathiques informaticiens sans le sou, d’autant plus inoffensifs qu’ils ont vraiment la tête de l’emploi.

 

 

 

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Pourtant, après avoir contemplé cette image pendant de longues heures, rêvant à mon tour d’une récompense glorieuse et lucrative pour ma collection d’anciennes capsules de boissons gazeuses (maudite soit la canette !), j’ai commencé à y déceler autre chose. Laissons de côté l’esthétique, et observons ces deux visages. Voyez cet œil torve et introverti, examinez la mécanique figée des lèvres luttant pour transformer en gaieté la grimace amorphe. Quelque chose se cache derrière le masque du giggling google geek. Reconnaissons-le : il y a une spontanéité touchante dans la balourdise de Larry et de Sergey face à l’objectif. Tout dans le cliché indique la pose, et c’est justement ce qui la rend d’autant plus naturelle. Ce regard un peu lointain et ce sourire timide sont les signes les plus authentiques de leur geekness : le temps de vérifier la lumière, l’ouverture du diaph’ et de faire le point, et hop ! Larry et Sergey, assis devant l’ordinateur, étaient déjà plongés dedans, oubliant instantanément le décor et les circonstances. La photographie les a surpris dans leur rêverie informatique : le geek reste un geek en toute situation.

 

La cinquième sentence de leur « philosophie » l’indique assez clairement, avec ce manque de panache attendrissant qui fait paradoxalement tout le charme du geek et de sa prose : « Vous n’êtes pas toujours au bureau quand vous vous posez une question. » Principe de l’ubiquité de l’inventivité et de la créativité, bien sûr, qui épaule le projet d’une société disciplinée où la vie et l’esprit sont toujours tendus vers le « bureau », et dans laquelle l’homme oublie son aliénation en croyant s’accomplir dans un travail qu’on lui a décrit en termes artistiques.

 

Mais il y a plus. Au cœur de cette présence/absence du bureau, une angoisse essentielle. Pas de « No souçaille » dans l’éthique de l’empereur geek : l’inquiétude ne peut pas le quitter. D’où vient cette mélancolie ? Pourquoi ne peut-il donc pas tranquillement s’adonner au plaisir narcissique d’une séance d’édification de son culte ? Ce que Larry et Sergey nous disent peut-être dans cet aphorisme, et ce qu’ils envoient comme message aux geeks du monde entier, c’est la recherche, tellement humaine et universelle, du cocon maternel quitté pour affronter la vie et la société. C’est ce bureau bordélique, Éden originel en pagaille dans lequel, avant d’être empereurs, ils passaient innocemment leur temps à vénérer leur ordinateur-totem. Peter Pan lui-même n’aurait pas hésité à se réclamer de ce « Vous n’êtes pas toujours au bureau quand vous vous posez une question ».

 

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Sur un autre cliché fameux, sous leur costume chic de CEO de la plus puissante entreprise du web, Sergey et Larry portent des baskets aux lacets défaits. Anticonformisme douillet ? Propagande typique d’un capitalisme tentant de camoufler sa folle puissance derrière une fausse décontraction ? Certes… mais aussi, ostentation du dépouillement geek originel toujours à l’étroit dans le costume capitaliste, tout comme le désordre de la chambre d’étudiant vient ironiser sur les apparats de la vie de milliardaire. « On peut être sérieux sans porter de cravate » affirme le neuvième dicton de la « philosophie Google » - ils auraient hésité sur la formule, abandonnant finalement le non moins subversif « On peut être sérieux sans faire ses lacets ». Sous le costard, l’innocence du geek protège l’empereur de la griserie du pouvoir, pendant que l’espièglerie continue à nourrir l’innovation de sa sève enfantine. Ne jamais se laisser séduire par le confort du pouvoir : le cœur geek est le bouffon régressif, l’ange gardien rétrospectif qui l’empêche de trop bien se glisser dans le costume impérial. On a beau crier au culte de la personnalité, c’est peine perdue, hystérie critique, car jamais le pouvoir ne monte à la tête du geek. Mieux que ça : ses attributs l’embarrassent. Sa gêne d’antan revient le protéger contre l’arrogance qui envahit l’âme du puissant.

 

Le self-made Geek Emperor est peut-être la figure la plus désarmante de l’histoire du rêve américain. C’est là tout son danger.


 

À bientôt !

 

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